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L’algérologie, science inexacte

 
L’élection présidentielle algérienne promettait d’être ouverte. Très ouverte. Quasiment imprévisible. Pour la première fois, un second tour était envisageable.
vendredi 16 avril 2004.

Les journalistes français le répétaient. Les images le confirmaient, s’attardant sur la campagne de celui par qui l’impensable pouvait survenir : Ali Benflis, ancien Premier ministre et challenger du président candidat Bouteflika. Patricia Alemonière, sur TF1 : « C’est une première. Personne ne peut dire qui sera élu. A l’heure où je vous parle, tout est nouveau, tout est possible. » Elise Lucet sur France 3 : « Pour la première fois, ce scrutin est incertain. » Pour la majorité des envoyés spéciaux, un deuxième tour apparaissait possible, en raison d’un facteur nouveau qu’expliquait, dans le Monde, Florence Beaugé : « Cette fois le scrutin est ouvert, du moins en principe, en raison de la neutralité affichée de l’Armée. »

Patatras ! Les résultats démentent les prévisions des journalistes français : Abdelaziz Bouteflika, président sortant, est réélu au premier tour avec 83,5 % des voix. Aussitôt, la plupart des candidats de l’opposition crient (sans en détenir encore aucune preuve) à la fraude, tandis que les observateurs internationaux, à l’inverse, estiment que le scrutin s’est déroulé « selon des standards européens » (formule d’une sénatrice belge). Manifestement, les journalistes français entendent mieux les premiers que les seconds. L’envoyée spéciale de TF1 insiste sur la répression « sans ménagement » d’une tentative de manifestation des opposants pour protester contre le résultat du scrutin (Libération précisant tout de même que cette manifestation a regroupé « une centaine de personnes, en tailleur et cravate », venus en Mercedes), avant de conclure : « Plusieurs centaines de recours vont être déposées dans les prochains jours. La polémique ne fait que commencer. » Quant au Monde, il offre cette manchette : « Bouteflika réélu, l’opposition crie à la fraude », plaçant ainsi sur le même plan ces deux informations et reléguant le quitus des observateurs internationaux au coeur des articles. Il faudra attendre presque une semaine pour que Florence Beaugé, dans le Monde, publie les premiers éléments concrets sur la disparition de bulletins de vote dans au moins deux bureaux.

Il faut souhaiter que des enquêtes, journalistiques ou internationales, complètent ces premières révélations et permettent un jour d’établir la vérité sur le truquage, ou non, de la réélection de Bouteflika. Mais, au-delà des soupçons et des insinuations de l’instant, il restera un jour à décrire par quels mécanismes précis, en Algérie, « les généraux font l’élection ». Telle est par exemple la thèse (depuis longtemps défendue) de Libération. A la une, la manchette reste énigmatique : « Le vote général ». Mais la pensée se précise en pages intérieures, sous un large titre : « L’armée accorde 83,5 % des voix à Bouteflika. » Bigre ! C’est donc l’armée qui vote ? Quels sont donc les éléments, dans les articles de Libé, qui nourrissent cette analyse ? Pour épaissir encore le mystère de ce titre, on croit comprendre dans le reportage à Alger de Florence Aubenas que l’armée, à demi-mot, avait invité à voter Benflis. Une phrase de l’envoyée spéciale nous place tout de même sur la piste de cette intoxication médiatique collective : « Une partie de la classe politique, des hommes de presse, des hauts fonctionnaires, bref de ceux qu’on appelle ici "l’élite", jurait la veille encore de la victoire de Benflis. » D’où l’on pourrait déduire qu’il existe à Alger une « bulle médiatico-politique » propice au développement d’auto-intoxications multiformes, phénomène idéologico-chimique après tout bien connu en France, de la campagne d’Edouard Balladur en 1995 au 21 avril 2002.

Toujours dans Libé, c’est José Garçon, fine connaisseuse de l’Algérie, qui livre la clé du mystère. Si elle assure que « nul ne doute que les résultats ont été "revus" par l’outil informatique qui renvoie le bourrage des urnes à l’âge de pierre » (mais, dans l’immédiat, sans avancer de preuve elle non plus), elle analyse tout de même en dernier ressort le succès de Bouteflika par « l’impossibilité pour l’armée de mener un nouveau coup de force contre un Président ». Donc, si l’on tente une synthèse des analyses des algérologues de la presse française, l’armée aurait fait mine de lever contre Bouteflika le poignard Benflis, avant de le retenir au dernier moment et de déclencher une fraude massive en faveur de Bouteflika. En d’autres termes, elle aurait sous-entendu un certain soutien à Benflis tout en manifestant sa neutralité, à moins qu’elle n’ait manifesté son soutien à Benflis tout en sous-entendant sa neutralité. Le résultat est le même : par cette manifestation d’une clarté toute militaire, elle a réussi le prodige à la fois de « rendre l’élection très ouverte » (claironnaient les avant-papiers) et d’« accorder 83,5 % des voix à Bouteflika » (disaient les résultats). Restent plusieurs questions : comment l’armée fait-elle connaître des messages d’une telle complexité aux électeurs algériens ? Quel modèle de décodeur doit posséder l’électeur moyen pour (avant même de savoir s’il doit y obéir) arriver à comprendre les injonctions de l’armée ? Les lecteurs français restent sur leur faim d’informations circonstanciées. Nul doute que les médias s’y attelleront.

Par Daniel SCHNEIDERMANN, www.liberation.fr