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Abdelaziz Bouteflika Président et ministre de la Défense Nationale

 
Le communiqué de la Présidence de la République, qui a annoncé, lundi 26 avril, la composante du gouvernement Ouyahia II, le trentième Exécutif depuis septembre 1962, a porté un « rajout » assez significatif.
mercredi 28 avril 2004.

Abdelaziz Bouteflika, en plus de ses charges présidentielles, est clairement cité comme ministre de la Défense nationale. Cette précision n’a pas été faite auparavant. Faut-il parler d’une nouvelle page sur le plan politique ? A première vue, non. Le président de la République est, d’après la Constitution, chef des forces armées. La Loi fondamentale du pays, dans son article 77, le désigne « responsable de la Défense nationale ». Etre responsable ne signifie nécessairement pas être ministre. A travers un texte, qui est presque passé inaperçu, Bouteflika avait déjà, en 2002, ouvertement démontré son intention de « récupérer » des prérogatives. Le décret 02/208 du 17 juin 2002, portant nomination du deuxième gouvernement de Ali Benflis, portait en son article 2 une précision de taille : « Le président de la République se charge des missions du ministre de la Défense. » responsable ne signifie nécessairement pas être ministre. Reconduit à la nomination du gouvernement Ahmed Ouyahia, ce texte est venu, en réalité, combler un immense vide juridique. Puisque, en pratique, le ministère de la Défense nationale (MDN), en tant qu’entité, n’a pas d’existence légale. Et comme le MDN n’est pas l’ANP, la confusion était restée totale et pendant des années. Le chef d’état-major de l’ANP se chargeait de facto de la mission de diriger le MDN en même temps que l’armée.

Le tabou

Le décret de 2002 et le rajout au communiqué officiel de la Présidence de la République prouvent que le locataire d’El Mouradia n’entend pas, du moins en apparence, se contenter de la « symbolique » de chef des armées. Surtout que l’homme paraît « boosté » par l’esprit du 8 avril. Cela dit, Abdelaziz Bouteflika, c’est aujourd’hui évident, ne sera pas le président qui cassera le tabou. Celui de nommer un civil à la tête du ministre de la Défense autre que sa personne. En 42 ans, l’Algérie n’a connu que deux ministres de la Défense. Les deux étaient des généraux à la retraite : Khaled Nezzar en 1990 et Liamine Zeroual en 1994.

Elu à la présidence de la République une année après, Liamine Zeroual a supprimé implicitement le poste de ministre de la Défense. La parenthèse est depuis fermée. Elle risque de l’être pendant longtemps. En 2004, cette pratique héritée d’anciennes dictatures militaires est toujours vivace en Algérie. La crainte permanente des coups d’Etat fait que le président de la République se charge lui-même du portefeuille du ministère de la Défense. Abdelaziz Bouteflika, qui avait applaudi le coup d’Etat militaire du colonel Houari Boumediène contre Ahmed Ben Bella en 1965, ne peut pas avoir un autre état d’esprit. Ni une nouvelle vision sur la manière de gérer la République loin des ombres vertes.

La grande question, que beaucoup d’observateurs se posent, est de savoir quelle sera la conduite qu’aura Bouteflika avec les militaires. Va-t-il donner un coup d’accélérateur à la « professionnalisation » de l’armée ? Va-t-il rompre avec l’âge de pierre de l’« armée populaire » ? On se rappelle que le 3 juillet 2000, et lors d’une allocution prononcée devant les officiers supérieurs de l’armée, Bouteflika avait dit ceci : « L’Armée nationale populaire étant un instrument de soutien dans l’affirmation de notre souveraineté nationale, chargée de défendre l’intégrité territoriale du pays et de veiller à la sécurité du pays à l’extérieur, se doit, avec le retour graduel de la paix civile, de se préparer à reprendre en main les missions que lui assignent les lois de la République. » L’ANP doit, selon lui, évoluer et se hisser à un niveau plus élevé de professionnalisme « afin de s’adapter aux nouvelles conditions régissant ses missions ». Tout le monde l’aura remarqué : rien de concret n’a été fait en ce sens en quatre ans.

A quand le changement ?

A la faveur de son nouveau mandat présidentiel et de sa mission de ministre de la Défense, Bouteflika va-t-il oser en révisant de fond en comble le fonctionnement de l’armée ? En mettant à la retraite des généraux arrivés en âge de l’être ? En modernisant et en rendant transparent le travail de certains départements de l’armée, dont le DRS (ex-Sécurité militaire) ? En rompant avec le recours systématique au contingent pour faire « tourner » les différents compartiments de l’armée ? En élaborant de nouvelles stratégies de défense pour le pays ? La nouvelle conjoncture internationale, le rapprochement avec l’Otan et la volonté affichée publiquement par les chefs militaires de revenir à leurs missions vont, théoriquement, faciliter la tâche au civil Abdelaziz Bouteflika pour lancer un vaste plan de réformes, si tels sont réellement sa volonté et son désir. Surtout que pour les généraux, il n’y a rien qui les oppose au président actuel. « Il n’existe pas d’antagonisme entre le président Bouteflika et l’armée, institution de la République au fonctionnement régi par la Constitution. Dans ce cadre, nous faisons notre travail », avait déclaré le général de corps d’armée, Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’ANP, à l’hebdomadaire français Le Point en 2003.

A moins que Bouteflika, qui ne veut toujours pas être « un “trois quarts” de président », n’entende montrer à tout le monde que c’est lui le chef. Chef sur les civils et les militaires et qu’il compte imposer sa loi, ses règles, ses méthodes et ses idées. A-t-il les mains libres ? Fera-t-il tout ce qu’il voudra ? Les paris sont ouverts, surtout que le « changement » ne semble pas être la culture du moment.

Par F.M., El Watan