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Le GSPC au temps de la « concorde »

 
La « concorde civile » initiée par le président de la République sortant Abdelaziz Bouteflika, dès les premiers mois qui ont suivi son investiture en 1999, se voudrait à l’origine du « recul » du terrorisme en Algérie.
mercredi 28 avril 2004.

En l’absence d’un bilan officiel précis et détaillé, aucune évaluation n’est possible pour l’instant. Mais, indépendamment du caractère d’impunité (« grâce amnistiante ») que la loi ne prévoyait pourtant pas et qui l’a entachée lourdement d’un sentiment d’injustice en direction de tous ceux qui ont souffert du terrorisme, il existe en revanche un certain nombre d’éléments concrets et vérifiables qui permettent d’évaluer quelles ont été les « réponses » des organisations terroristes, et particulièrement la mieux structurée d’entre elles : le GSPC.

Surtout - on l’oublie souvent - que l’annonce de la création de ce groupe criminel a coïncidé avec celle de la démission de Zeroual, le 11 septembre 1998. Elle a eu lieu, en effet, le 14 septembre (selon le journal londonien El Hayat du 18 du même mois), soit trois jours après. Aujourd’hui encore, il est difficile d’affirmer que la diffusion de l’information sur la naissance de cette organisation n’a pas été faite dans la précipitation pour des raisons qui restent à déterminer. D’autant que le GSPC lui-même ne va « officialiser » son acte de naissance que le 24 avril de l’année suivante - une semaine après l’élection de Bouteflika - (hasard également ?) dans une rencontre des principaux « émirs » qu’il comptait, réunis pour la proclamation de sa création « après trois ans de dispersion » et qui ont désigné Abdelmadjid Dichou à sa tête. Cette rencontre a été sanctionnée par la rédaction d’un communiqué, le premier à porter le sceau du GSPC, consacrant officiellement le nom de l’organisation. Autrement dit, l’âge du GSPC se confond avec celui du mandat de Bouteflika. Et si de manière globale, le discours présidentiel sur la question du terrorisme et la « concorde » en Algérie est connu, il n’en n’est pas de même pour les groupes terroristes qui sont restés sourds aux appels à la « réconciliations ». Et quand il s’agit de savoir comment ont-ils essayé de s’organiser et s’adapter, non pas sur le plan de la pratique terroriste elle-même qui est plus ou moins connue mais surtout au niveau du discours et des arguments développés pour se convaincre de continuer ce qu’ils appellent le « djihad ».

S’agissant du GSPC, déjà très fortement mis à mal par le revirement de plus en plus grandissant de certains idéologues ou oulémas du wahhabisme dont certains ont fini par joindre leurs voix aux « appels » de Bouteflika pour la « réconciliation », il a fini par en trouver d’autres au Moyen-Orient avec qui il échange des correspondances et reçoit à la fois la bénédiction et les fatwas ou s’en nourrit de leurs pensées, comme le Jordanien d’origine palestinienne Abou Mohamed El Maqdissi, actuellement en résidence surveillée dans son pays. A côté de la levée de cet écueil crucial pour lui de la légitimation « religieuse » de son « djihad » par des oulémas, il a multiplié lui-même les écrits de tout genre, indépendamment des communiqués et parfois des enregistrements audio et vidéo qu’il promet de mettre sur le net. Au moins une douzaine d’opuscules, allant d’une dizaine de pages à une centaine, relatifs aussi bien au travail d’organisation des structures internes de l’organisation qu’à l’« art de la guerre » ou aux clarifications idéologiques et même des prises de positions politiques, sont connus, rédigés depuis 1999.

Sur cette base, malgré la lutte antiterroriste tenace et souvent efficace des forces de sécurité, et malgré le contexte international défavorable de l’après-11 septembre 2001, il ne donne aucun signe de renonciation à son aveuglement. Il a même montré, depuis l’été dernier, avec l’« intronisation » de Nabil Sahraoui à sa tête qu’il reprend du poil de la bête. La relance depuis quelques semaines de son site web qui est resté fermé très longtemps montre qu’il souhaite élargir son offensive sur le plan de la communication. Par rapport aux autres organisations terroristes, le GSPC est né en même temps que la « concorde ». Ce qui veut dire qu’il s’est organisé en prenant en compte, dès le départ, les incidences qu’elle pourrait avoir sur lui : il n’a pas laissé beaucoup de plumes en terme de « repentis ». Pire, il a pu compenser ses pertes par de nouveaux ralliements. Surtout que la « concorde » ne peut être évaluée objectivement que s’il n’est tenu compte que des « repentis » qui ont effectivement répondu à l’« appel » durant les six mois d’échéance qui leur ont été offerts et qui sont arrivés à terme en janvier 2001. Les « repentis » qui se sont rendus ultérieurement sont à considérer au même titre que tous ceux qui ont précédé - puisqu’il y en a eu depuis au moins 1993 - même s’ils peuvent espérer une « impunité » contrairement aux autres.

Des « redditions » compensées par de nouveaux ralliements

Malgré la propagande officielle, la vague attendue de « redditions » en masse de terroristes dans le sillage de la « concorde » n’a que très peu touché les rangs du GSPC. L’unique cas reste celui de katibat Nour wa el houda de Jijel constituée de 150 assassins, selon les déclarations de ses « émirs » à la presse, dont environ la moitié de ses membres a quitté collectivement les maquis en août et septembre 1999 et à un degré moindre celui, très confus et controversé, de katibat El Ghoraba de Bouira. Ces deux cas ont été, durant ces quatre dernières années, largement compensés par de nouveaux ralliements de katibate dans le centre et l’ouest du pays. Pour le reste, il s’agit de « redditions » disparates et individuelles, imposées le plus souvent par l’efficacité de la lutte antiterroriste, comme au temps de la loi dite « Rahma » (clémence) initiée par Zeroual, que provoquées par le discours présidentiel de « réconciliation ».

Pour rappel, cette loi promulguée en février 1995 a abouti, à la fin du premier semestre 1998 (démission de Zeroual), à faire « repentir » 1 894 terroristes contre 5 915 abattus par les forces de sécurité durant la même période (chiffres officiels). La perte, durant le mandat présidentiel de Bouteflika, des katibate Nour wa el houda et El Ghoraba (dont des rumeurs non confirmées sur la reconstitution de cette dernière ont circulé), par le GSPC a été compensée par un ralliement autrement plus important d’une bonne dizaines de katibate. De son propre aveu (communiqué du 24 avril 1999), sur les neuf « zones » par lesquelles il a découpé le territoire national en s’appropriant le découpage imaginé par le GIA avant lui, le GSPC n’avait pu rallier à lui, au mois d’avril 1999, que les zones II (Kabylie), V (Batna), VI (Jijel et une partie de Sétif) et IX (Sahara). Pour cette dernière, il est seulement question d’une présence à l’extrême sud de Djelfa et M’sila. Mais, entre temps, entre 1999 et 2002, il a pu se faire rejoindre par la majorité des groupes de différentes organisations terroristes des « zones » VII et VIII (Est et Sud-Est jusqu’à Tébessa/El Oued) qui va de Annaba à Tébessa, de la totalité de la zone IV (Mascara, Saïda, Sidi Bel Abbès, Tlemcen), d’une katibat de la zone III (Centre-Ouest) à katibat El Forqane de Relizane, et au moins deux katibate de la « zone » I (Algérois), soit celle de Djounoud Allah d’Aïn Defla et El Khadra de Médéa, selon un interview du nouvel « émir » du GSPC en décembre dernier, Nabil Sahraoui.

A l’heure actuelle, ce mouvement de ralliement continue à être à l’ordre du jour, réactivé par les nouveaux dirigeants du GSPC, notamment le nouvel « émir » et son successeur à la tête du « conseil consultatif » (Abdelmalek Dourkdal, alias Abou Mos’âb Abdelwadoud, originaire de Meftah) dans le cadre de ce qui est appelé « la recherche permanente du parachèvement du projet de lutte contre la dispersion (lem ech-cheml) et l’unification des rangs (tawhid es saf) de nouveau ».

Par Mohammed Issami, Le Matin