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La classe politique groggy après le choc du 8 avril

 
Groggy, assommée, abasourdie, celle-ci s’est réveillée, le 9 avril, avec le sentiment de s’être trompée d’adresse. Et d’avoir aussi, dans une large mesure, manqué d’adresse dans la mise en place de sa stratégie de conquête du pouvoir.
lundi 12 avril 2004.

Chawki Amari, le chroniqueur attitré d’El Watan, a eu la pertinence de résumer en quelques lignes les éléments qui sont entrés dans la fabrication de la “débâcle” électorale du 8 avril pour l’opposition. “Au-delà des accusations de fraude lancées par la pure raison mathématique, écrit-il, il y a cette insoutenable légèreté du nombre et des conclusions qui s’imposent : en Algérie, l’opposition n’existe pas, pas plus que l’alternance au pouvoir. Sadi n’existe même pas en Kabylie, Djaballah même pas à l’Est et Rebaïne même pas à la rue Ben-M’hidi” (C. Amari, El Watan du samedi 10 avril). Le constat de notre ami Chawki est peut-être sévère mais au moins a-t-il le mérite d’être d’une pénétrante lucidité.

De fait, au-delà de la lecture strictement numérique des suffrages et de la marge de la fraude, il est un constat qu’un regard froid et serein ne saurait occulter : le raz-de-marée électoral du président-candidat traduit un réel malaise de l’opposition du point de vue de son ancrage dans la société. Et nous vient forcément à l’esprit une phrase culte chère à Sadi, prononcée suite au premier tour des législatives du 26 décembre 1991 : “Je me suis trompé de société.” Remise au goût du jour, la formule est plus que jamais d’actualité : la classe politique algérienne méconnaît son peuple.

Un système électoral largement cautionné

Les candidats éliminés ont sans doute rendu service aux Algériens regardant sur la forme, en mettant le doigt sur les segments du processus électoral où la main du pouvoir a traficoté. Par leur vigilance, ils auront édifié l’opinion publique quant aux mille et un stratagèmes conçus par les finasseurs et autres “prestidigitateurs” de l’administration pour détourner les voix des électeurs. Mais pousser la “présomption de fraude” à l’excès ne justifie pas une défaillance (voire une faillite) indéniable de nos professionnels de la politique. Bouteflika a pu s’octroyer 10% de plus, 20% voire 30% de voix, il restera toujours dans la marge de sécurité le propulsant à El-Mouradia dès le premier tour. Plutôt que de concentrer leurs arguties d’après-vote exclusivement sur les vices d’un dispositif électoral qu’ils ont largement cautionné jusqu’à la dernière minute, nos “candides” candidats auraient gagné à esquisser une lecture pondérée des faits saillants de cette élection et en méditer les effets.

À l’exception de Louisa Hanoune qui a assumé jusqu’au bout son “contrat” avec le pouvoir quant au cautionnement de ce plébiscite programmé, aucun candidat ne s’est remis en question. Aucun n’a eu l’humilité, la lucidité, le courage et la sagesse de faire son autocritique. Mustapha Hammouche n’a pas eu tort de relever dans sa chronique d’hier : “Cette élection a bénéficié d’une consensuelle promotion. Il fallait des lièvres pour que le vainqueur aille jusqu’au bout de la course (...) Il y a quelque chose de déplacé à nous appeler à la protestation après nous avoir exhortés à aller jusqu’à l’abattoir” (Liberté du samedi 10 avril). Les trois candidats sceptiques auraient peut-être dû, finalement, prendre exemple sur Hamrouche, Taleb, Aït Ahmed et les autres “six” de 1999, et se retirer avec fracas et dignité.

Côté presse, pareil. La faille était béante dans les rédactions hostiles à Bouteflika, entre journalistes de terrain, imprégnés au quotidien des réalités sociales et au fait des tendances dans les couches les plus profondes de la société, et les responsables et autres journalistes de bureau, prenant leurs fantasmes politiques pour des réalités. Là encore, Chawki Amari frappe fort : “La presse privée d’opposition a encore une fois réussi à faire passer son ennemi favori en poussant ses lecteurs à adopter la position du contre par l’effet dit d’osmose inverse. C’est comme dessaler l’eau de mer avec de l’eau de mer.” (El Watan du 10 avril). Hammouche estime que la presse a participé à une “opération de dévitalisation d’une partie de ce qui restait d’incrédulité dans la société”. “Nous n’avons pas su respecter le bon sens commun qui a fait de l’abstention l’ultime moyen de préserver sa voix de la falsification”, note-t-il.

Tirs groupés et effet d’empathie

Nos excès en tant que médias n’ont fait que confiner Bouteflika dans une certaine victimisation qu’il n’a même pas cherchée, créant un effet de sympathie et d’empathie. La presse est désormais avertie : le meilleur service qu’elle puisse rendre à l’opposition démocratique est de rester libre de toute attache. C’est la quintessence même de son objet. Parallèlement, d’aucuns soutiennent que la frénésie anti-bouteflikienne dans le discours des candidats durant la campagne a eu un effet boomerang aux conséquences néfastes. Le sociologue Liess Boukra soulignait dans nos colonnes comment les sorties publiques des candidats de l’opposition étaient concentrées dans une très large mesure sur un certain catastrophisme et son corollaire : l’invective. “Nombre de candidats versent dans l’invective. Les attaques au vitriol et les dénonciations se multiplient.

Les candidats disent peu ou prou, pourquoi on doit voter pour eux ; ils disent plus pourquoi on ne doit pas voter pour les autres. Il est évident que tous les tirs sont concentrés sur la personne du président-candidat. En définitive, on ne trouve aucune proposition sérieuse pour remédier aux graves problèmes auxquels sont confrontés les Algériens (chômage, pauvreté, exclusion sociale, insécurité grandissante, dégradation du cadre de vie, pénurie d’eau...). (...) Bref, il ne se dégage des discours aucune vision d’ensemble, cohérente et systématique. Ce qui est visé chez l’électeur, c’est l’affect et l’émotionnel. D’où ce tissu de généralités empreintes d’un populisme à la limite de la démagogie” (L. Boukra, Liberté du 3 avril 2004). Cette attitude aurait, de l’avis général, fortement desservi les candidats auprès d’un public de plus en plus exigeant en termes de discours et d’image.

Un autre fait dont l’opposition n’a pas suffisamment tenu compte : la propension de pans entiers de notre électorat à l’immobilisme. Et Boutefika l’a parfaitement compris puisque il a tout simplement proposé de ne rien proposer, se contentant de maintenir le peuple dans un attachement affectif et “alimentaire” à cette vague entité distributrice de consensus qu’est l’État. Le changement peut attendre...

Les limites de la politique-spectacle

Et il ne faut surtout pas se fier au phénomène des salles combles et autres stades pleins : la démagogie est fédératrice par essence. Mais pour combien de temps ? Le discours populiste paye partout, mais il est à consommation rapide. Tous les candidats se sont nourris, peu ou prou, aux mamelles du populisme. Par ailleurs, et comme l’expliquait le Dr Boukra dans une intervention à la chaîne III, les gens vont aux meetings pour se défouler, surtout dans les régions où la vie urbaine est vide et insipide. Pour eux, c’est de la “fordja”. De la politique-spectacle. Quant au raz-de-marée lui-même, au-delà de l’aspect folklorique de la fraude (le taux de popularité gonflé au profit du président élu étant une spécialité particulièrement caractéristique de la gamme de pays à laquelle nous appartenons, c’est-à-dire les démocraties populaires deuxième génération), cela participe de la mécanique inhérente à l’acte électoral chez l’Algérien : “Sous nos cieux, le candidat au pouvoir ou le candidat coopté par l’establishment est toujours sûr de l’emporter. Aucun n’a dérogé à cette règle implicite. Pour cela, il faut le souligner, il ne fut pas toujours nécessaire de truquer les élections tant la pesanteur conservatrice du suffrage universel en Algérie conduit les ruralités grégaires à voter naturellement pour le candidat au pouvoir ou celui du pouvoir” (Boukra, Liberté du 3 avril 2004). “Edenya mâa el-waqef” dit l’adage populaire, et le votant algérien en fait sa devise : il est avec le “debout”. Il est constamment en quête d’autorité et d’autocratie.

Nous ne sommes plus sur le terrain de la politique mais sur celui de la psychanalyse : l’Algérien, en manque d’affection viscéral, en manque de repères, en manque de modèles, fruit d’une jeune nation encore dans les langes, est toujours en quête d’un messie, en quête d’un père. Et un père fouettard, de préférence...

Des partis en panne dans l’"intersaison politique"

Si nos candidats se nourrissaient de temps à autre de quelques lieux communs de la sociologie politique algérienne, nous gageons qu’ils auraient fait une bien meilleure prestation. Et pour pouvoir actualiser régulièrement leurs bases de données, une “veille” permanente est inévitable. La redynamisation de ces institutions indispensables que sont les partis politiques est plus que jamais nécessaire. En dehors des spéculations sur les velléités de Bouteflika à fermer le champ politique, la classe politique n’a d’autre choix que d’occuper le terrain ou mourir.

Et là-dessus, une vérité doit être dite : que font nos partis dans “l’intersaison politique”, entendre entre deux joutes électorales ? La réponse, tout le monde la connaît : ils dorment. Les gens pétris du bon sens commun sourient lorsqu’ils voient la photo de telle ou telle personnalité complètement oubliée surgir des archives à la faveur d’un rendez-vous électoral. Certains sont devenus de véritables “intermittents” de la politique. Ici encore, permettez-nous de convoquer une réflexion pointue de Liess Boukra : “Un parti politique est une organisation durable, qui a pour objet de susciter l’adhésion du plus grand nombre afin de permettre à ses dirigeants de prendre et d’exercer le pouvoir et non pas simplement de l’influencer. En Algérie, nous avons des partis dont les dirigeants ne manifestent aucune volonté de s’emparer et d’exercer le pouvoir ; ils cooptent des candidats indépendants. À quoi sert-il alors de créer un parti politique si ce n’est pour prendre le pouvoir ? Un parti politique est aussi un “laboratoire d’idées”, de la fabrication du sens diffus de l’“idéologie” jusqu’à l’alimentation du débat politique en passant par l’élaboration de programmes politiques. Combien de partis politiques, en Algérie, possèdent une école de formation de cadres, assurent des séminaires au profit de leurs militants, éditent un quotidien et une revue, et disposent d’une structure d’études et de recherches ? Enfin, un parti est aussi un appareil de socialisation politique qui diffuse des valeurs dans l’ensemble de la société. En Algérie, combien de partis politiques assument-ils cette fonction vitale d’intégration des citoyens au système politique ? Tout cela pour dire que nous avons très peu de partis politiques en Algérie. Il s’agit souvent de simples groupes d’intérêts agrégés autour de la personnalité d’un chef inamovible pour qui l’organisation est une fin en soi et non un moyen. De telles organisations politiques ne produisent pas d’idées. D’ailleurs, elles n’en ont pas besoin pour survivre. Elles puisent dans le stock des idées disponibles.” (Boukra, Liberté du 5 avril 2004). À titre d’illustration, il n’y a qu’à voir l’attitude de partis structurés comme le MSP ou le RND qui préfèrent souvent déléguer le pouvoir au lieu de le briguer et de l’exercer comme il se doit de tout vrai parti politique.

Les Algériens sont-ils demandeurs de démocratie ?

La réhabilitation de l’opposition, la construction d’une vraie classe politique passe inévitablement par une révolution mentale et un balayage des atavismes qui enchaînent ce pays à des dinosaures inamovibles : le pouvoir et la tradition. Il n’y aura point de changement sans une véritable vigilance citoyenne comme la Kabylie en a montré les prémices. Et point de citoyenneté sans culture politique.

Dans un pays où l’analphabétisme occupe une place effarante, où la femme est otage de la république des Moustaches, où de larges territoires du pays sont confinés dans la misère intellectuelle et sociale, où les confréries religieuses ont une telle emprise sur les esprits, où l’université est à ce point sinistrée et sclérosée, et où le tissu associatif est réduit à sa portion congrue, quand il ne devient pas lui-même un instrument de domestication par le bas, comment dans un tel climat d’immobilisme généralisé espérer autre chose que des scores folkloriques comme celui de jeudi dernier ?

Les masses populaires votent utile. Tout le monde est informé. Elles sont obsédées par trois S : stabilité, sécurité, sécularité. Au final, peut-être que les Algériens ne sont tout simplement pas demandeurs de démocratie, auquel cas, les espèces en voie d’extinction que sont les démocrates résiduels sont parfaitement en droit de demander à Toufik de les mettre dans une réserve protégée pour attester quand même, au besoin, à l’attention des ONG de passage, que “l’Algérie accomplit des réalisations vertigineuses en matière de construction démocratique”, et alimenter les conférences de presse d’Ouyahia...

M. Benfodil, Liberté