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Un pouvoir pire que la camorra

 
Le pouvoir algérien que les fans éperdus de l’arlésienne appellent le système est structuré à la manière des sociétés secrètes : un territoire, une organisation tentaculaire, des intérêts à préserver et une population soumise qui préfère survivre à l’ombre des kalachnikovs que de risquer l’affranchissement au prix de la mort.
vendredi 23 avril 2004.

Que n’a-t-on vu les vieux chefs de la camorra sicilienne surfer sur des peurs légitimes, tantôt faisant parler les armes et tantôt distribuant faveurs et prébendes. Ils sont là principalement pour durer en tant que caste féroce et insatiable. Peu importe le reste !

Il arrive de temps à autre que des membres de la grande famille s’affrontent. Cela s’appelle des règlements de comptes. Mais ne nous y méprenons pas ! Ce n’est pas tant qu’ils se détestent, c’est simplement qu’ils pensent que le plus fort, donc celui qui reste en vie, est celui qui a le plus de chances de défendre l’ordre sur lequel ils sont tous d’accord.
Il va sans dire que pour parvenir à ses fins, la camorra a besoin de dominer par la peur. Elle a également besoin de corrompre tout ce qui compte dans les institutions : policiers, magistrats et jusqu’au président de la République. Et quand des patriotes se mettent sur son chemin, alors elle décrète la sentence de mort précédé du baiser de Judas. Le juge Falcone en fut un exemple édifiant !

Mais, me diriez-vous, qu’est-ce que la mafia sicilienne a à voir avec le pouvoir algérien ? Rien, absolument rien dans l’objet du commerce mais tout dans les objectifs, la stratégie et les moyens mis en oeuvre pour pérenniser ses pouvoirs maléfiques.

Si on analyse ces trois éléments à l’aune du scrutin du 8 avril 2004, on en arrive à la conclusion que l’objectif majeur des caïds qui nous gouvernent est de faire de ce pays une immense propriété privée et de ses habitants des sujets malléables et corvéables à souhait.
Leur stratégie est de casser les ressorts des composantes sociales les moins perméables à leur gabegie. Et pour y arriver aucun moyen licite ou illicite n’est de trop ! Il est quand même ahurissant que des personnes mentalement proches de l’homme de Cro-Magnon arrivent à perdurer quarante-deux ans durant en nous faisant prendre des vessies pour des lanternes, asséchant mandat après mandat ce pays de sa sève : ressources naturelles et humaines confondues. Ils sont comme ces nuages de criquets qui ne partent que lorsque toutes les cultures sont à jamais détruites.

L’élection du 8 avril 2004 fut édifiante à plus d’un titre. Des responsables politiques aussi avertis que Saïd Sadi, Benflis et Djaballah ont cru dur comme fer que cette consultation n’est à nulle autre pareille. Et ce faisant, ils ont trompé, par ignorance ou par naïveté, la population en oubliant simplement de « calculer » Bouteflika. L’homme de tous les compromis et de toutes les compromissions a sorti son dernier atout et tint au pouvoir officiel des Tagarins à peu près ce langage : je passe ou je casse !

Nul Algérien ne peut douter que nos militaires sont effectivement très forts quand il s’agit de montrer leurs biceps aux ploucs que nous sommes. Mais ils deviennent raisonnablement civilisés lorsque trois lettres se rappellent à leurs souvenirs : TPI. Alors, par minotier interposé, ils ont pensé que Bouteflika le versatile pouvait être dangereux et ils ont décidé de raison garder. Mieux encore, ils vont crier sous tous les toits que cette élection sera propre et iront même jusqu’à l’écrire dans la revue El Djeich. Derrière les rideaux pourtant, c’est une toute autre partition qui se jouait.

Les généraux ont accepté de se faire sermonner pour que la farce paraisse plus vraie que nature. L’opposition se ragaillardit et rua tête baissée dans les brancards comme des veaux en furie fonçant droit sur l’abattoir. Pour les Tagarins comme pour El Mouradia, la transaction est réussie et le tout sur un air de folklore surréaliste qui mérite de passer à la postérité !

Ce qui nous rend plutôt maussades, ce n’est pas tant que Bouteflika ait rempilé pour cinq ans ou même pour dix ans. Il finira bien par partir un jour car nul n’est éternel. Mais ce qui rend la pilule difficile à avaler, c’est que Saïd Sadi, Benflis et Djaballah n’ont jamais su prévenir les alliances apparemment contre nature qui se tissaient à leur insu. Ils se concentraient comme des novices sur des technicalités de prévention de la fraude alors que l’essentiel était ailleurs.
Et même à ce niveau-là, ils n’avaient pas brillé par leur intelligence. Pour prévenir à la fraude, il aurait fallu demander à regarder de près le code source du système informatique pour voir comment la base de données a été conçue. Une lecture rapide du programme aurait pu établir avec certitude les faiblesses du système informatique utilisé par les services de Zerhouni et le dénoncer. Mais il y a eu trop de bavardages et très peu de logique.

Résultat des courses : au lieu de se retirer, laissant Bouteflika concourir tout seul, ils ont apporté leur caution à une élection jouée d’avance et se sont irrémédiablement cassé la gueule en renvoyant aux calendes grecques nos velléités démocratiques.

Cette expérience aussi douloureuse fut-elle nous ramène à des raisonnements basiques. Ce pays a connu un premier sursaut en Octobre 1988 qui a fait sauter le couvercle de la marmite. Il a cru au multipartisme et eut le FIS et la guerre civile comme dot. Puis il y eut Bouteflika et son clan qui sont venus terminer la sale besogne. Tout ceci sous l’il tantôt bienveillant, tantôt récriminant des Tagarins avec, dans tous les cas de figure, un peu plus de misère pour le peuple.
Maintenant, il est temps que tout le monde sache que l’armée fait partie de l’équation à résoudre. Cette équation est simple : c’est l’armée qui doit mériter le respect du peuple et non l’inverse. Si elle se confine à ses prérogatives constitutionnelles, alors nous serons là pour la protéger, après tout ce sont nos enfants qui constituent le gros de la troupe.

Mais si elle persiste à dessiner pour nous un avenir couleur de sang, alors nous avons le devoir moral de la combattre avec toute la rigueur du droit. Il est temps que la peur change de camp !

Par Larbi Chelabi, Le Matin