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Mutinerie dans la prison de Béjaïa

 
La maison de redressement de Béjaïa, située à El Khemis, a été hier le théâtre d’une mutinerie qui a placé les services de sécurité en alerte maximale.
lundi 26 avril 2004.

Cette maison de redressement, plus que centenaire, est située en plein centre de Béjaïa-ville et est conçue pour 200 pensionnaires. Mais selon des informations glanées sur les lieux, ils seraient plus de 400 détenus de droit commun ou en attente de jugement à s’entasser à l’intérieur. Les services de sécurité ont bouclé tout le périmètre de la maison de redressement, créant ainsi une perturbation monstre de la circulation routière, à laquelle est venue s’ajouter la marée de badauds et de curieux venus contempler le spectacle qui s’offrait à leurs yeux sur les toits de la maison de redressement.

Tout a commencé, selon certaines personnes avec qui nous avons pu nous entretenir, par un mot d’ordre appelant à une désobéissance qui a circulé dès 8 h 30. Les mutins se sont préparés en conséquence. A 11 h 15, un premier mutin s’est enfui de l’infirmerie et a pu accéder au toit. Il sera suivi quasi immédiatement par un deuxième. Ce n’est qu’une heure après que le gros des insurgés les a rejoints, en arrachant des grillages et utilisant la technique de la pyramide humaine comme échelle. A 13 h, ils seront quelque 150 à 200 détenus à être sur les toits du centre de redressement.

Sous un soleil de plomb, les mutins scandaient des slogans hostiles au pouvoir et reflétant leur malvie tels que « Aïch la vie ya l’cavé » ou « Ulac smah ulach », « Assa azekka, l’amnistie tella tella ». Ils criaient leur rage et leur désespoir aux représentants de la presse, autorisés à franchir le périmètre de sécurité et à converser avec les mutins. L’un deux, que l’on nommera par ses initiales M. A., dira : « On n’a aucun droit. Ni au niveau de la justice ni à l’intérieur de la maison de redressement. Les animaux ont plus de droit que nous. » Un autre revendique son droit à un jugement qu’il attend depuis quatre ans en détention préventive.

Pour N. G., autre détenu : « Bouteflika nous a bernés avec sa loi sur la concorde civile. Au lieu de commercialiser de la drogue pour laquelle je purge 7 ans de prison, j’aurais mieux fait de rejoindre Hattab pour que je sois aujourd’hui libre mais riche ! ». Les revendications des mutins vont de la grâce présidentielle qui devrait avoir, selon eux, un effet immédiat, tandis que son impact est différé à Béjaïa, quant à l’amélioration des conditions de détention et le raccourcissement des délais de détention préventive, en passant par l’exigence d’une amnistie générale, au même titre que les terroristes qui ont mis le pays à feu et à sang, alors qu’eux n’ont commis que des délits mineurs. A 14 h, le procureur général et un juge d’instruction ont entamé des négociations avec un groupe de mutins à partir d’une terrasse grillagée, les autres groupes n’ayant pas voulu s’y joindre, ne donnant aucun crédit aux propos des négociateurs.

Les mutins sont en majorité jeunes. Si de leur promontoire ils lançaient des slogans de révolte, à aucun moment ils n’ont manifesté de violence ni usé de casse. Bien au contraire, pour exprimer le caractère pacifique de leur révolte, ils procédaient à des lâchers de pigeons à qui ils souhaitaient « bonne liberté ». Toute une symbolique. Pour de nombreux responsables politiques locaux, les revendications exprimées par les mutins ne sont, en fait, qu’une des conséquences de la loi sur la concorde civile, qui expie de leurs péchés des assassins qui ont pris les armes contre l’Etat et ignore les personnes reconnues coupables de délits de droit commun. Toutes nos tentatives de joindre le directeur de la maison de redressement ont été vaines. Nous y reviendrons.

Samir Mokrane, Le Matin