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Emergence de la presse amazighophone algérienne

 
Des années de revendication de l’identité amazighe, des détentions de militants, des blessés et des morts parmi des manifestants pour la cause.
mardi 27 avril 2004.

Pour, surtout, lire et écrire en amazigh. Mais, aujourd’hui, après plusieurs expériences éditoriales, il n’existe aucune publication en langue berbère. La motivation pour la création de journaux en tamazight, ou du moins des rubriques dans ces mêmes publications, est la même : le volontarisme. La raison de leur cessation de parution est quasiment la même aussi : non-rentabilité commerciale et manque d’intérêt des lecteurs. Car, quelle qu’en fût la ligne éditoriale, partisane, associative ou indépendante, la presse d’expression amazighe, après la remarquable floraison des titres au début des années 1990, connaît un déclin tout aussi dramatique depuis l’entame de ce nouveau millénaire. Au total, six publications portant des éditions en tamazight ont été publiées depuis l’ouverture sur le multipartisme et la consécration constitutionnelle de la liberté de la presse.

Le parti du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) était le pionnier dans l’édition en langue amazighe depuis la création du parti en 1989. Assalu (le sentier), mensuel édité par le parti, a réalisé 15 numéros avant de disparaître définitivement. Le Front des forces socialistes (FFS) emboîte le pas au RCD en publiant lui Amaynut (le renouveau). Le mensuel du FFS n’a toutefois pu éditer que deux numéros avant de s’éclipser carrément des étals. Particularité de ces deux publications : elles étaient entièrement rédigées en langue amazighe et contenaient de l’information et des analyses politiques. La propagande partisane avait également une part prépondérante dans l’espace éditorial.

A l’époque, le militantisme et l’ouverture démocratique, en consacrant la levée des restrictions sur la diffusion en langue amazighe, ont ouvert des voies à l’expression. Une demande existait réellement ; mais elle était beaucoup plus l’émanation d’une réaction à des années de déni identitaire que l’existence d’un véritable gisement de lecteurs, dont l’acte de lire était interprété comme l’indispensable passage de l’oralité à l’écrit. C’est ainsi que naquit en 1991 Le Pays-Tamurt. Au départ, l’hebdomadaire était lancé par des militants et des cadres du RCD et du FFS avant qu’il ne retombe quelques semaines avant même sa sortie dans les mains du RCD. Le Pays, édité à Tizi Ouzou, avait une vocation régionale ciblant le centre du pays. Moyenne de tirage : 30 000 exemplaires. Il était le premier journal à avoir publié des pages en tamazight pendant cinq ans (avec un intermède de quelques semaines en 1992). Pendant les deux premières années, Le Pays avait publié deux pages en tamazight en pages 23 et 24, puis il consacra huit pages dans la même langue dans le cahier central.

Triste sort d’un hebdomadaire qui avait cessé de paraître en 1995 et qui vit également disparaître deux de ces anciens journalistes et une secrétaire. Saïd Tazrout, qui était directeur de la rédaction de l’hebdomadaire était assassiné en septembre 1995. Il était alors chef du bureau du quotidien Le Matin dont les responsables continuent à lui dénier son statut de journaliste permanent. Moh Achour Belghezli était un autre journaliste du Pays assassiné dans son cabinet de communication en février 1996. Farida Bouziane, secrétaire, était assassinée quelques mois plus tard alors qu’elle était au chômage. Lourd tribut payé par une publication dont l’engagement pour la liberté et la cause amazighe était incomparable.

Plusieurs années plus tard, Allaoua Rabhi et d’autres universitaires berbérisants publient à Béjaïa L’Hebdo n’Tmurt (l’hebdomadaire du pays). Cet hebdomadaire avait innové : utilisation simultanée de deux langues (le français et tamazight dans une même page). C’est ainsi que l’on retrouvait sur la une des titres en langue française et en berbère. Après une éphémère expérience, le journal disparaît en 2000. La plus récente et relativement plus conséquente expérience pour la presse en tamazight reste incontestablement celle de la revue mensuelle Izuran-Racines qui avait confectionné 15 numéros en format magazine et 28 autres en format tabloïd. Lancé en 1999, Izuran cesse de paraître en 2003. Le mensuel tirait à 10 000 exemplaires, diffusait dans la région Centre et contenait 4 à 8 pages en tamazight en pages centrales. L’histoire la plus pathétique était sans nul doute celle de la revue ABC Amazigh. Cette revue qui avait un format poche était dirigée par Smaïl Medjber, un ancien militant de la cause amazighe. Sa revue sortait périodiquement depuis 1999 avant de cesser de paraître vers la fin 2001. Appel de détresse lancé par le directeur de la publication : « Chers lecteurs, lisez-nous, sinon la revue risque de disparaître. » Les lecteurs ne l’ont pas lue, la revue a disparu.

L’avenir de la presse en tamazight est-il alors derrière elle ? Ceux qui y croient pensent autrement. Idir Ahmed Zaïd, récemment auréolé du « prix de la résistance Matoub Lounès », spécialiste en linguistique berbère et responsable de la Fédération nationale des associations amazighes, nous a confié récemment que la revue de la Fnaca Izen Amazigh (message amazigh) sortira de nouveau.

La déception des journalistes et des militants de la cause amazighe est profonde, sachant qu’au Maroc existent cinq titres en tamazight (transcrite en latin et tifinagh) sur le marché éditorial. Au Maroc, soutient-on, c’est la classe bourgeoise et militante qui s’implique dans la prise en charge de la langue amazighe.

Moh Si Belkacem, ancien directeur de la rédaction de la revue Izuran, explique les raisons de la cessation de parution des publications en tamazight

Généralement, on ne se donne pas la peine de lire. Pour notre revue, on avait des acheteurs et des lecteurs fidèles dont le nombre ne dépasse guère les 3000. » L’expérience d’Izuran a plutôt bien marché pendant la période où Rahabi dirigeait le secteur de la communication. L’Etat avait consenti des soutiens à la presse à faible tirage, notamment les journaux à caractère social et culturel. Pendant les quatre ans qu’à duré la revue, ses responsables n’avaient jamais reçu de publicité. « Nous n’avons bénéficié ni de la publicité institutionnelle ni de celle du privé. L’Etat nous évite à cause de notre ligne éditoriale et le privé refuse de collaborer car nous ne sommes pas rentables commercialement, disent-ils. Nous avons fait du porte-à-porte de tous les industriels kabyles, de la zone d’Akbou à celle de Tizi Ouzou. A chaque fois, nous recevons une fin de non-recevoir de leur part », témoigne encore Moh Si Belkacem.

Par Saïd Gada, El Watan