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Comment Alger a saboté un programme de l’UE

 
Un projet d’aide aux déplacés rejeté par Alger pour cause d’« atteintes à la souveraineté » algérienne.
jeudi 15 avril 2004.

Tout commence au début des années 2000, lors d’une visite de Romano Prodi, le président de la Commission européenne, à Alger. Fraîchement intronisé par les généraux algériens, Abdelaziz Bouteflika cherche à se défaire de l’image qui lui colle à la peau : celle d’un Président « élu », en 1999, en candidat unique après le retrait de tous ses adversaires pour cause de fraude annoncée. Soucieux de montrer que l’Algérie sort du tunnel, il avance une idée : faire participer la Commission européenne à une aide aux déplacés. Un projet très politique, l’implication de l’UE marquant la reconnaissance de fait d’un début de démocratisation en Algérie.

Accompagnement. L’idée prend corps au cours de l’été 2001 et un avant-projet voit le jour en décembre. Il vise notamment à « décongestionner des zones périurbaines, réinstaller des populations déplacées et améliorer [leur] niveau et qualité de vie ». Concrètement, il s’agit de mettre sur pied les « mesures d’accompagnement » permettant aux populations qui le veulent d’être réinstallées sur leur lieu d’origine : réhabilitation des infrastructures sociales (écoles, santé, jeux, électricité...), remise en état des infrastructures productives (vergers, puits, microcrédits...), renforcement des institutions locales et des associations de développement. « C’est décisif car les candidats au retour ont une totale absence de confiance envers les autorités », explique un expert.

Le projet est ambitieux. S’étalant sur trois ans, il porte sur 30 millions d’euros et couvre une soixantaine de communes dans six préfectures de l’Ouarsenis ­ notamment Mascara, Relizane, Chlef ­, une des régions les plus touchées par les violences. Au total, 70 000 personnes devraient y être réinstallées (soit 7 % des déplacés). « De janvier à septembre 2002, la délégation européenne à Alger a négocié avec les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères un protocole d’accord pour la réalisation du programme qui sera coordonné par le ministère de l’Intérieur », raconte une source européenne.

Ultrasensible. Il faudra toutefois attendre près de cinq mois pour que l’équipe de gestion contractée par la Commission soit installée à Alger, l’Intérieur faisant traîner la délivrance du visa du chef de projet jusqu’en février 2003. Début mars, l’équipe rencontre les walis ­ préfets ­ des six willayas. Au coeur de la discussion : l’implication d’ONG indépendantes dans la gestion du programme et la nécessité de former sur le terrain des associations susceptibles d’encadrer le projet. Le problème est ultrasensible dans un pays où le pouvoir a toujours redouté toute organisation autonome de la société, préférant se doter de centaines d’associations à sa solde. « Pour crédibiliser [ce projet] auprès des populations, il faudra identifier des leaders qui seront les relais des élus et des pouvoirs publics », insiste le rapport remis au ministère de l’Intérieur. Arguant du « manque de temps », celui-ci mettra presque deux mois pour lire les... quinze pages du plan de travail.

Le 25 mars, Algériens et représentants de la Commission se réunissent. Pour les premiers, l’affaire est entendue : c’est aux préfets et à eux seuls de désigner les ONG qui participeront au programme. Nouvelle réunion le 9 avril. Les représentants européens insistent sur la nécessité de mettre fin aux contraintes bureaucratiques qui retardent le programme. Difficile de croire qu’elles sont le fait du hasard. « L’assistance technique n’a jamais obtenu un soutien réel, se souvient une source européenne à Alger. Pour toute information ou soutien d’un ministère, il fallait refaire le parcours du combattant : la Commission devait renvoyer la demande officielle aux Affaires étrangères, qui devaient transmettre aux ministères ou institutions concernées. En fait, il était impossible de travailler. » L’épilogue est proche. Le 16 avril, la partie algérienne ouvre une troisième réunion en annonçant qu’elle « sera brève ». Elle durera le temps que les Algériens « rejettent le rapport dans son intégralité car son contenu est de l’ingérence ». Alger refuse cependant de préciser les points perçus comme des « atteintes à la souveraineté de l’Etat algérien ».

Voie de garage. Dès lors, l’Intérieur n’a plus qu’une réponse aux sollicitations en faveur d’une poursuite du programme : « L’affaire est à l’étude. » En juillet 2003, l’assistance technique est suspendue. « La mauvaise volonté du ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, s’explique par son refus de voir des étrangers s’immiscer dans des affaires intérieures, résume une source européenne. Mais, au-delà, deux walis projetaient d’utiliser les fonds européens pour financer des plans très particuliers de réinstallation des déplacés. Il s’agissait de réimplanter de force dans des sortes de hameaux stratégiques des paysans que l’armée avait déplacés de force. Dans ces conditions, et en l’absence de tout contrôle européen, une partie du programme de la Commission aurait été détournée et n’aurait servi qu’à renforcer un dispositif de répression massive. »

Fin mars 2004, le programme de la Commission européenne semblait être sur une voie de garage définitive. 70 000 déplacés risquent donc de devoir au ministre Yazid Zerhouni, un proche parmi les proches de Bouteflika, de ne pas échapper au sort qui demeure celui d’un million de déracinés.

Par José GARÇON, www.liberation.fr