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Aïn Témouchent : L’école à la campagne

 
Même si dans les chaumières le poste de télévision y fait plus longuement veiller que les contes d’antan de grand-mère, sur les piémonts qui dominent la région de Témouchent, les grands et les petits demeurent d’impénitents lève-tôt. Néanmoins, l’école n’y ouvre qu’à 8 h 30. Ce qui n’empêche pas les écoliers d’arriver en retard.
mardi 27 avril 2004.

C’est qu’en ces lieux de montagne, l’école n’est pas au bout d’un trottoir ou d’une rue. Pour y arriver, il faut en prendre le chemin bien avant l’aurore. Cela valait bien une incursion dans les environs en ces jours d’avril à ne pas se découvrir d’un fil. Mais ce mardi, contrairement à la veille, le ciel est superbement dégagé. A 7 h 20, les rues du chef-lieu de wilaya que nous traversons sont désertes. Il n’y a pas le moindre écolier dehors.

Cependant, à sept kilomètres de là, et cinq minutes plus tard, à la limite de la commune de Témouchent, sur le bord de la route serpentant en direction d’Aghlal, quelques écoliers font de l’auto-stop. Sur leurs visages glacés par le froid matinal des hauteurs se lisent la contrariété et l’inquiétude. Chaque véhicule qui passe sans s’arrêter les éloigne de la possibilité d’arriver à l’heure à l’école à Témouchent.Car, contrairement à ceux qui vont dans le sens opposé, en direction d’Aghlal, neuf kilomètres plus loin, ces gamins sont tenus d’y être à 8 h au même titre que les petits citadins, leurs camarades de classe. Nous nous arrêtons près d’eux. Et le transport scolaire assuré en théorie gratuitement à travers la wilaya ?

« Nous ne savons pas à quelle heure exactement le bus passe. Lorsque nous arrivons, nous ne savons pas s’il est passé ou pas encore. Et puis, comme il y a quarante-sept haouchs disséminés aux alentours, il ne peut transporter tout le monde. Alors, aussitôt arrivé, il est chargé et il part sans attendre. Quant aux autres minibus qui arrivent par la suite, ils ne peuvent parfois prendre que deux à trois personnes. » Il en est ainsi tous les jours. Si les plus âgés du groupe paraissent s’être faits à la situation au fil des années, les plus jeunes n’en mènent pas large. Il est évident, par ici, que les premiers jours de classe d’un enfant de six ans ne sont généralement pas marqués d’une pierre blanche.

Ici, l’accès au savoir n’est pas une sinécure. Quelques kilomètres plus loin, en direction d’Aghlal, Fatna, Farid et Khadija nous font des gestes désespérés pour nous arrêter. Ils s’engouffrent dans la voiture sans inquiétude par rapport à la personne qui les embarque. Le garçonnet s’est mis d’autorité à l’avant, ses sœurs à l’arrière. C’est Khadija, l’aînée, qui répondra à nos questions. « Non, il n’y a pas de ramassage scolaire. Il n’y a que l’auto-stop et, parfois, les minibus qui nous prennent gratis quand ils ont de la place. » Khadija ne sait pas que les conducteurs de minibus ne lui font pas la charité en la chargeant et qu’ils sont même rétribués pour cela. Elle poursuit : « Ces derniers temps, nous arrivons moins souvent en retard que pendant la période de mauvais temps. » En effet, à voir le paysage pentu et argileux, en jours de pluie, il n’est pas aisé d’emprunter ces chemins boueux ou glissants pour rejoindre la route. « En ces périodes, si on arrive tôt à l’école, on se réfugie sous les préaux et on s’agglutine pour se réchauffer. Mais quand il fait beau temps comme aujourd’hui, on en profite pour jouer en attendant que ceux du village sortent de chez eux. »

A Aghlal, nous nous arrêtons devant le portail d’une école. Il y en a trois dans l’agglomération. Elles accueillent près de 700 élèves, dont près de 30 % viennent des fermes. Devant le portail de l’école de Khadija, d’autres enfants sont déjà là. Quelques uns sont venus du côté de Berkeche et d’autres du côté d’Aïn Kihal, les deux communes limitrophes. Pour ceux d’Aïn Kihal, le ramassage scolaire existe, nous dit Aïcha, une gamine qui dépasse les autres d’une bonne tête : « Mais depuis une semaine, notre bus est en panne ». Elle a accompagné ses frères et sœurs jusqu’à leur école avant de se diriger vers son CEM. Cette collégienne de « 7e AF » ne savait pas visiblement qu’elle est plutôt en 1re AM. 

Sur ce, un jeune instituteur arrive. Il est presque 8 h. Un brin de causette nous apprend que le décalage horaire profite également aux enseignants qui viennent pour la plupart d’entre eux de Témouchent ou d’autres localités éloignées. « Mais si nous, nous arrivons à tenir le coup dans la journée, il n’en est pas de même pour nos élèves des fermes. Car, si au début des cours ils sont plus éveillés que leurs camarades d’Aghlal, ils s’engourdissent une heure après. Et il n’y a plus rien à en tirer, surtout dès que le chauffage électrique a commencé à relever la température de la salle. » L’instituteur vit cette situation comme une fatalité.

Un autre possible n’est pas envisageable. Il faudrait peut-être une école plus proche des enfants pour pouvoir penser à une petite collation qui revigorerait les gamins et les sortirait de leur torpeur. Mais si à Aghlal on se réchauffe tant bien que mal en hiver, dans les autres zones de montagne et même en plaine, où vivotent des communes structurellement déficitaires et où aucune résistance ne chauffe la moindre salle de classe, il gèle en ces lieux jusqu’à 11 h du matin. A cet égard, il est heureux que les cantines scolaires qui ont rouvert ces dernières années apportent aux enfants quelque réconfort à la mi-journée. Avec leur menu à 17 DA, elles ne sustentent pas seulement les seuls indigents. Ce qui permet à tous de tenir vaille que vaille jusqu’au retour à la maison à la tombée de la nuit, longtemps bien après les camarades du village.

Il reste qu’à ce régime-là, tous les jours de l’année, l’école buissonnière devient un délice pour les moins résistants aux heurts avec une école insuffisamment ou pas du tout soucieuse du bonheur des enfants. Aussi, en l’absence d’un soutien parental et de toute solution palliative, l’absentéisme débouche inéluctablement sur le décrochage scolaire, une déperdition qui épouse les contours d’une sélection « naturelle ». Malheureusement, oubliant cette réalité, et sur la base du nombre tronqué de ceux qui demeurent dans le système, certains esprits s’en vont soutenir que les enfants des fermes réussissent mieux aux examens que les citadins.

En ce sens, la décision de la wilaya d’assurer le transport des élèves en milieu rural avait cette vertu de permettre en partie de gommer les disparités ville-campagne. Elle devait concerner les lycéens et les collégiens des agglomérations ainsi que les écoliers des 744 fermes comprenant chacune entre 4 et 10 familles. Ainsi 40 millions de DA avaient été votés par l’APW au bénéfice de 8000 enfants. Cependant, ni les APC occupées par d’autres préoccupations, ni l’autorité académique tout à sa tradition d’un art de la statistique biaisée quant à de chimériques taux de réussite ou d’occupation par classe, ni les associations de parents d’élèves, des APE maisons pour l’essentiel quand elles existent, toutes ne se sont pas impliquées sur le terrain dans le suivi de cette action dans la durée.

Au bout du compte, ce sont essentiellement les élèves du secondaire et du moyen, c’est-à-dire les moins nombreux et ceux qui sont solides physiquement et psychologiquement, qui profitent davantage du transport scolaire. Les premières navettes de minibus leur sont réservées parce qu’on considère qu’ils peuvent sortir plus tôt que les petits. Mais une fois les adolescents transportés, et puisqu’il n’y a pas de contrôle, les minibus préfèrent charger leur clientèle habituelle, celle qui paie en numéraire plutôt que les écoliers éparpillés à travers les chemins vicinaux et pour lesquels ils percevront plus tard un mandat administratif. C’est dire s’il faudra faire évoluer le système et transformer le transport scolaire en ramassage scolaire.

Mais ne faudrait-il pas, par les temps qui courent, plutôt espérer que ce système perdure après le changement qui interviendra à la tête de l’exécutif de wilaya ? En effet, un nouveau wali pourra être tenté d’instituer d’autres priorités. Comme celle auparavant d’un triste investissement budgétaire pour payer, en heures supplémentaires, le bachotage des classes d’examen en vue d’améliorer le taux de réussite de la wilaya au bac et au BEF.

Par M. Kali, El Watan