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Célébration du 20 avril à Béjaïa

 
Dans la capitale des Hammadites, Béjaia, point de défilé unitaire cette année. Les événements des douze derniers mois ont décidément creusé bien des fossés.
mercredi 21 avril 2004.

Drapeau algérien largement déployé, la procession estudiantine s’ébranle en chantant à tue-tête “Kabylie chouhada”. Elle tourne autour du campus en attendant de voir ses rangs grossir par l’apport de nouveaux marcheurs. Comme chaque année, l’université de Béjaïa s’apprête à commémorer l’anniversaire du Printemps berbère. Après un cycle de conférences qui a vu défiler le RCD, le FFS, le PST, le MAK et les archs, les comités de cité ont décidé de faire sortir leurs troupes dans la rue avant de parachever l’ensemble des festivités par un grand gala tard dans la soirée. Pourquoi ne se sont-ils donc pas joints à la marche des archs qui a lieu au même moment ? Réponse d’un organisateur : “Il faut réveiller les consciences engourdies des universitaires et puis il faut mobiliser et rassembler un peu plus.”

Au sein des comités de cité, presque toutes les tendances politiques existent mais il paraît, selon les dires des uns et des autres, que les autonomistes prennent de plus en plus de poids. Un signe qui ne trompe pas : à notre arrivée, la sono crachait des chansons de Ferhat, porte-parole actuel du MAK et, accessoirement, chanteur quand ses activités politiques lui laissent un peu de répit. Nous prenons congé de la marche des étudiants au moment précis où les garçons et les filles qui la composent sortent dans la rue.

À quelques encablures de l’université, sur l’esplanade de la maison de la culture, les délégués de la CICB attendent que la foule se rassemble pour entamer leur marche. En attendant, on écoute des chansons de Matoub Lounès et on patiente. Après une prise de parole des délégués qui entendent rebaptiser la maison de la culture du nom de Taos Amrouche, la marche démarre avec au premier rang, les animateurs de la CICB qui tentent tant bien que mal de canaliser les énergies juvéniles qui piaffent derrière eux. Au bout de cent mètres, ils sont déjà débordés sur leur droite par des groupes d’adolescents qui veulent lyncher un fripier qui n’a pas fermé boutique. Les pierres volent et les poubelles voltigent dans les airs. Les délégués font tout pour confisquer les barres de fer et les pierres des mains de jeunes surexcités, mais peine perdue. Au passage de la procession, des enseignes et des vitres volent en éclats.

Des automobilistes rebroussent chemin dans la précipitation, des portes, des fenêtres se ferment et des passants se dépêchent de se mettre à l’abri. Un vendeur de tapis ambulant est mis à sac. Il faut alors détourner la marche vers une rue moins commerçante et isoler le groupe des casseurs qui a pris la tête. Au bout de deux kilomètres, les choses semblent rentrer peu à peu dans l’ordre, mais la procession a grossi considérablement, et sa maîtrise se révèle impossible en l’absence d’un service d’ordre efficace. Les organisateurs se démènent comme de beaux diables pour éviter la casse mais bien des commerçants pour n’avoir pas fermé à temps essuient une averse de projectiles et d’injures. Sur les trottoirs, les abris-bus, les panneaux de signalisation et des arbres fraîchement plantés subissent la furie dévastatrice de nuées d’adolescents qui courent dans tous les sens. Il devient évident que si la marche arrive au centre-ville, le pire est à envisager. Il faut alors la détourner une seconde fois pour la faire revenir à son point de départ.

Il fut un temps où les marches des archs étaient des fêtes. Du haut de leurs balcons, les gens les saluaient et les femmes leur lançaient des youyous. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Les gens fuient ou se cachent, la peur au ventre, comme devant l’arrivée d’un cyclone dévastateur. Lorsque la marche aboutit enfin sur l’esplanade de la maison de la culture, les esprits se calment peu à peu même si des échauffourées sont signalées ici ou là au beau milieu de la foule. Un deuxième meeting est improvisé et les délégués de la CICB défilent au micro pour saluer la mémoire des martyrs, dire que la plate-forme d’El-Kseur est scellée et non négociable, rejeter le dialogue ou fustiger le pouvoir maffieux et assassin. Chaque délégué développe son propre discours. Entre celui qui appelle au calme et celui qui appelle au saccage de Radio Soummam, les deux tendances qui forment le mouvement des archs ; la tendance pacifique et la tendance cassifique s’expriment côte à côte sur la scène. À l’arrière scène, c’est un autre débat. Les discussions entre délégués sont houleuses. On se rejette mutuellement la responsabilité des “incidents” qui ont émaillé la marche et du choix de l’itinéraire. Le délégué de Béjaïa est furieux : “Vous venez de perdre définitivement la ville de Béjaïa. Je ne permettrai plus que l’on vienne saccager ma ville !” tonne-t-il. Les étudiants, eux, sont rentrés au campus. Filles et garçons ont défilé dans le calme et la bonne organisation mais leur marche a évité soigneusement de croiser celle des archs.

Dans leurs comités, les militants du FFS, du RCD et du MAK se sont donné la main pour la réussite des festivités du Printemps berbère. Après avoir organisé des joutes oratoires et redonné au débat contradictoire droit de cité, ils ont marché et chanté en sillonnant la ville sous les vivats de la population. C’est là, assurément, une belle leçon de tolérance et de démocratie qu’ils donnent à leurs aînés. S’ils veulent bien la retenir.

Par Djamel Alilat, Liberté