Mouloud Mammeri : La force tranquilleMouloud Mammeri a fini par incarner un symbole pour la génération des Algériens des années post-1980, le symbole de la revendication de l’identité berbère par son substrat intellectuel tant l’homme, l’érudit, possédait cette force tranquille du chercheur qui, pas à pas, a construit les repères essentiels d’une culture fondatrice de l’amazighité en renouvelant dans la diversité des disciplines (sociologie, anthropologie, linguistique, littérature, essais) les contenus et les approches dans un mouvement d’ensemble cohérent.
mardi 20 avril 2004.
Ce substrat intellectuel prend sa source des premiers écrits sur le concept d’identité, en 1938, dans la revue marocaine Aguedal consacrés à la société berbère. Ses recherches ininterrompues sur le concept de l’identité en général, et de l’identité berbère, en particulier, naîtront des réalités historiques et sociologiques à travers sa trilogie La Colline oubliée, Le Sommeil du juste et L’Opium et le Bâton ; romans dans lesquels se profile une identité du terroir déjà en conflit avec l’inévitable acculturation des personnages principaux propulsés hors de la terre natale. Cette trilogie sera suivie de La Traversée (1982), le premier roman urbain de Mammeri qui élargit la dimension de l’identité aux confins du Sud algérien auquel il a consacré l’Ahellil du Gourara, une étude ethnomusicologique sur ce chant traditionnel que symbolise, dans ce roman, l’aède Ba Salem qui répond de loin en loin à Si Mohand U Mhand auquel, pour la première fois, Mammeri a conçu l’un des recueils de poèmes les plus exhaustifs après Boulifa et Mouloud Feraoun. Cette interpénétration entre le roman et le recueil de poésies sauvées de l’oralité dans la lignée des transmetteurs connaîtra une autre dimension dans cette quête savante de l’identité, en ses éléments fondateurs et en ses interrogations essentielles : la linguistique. En effet, dès 1974, suite aux Isefra de Si Mohand (Maspéro, 1969) auquel il fallait une base transcriptive, Mammeri élabore La Grammaire kabyle entièrement rédigée en berbère pour ensuite être traduite en langue française. Cet alphabet gréco-latin qui lui est propre, même s’il tient, pour une large part, des premiers transcripteurs berbères, comme Si Saïd Boulifa, Hanoteau et les travaux menés par les Pères blancs du Centre de documentation de Fort national (Larbâa Nath Irathen ) dont il ne reste plus rien aujourd’hui, deviendra tamaârit (le genre de transcription élaboré par Mammeri) toujours de rigueur dans les concours annuels organisés par la Fédération des associations culturelles qui a institué un prix portant son nom aux écrivains en herbe de culture amazighe. L’homme de lettres, l’anthropologue, ne s’arrêtera pas au formalisme linguistique ni à la fiction romanesque. L’espace identitaire dans lequel se déploie son érudition convoque le genre ardu, l’essai à caractère anthropologique : Poèmes kabyles anciens qui sera interdit de conférence à l’université de Tizi Ouzou en 1980 et Yenna ya Cheikh Mohand. Dans le premier recueil, il offre une vision critique et dynamique du rôle de la socio-anthropologie. Il relève, avec pertinence, le caractère figé que la science coloniale avait sur l’identité autochtone en « réduisant les poèmes à des feuilles mortes ». Dans ses entretiens avec Pierre Bourdieu, Du bon usage de l’ethnologie, il considère que seul le regard de l’autochtone sur soi est pertinent dans cette science qui a longtemps servi d’alibi colonial, considérant la société algérienne dans son état de « soumission ». L’esprit Mammeri est cette rencontre des disciplines littéraire, linguistique et anthropologique qui s’interpénètrent dans une même sphère identitaire hors de ses étroitesses géographiques et idéologiques. Par Rachid Mokhtari, Le Matin Repères |
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