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Georges W. Bush et Ariel Sharon réveillent de vieux démons au Moyen Orient

 
Ariel Sharon félicite l’armée israélienne pour l’opération « couronnée de succès » contre Abdel Aziz Rantissi, le successeur de cheikh Yassine, réputé pour être l’un des partisans du rejet de tout compromis avec Israël.
lundi 19 avril 2004.

Dans une interview, Rantissi, sorti indemne d’une attaque héliportée israélienne le 10 juin dernier, avait affirmé préférer mourir tué net par un hélicoptère Apache qu’à petit feu rongé par un cancer. Comme son prédécesseur, son voeu a été exaucé par Sharon.

Le Premier ministre israélien semble décidé depuis son retour de Washington à mettre en pratique sa politique inaugurée le 22 mars dernier lors de l’opération ciblée contre cheikh Yassine. Il annonce, malgré le concert des nations qui ont condamné son « acte qui ne fera que renforcer la haine et la violence » au Moyen-Orient, qu’il continuera à traquer les chefs du Hamas.

La cible du prochain raid israélien est déjà désignée. C’est Khaled Mashaâl, le chef du bureau politique du mouvement palestinien basé à Damas, qui serait depuis samedi soir à la tête de Hamas. « Le sort de Khaled Mashaâl, qui a appelé les musulmans et les Arabes du monde entier à remplir leur part dans la guerre, c’est le sort de Rantissi. A la minute où nous aurons l’opportunité sur le plan opérationnel, nous le ferons », prévient le ministre Gideon Ezra. « N’importe où », précise le chef d’état-major israélien, Moshé Yaalon, qui n’exclut pas l’éventualité d’abattre Yasser Arafat, le président palestinien, et Nasrallah, le chef du Hezbollah libanais.

Raanan Gissin, le porte-parole du Premier ministre israélien, demande aux palestiniens de « prendre très au sérieux ce signe » et les prévient qu’« il n’y aura pas de paix ni d’Etat palestinien avant la cessation de la violence et des attaques terroristes ». Le ministre de la Défense, Shaul Mofaz, n’hésite pas à faire le lien entre l’activité de Rantissi, qui aurait, selon lui, commandité ces derniers jours un important attentat, pour asseoir sa position à Ghaza, et les difficultés que rencontre la coalition en Irak. « Il n’avait pas hésité à encourager le terrorisme contre les Américains en Irak », dit-il. Selon Haaretz, la liste des prochaines cibles prioritaires est plus étoffée. Pour le quotidien israélien, le responsable le mieux placé dans la hiérarchie de Hamas pour succéder à Rantissi est Mahmoud Al Zahar, un des fondateurs du mouvement. Al Zahar, qui a échappé à une opération de liquidation qui a coûté la vie à son fils, est considéré comme un leader prudent. Il vit en clandestinité depuis que Itzhak Rabin l’a expulsé en 1992 en compagnie de 400 militants du Hamas vers le Sud-Liban. Cette information a été donnée aussi par la radio de l’armée Galei Tsahal.

Mahmoud al Zahar aurait été nommé pour superviser le Hamas. Haaretz n’exclut pas de voir la direction de Hamas formée d’un collège comptant, en sus d’Al Zahar, Ismaïl Ania et Tziam, deux anciens collaborateurs directs de cheikh Yassine. Certains commentateurs israéliens vont jusqu’à écrire que l’élimination de Rantissi devrait lever les obstacles dans les pourparlers entre le Hamas et l’Autorité palestinienne sur le partage des pouvoirs après le retrait israélien de Ghaza. George W. Bush, qui a donné son feu vert à Sharon pour « imposer » sa paix aux palestiniens à la surprise de ses partenaires du quartet (ONU, Union européenne et Russie), dit comprendre l’« acte » israélien tout en affirmant qu’il est inquiet pour la paix et la sécurité régionale et conseillant à l’Etat hébreux de faire à l’avenir « très attention aux conséquences de ses actions ». Une fois de plus, la Maison-Blanche fait porter la responsabilité de la situation à l’Autorité palestinienne. Elle n’aurait pas, selon elle, fait assez « pour prendre le contrôle des nids de terroristes ». L’élimination de Sharon ne fait pas le consensus en Israël. La gauche est partagée entre le soutien critique et la condamnation. Pour la commission suprême de suivi des Arabes de l’Etat hébreux, « Israël se comporte comme la mafia contrôlée par des gangs, tout comme les Etats-Unis ». « Ce qui est arrivé samedi soir prouve que le conflit durera beaucoup plus longtemps que prévu, et le grand perdant, à long terme, est la population israélienne trompée par les autorités », déclare-t-elle.

Saeb Erakat, le ministre palestinien chargé des négociations, demande à Sharon d’assumer les conséquences du « crime horrible » qu’il a perpétré et à la communauté internationale de déployer immédiatement une force de protection internationale dans les territoires palestiniens. Pour la résistance palestinienne, l’assassinat de Rantissi n’est que « la première conséquence du blanc-seing accordé par Bush à Sharon et de l’alignement total des Etats-Unis sur la politique de l’Etat hébreu ». Israéliens et Palestiniens se promettent des « volcans de vengeance ». Les islamistes entrent en jeu

Abdel Mouneem Abou Zabate, le prédicateur jordanien des Frères musulmans, demande à tous les imams musulmans, de l’Egypte, du Qatar, d’Arabie saoudite, de Malaisie, d’Indonésie, de Singapour, du Bangladesh, du Pakistan, des Philippines, et à tous les musulmans du monde entier, à publier une fatwa décrétant le djihad au niveau mondial contre les juifs et leurs protecteurs américains, contre les croisés qui ont occupé la Palestine, l’Irak, l’Afghanistan et la Tchétchénie. Pour lui, « c’est une guerre ouverte, déclarée par les mécréants, qui nécessite un djihad global à l’échelle planétaire ». La Ligue islamique mondiale (LIM), dont le siège se trouve à la Mecque, stigmatise Israël. Dans un communiqué de son secrétaire général, Abdallah Al Turki, la LIM dénonce « ce crime abominable, faisant partie de la politique de terreur d’Israël qui renie les us et coutumes humanitaires et fait fi des résolutions internationales bannissant l’assassinat des civils et des hommes politiques ». M. Turki met en garde contre « les conséquence que pourrait avoir ce crime », intervenu un mois après l’élimination par Israël de cheikh Ahmad Yassine, le fondateur du Hamas, sans préciser la nature de ces conséquences. L’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui a prévu de réunir d’urgence ses 57 membres pour discuter de la situation au Proche-Orient à la demande de Yasser Arafat, dénonce dans un communiqué l’assassinat de Rantissi et rejette sur le gouvernement israélien « l’entière responsabilité des graves conséquences de ce crime ».

« Le Conseil de sécurité de l’ONU est tenu () d’assurer la protection internationale nécessaire au peuple palestinien et ses dirigeants contre le terrorisme d’Etat du gouvernement israélien », ajoute le secrétaire général de l’OCI, Abdelwahed Belkeziz. La preuve de ce glissement d’un combat pour la récupération d’une terre spoliée à une guerre des religions est donnée par certaines réactions dans le monde arabe et musulman, et Al Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah libanais, qui appelle à la guerre sainte. Contre Israël et les Etats-Unis notamment. La rue arabe bouillonne, se radicalise. Elle appelle au djihad et à la collecte de fonds pour financer des « opérations de martyre ». Comme ce fut le cas hier au Caire, à Amman et à Naoukchott, trois capitales liées par un traité de paix avec Tel- Aviv.

Le comité central des oulémas du Front de l’action islamique (FAI), bras politique des Frères musulmans, a promulgué une fatwa demandant l’« arrêt de toute forme de coopération avec l’administration américaine, dont les visites de responsables à Washington ». Loin de la folie meurtrière de Sharon et de la colère de la rue arabe, des israéliens et des palestiniens, qui désespèrent de voir une implication plus conséquente de la communauté internationale, tentent, loin de leurs pouvoirs respectifs, de coordonner leurs positions et de définir les actions à mener face à la nouvelle politique israélienne. C’est Naef Hawatmeh, le secrétaire général du Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP) qui révèle ces tractations menées à Amman.

Djamel Boukrine, Le Matin