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Kabylie : Cette crise a trop duré !

 
La Kabylie célèbre, aujourd’hui, le troisième anniversaire du Printemps noir. Au-delà de l’impérieux devoir de mémoire à l’égard des 126 victimes, qui restent encore, d’une certaine manière, non identifiées, faute d’un statut et d’un procès contre ceux qui ont eu la gâchette facile, c’est peut-être l’occasion, pour les animateurs de la contestation, d’une halte introspective.
dimanche 18 avril 2004.

Histoire de faire le point, tant pour prendre la mesure exacte des acquis que pour donner au mouvement des horizons. Les trois années de combat citoyen n’ont pas été vaines, ne serait-ce que parce qu’elles ont démontré que la région, fidèle à son caractère rebelle, n’accepte jamais la “hogra” du pouvoir.

D’autres acquis, il y en a eu, comme la promotion de tamazight au statut de langue nationale, en attendant son officialisation, telle que revendiquée dans la plate-forme d’El-Kseur. L’irruption du mouvement citoyen a permis, également, une décantation politique pour le moins utile pour les acteurs de la région qui mesurent à présent la nécessité de reconsidérer leur mode de fonctionnement. Ces avancées politiques incontestables ont, cependant, le revers de leurs médailles.

D’abord, cette spirale de la violence a fait 126 morts, sans compter les répercussions économiques et sociales sur la région qui accuse, aujourd’hui, un retard énorme, par rapport à la moyenne nationale, en terme d’investissements. Mais force est de constater que le souffle généreux qui a porté cette révolte pendant trois ans est aujourd’hui presque tari. En effet, la population qui a eu à payer seule la facture des ces trois années de tension est aujourd’hui fatiguée. Tout en restant fidèle aux combats qu’elle a menés et assumés par le passé, elle ne supporte plus la confusion, encore moins les reniements et le marchandage obscur des traditions de lutte de la région. Les citoyens, désillusionnés, ne sont plus aujourd’hui prêts à envoyer leurs enfants pour fomenter des émeutes. C’est la raison pour laquelle ce troisième anniversaire doit être aujourd’hui l’occasion d’une halte introspective pour tous.

À commencer par les acteurs politiques de la région qui, à tout le moins, doivent se poser la question de savoir pourquoi et par quoi tout cela a été rendu possible. Ils savent, désormais, et plus que jamais, qu’ils doivent perpétuellement se mettre en phase avec les attentes diverses et fluctuantes de la population qui ne veut plus de la spirale de la violence. Fatigués, les habitants de la Kabylie n’aspirent désormais qu’à une seule chose : vivre normalement, travailler, voyager, rêver et, pour ceux qui le veulent, faire de la politique...

En somme, revenir à un mode de vie ordinaire et rompre définitivement avec la violence qui aura été finalement un choix imposé par l’Autre. Cela ne signifie guère une disponibilité de la région à s’aplatir devant la “normalisation nationale” en cours.

N’est-il pas temps pour les coordinations qui ont eu à encadrer le mouvement citoyen, alors qu’elles sont aujourd’hui traversées par des clivages qui les placent en situation d’impasse, de se remettre en cause et pourquoi pas de passer la main ? Il appartient, désormais, aux partis politiques, qui doivent, eux aussi, au préalable, faire pénitence, de reprendre les choses en main. En d’autres termes, un retour à la pratique politique normale - non normalisée, faut-il encore le souligner - avec des assemblées élues représentatives pour mettre un terme à la gestion kafkaïenne que connaissent les communes sans maire. Il s’agit donc, après trois ans de lutte, de réinstaller la Kabylie dans la norme et de continuer le combat pour la citoyenneté et la démocratie par des moyens pacifiques qui ne soient pas en contradiction avec la quiétude de la population.

Condition sine qua non de s’assurer l’adhésion permanente de celle-ci. La nouvelle manœuvre qui consiste à vouloir entretenir “le front kabyle” pour solder des comptes avec le pouvoir, est vouée à l’échec : trois ans d’émeutes et de sang n’ont pas mis fin au pouvoir qui y est pour beaucoup. De plus, la population qui a dignement supporté le poids de ces trois années de tension, n’en peut plus. La Kabylie ne veut plus assumer des sacrifices en pure perte.

N. S.

Le conseil de daïra des Ath Ouacifs propose
“Éviter la normalisation politique de la Kabylie”

L’après-présidentielle appelle, aux yeux du arch des Ouacifs, organisateur du conseil de daïra, une seule urgence : “Faire barrage à l’argent sale qui pourrait mettre la Kabylie, qu’on croyait prémunie, sous l’emprise d’opportunistes, qui auront le double objectif de normaliser la région politiquement et d’y substituer d’autres mœurs socialement et culturellement.” C’est la conclusion à laquelle sont arrivés les délégués du conseil de daïra des Ouacifs, wilaya de Tizi Ouzou. Mais comment s’y prendre face à cette urgence ? “Pour ce faire, les forces saines ont l’impératif devoir de récupérer la Kabylie, loin des déchirements et des divisions, en se focalisant sur leur regroupement positif non sans mettre de côté les surenchères politiques mesquines visant (...) des dividendes mineurs au détriment des objectifs stratégiques”, propose le conseil de daïra des Ouacifs.

Tout un programme. L’analyse du arch des Ouacifs fait un constat sans complaisance sur la dernière élection présidentielle et appelle à de déchirantes remises en cause. Dans une déclaration rendue publique hier, le conseil de daïra des Ouacifs estime que Bouteflika étant réélu avec une majorité “bréjnévienne”, “conjecturer sur la fraude qui a entaché le scrutin du 8 avril 2004 paraît secondaire devant l’importance des tâches à venir, tant le rouleau-compresseur peut annihiler à jamais toute velléité de contestation.” Le score réalisé par Abdelaziz Bouteflika dans certains centres de vote en Kabylie, où les urnes n’ont pas été saccagées bizarrement, renseigne “sur les méfaits de l’utilisation de l’argent sale au profit d’une faune d’opportunistes tapis dans l’ombre mais toujours prêts à rebondir en serviteurs zélés, surtout lorsque la cohésion socio-politique dans la région est sérieusement altérée.”

“Dire que le scrutin est entaché de fraude est une évidence, mais elle se situe plutôt en amont et est liée à des données socio-politiques qu’on ne peut occulter”, considère le arch des Ouacifs pour qui “toute jubilation, parce qu’on avait vu juste avant le scrutin, relève de l’imbécilité tant la régression est des plus stériles, et le grand perdant n’est que la démocratie qui vient d’encaisser un coup sévère.”

Pour les délégués des Ouacifs, catalogués comme étant des “réconciliateurs”, il y a lieu de préparer l’avenir loin des contingences épisodiques. Comment ? Cela doit commencer par “une réflexion autour d’un mode de fonctionnement, d’une méthode de lutte et d’une vision politique adéquats pouvant permettre à la Kabylie de continuer à être active économiquement, socialement, culturellement tout en demeurant une force combative et de contestation pour empêcher l’Algérie de connaître irrémédiablement l’abîme.”.

Yahia Arkat, Liberté