ACCUEIL     RENCONTRES     DONATION     FORUM

Pourquoi libérer la femme en Algérie ?

 
Le débat social sur le code de la famille en Algérie est un débat sur les valeurs et le projet de société que nous voulons. Il porte sur les conceptions que nous nous faisons de la liberté, de la démocratie et des droits humains, sur les valeurs humanistes que nous voulons adopter.
dimanche 2 mai 2004.

D’un côté, les partisans de la discrimination entre les hommes et les femmes, de l’autre, ceux qui revendiquent l’égalité pour tous à la dignité. Ce n’est pas seulement un débat entre l’ancien et le nouveau, le passé et le futur, la tradition et la modernité. C’est la volonté chez les uns de restaurer l’ordre ancien, de stopper la marche de la société vers les valeurs démocratiques, d’égalité et de liberté, au nom d’une idéologie réactionnaire, chez les autres, le projet d’ouvrir davantage l’espace de liberté, de promouvoir l’égalité dans les rapports entre les hommes et les femmes, de faire évoluer le rôle et la place de la femme dans la société. La lutte pour l’égalité juridique n’est pas une lutte formelle. « Le juridique n’est pas seulement un instrument de gestion ou de police sociale, il a une fonction instituante fondamentale. » A côté de la règle, il y a le symbole.

1- Le désir de domination
L’obstacle principal tient dans le désir des hommes de commander les femmes, de les maintenir en tutelle. L’ordre traditionnel, « le machisme ordinaire » patriarcal, affirme la position dominante de l’homme. L’homme s’octroie et légitime son pouvoir de commander aux femmes le code algérien de la famille de 1984, comme le code Napoléon de 1804, dispose que l’épouse doit obéissance à son mari. Cette disposition ne figure plus naturellement depuis 1948 dans le Code civil français. Elle a également été abrogée en Tunisie ces dernières années. De ce principe d’autorité découlaient des mesures qui interdisaient à l’épouse de travailler, de se déplacer..., de porter un pantalon sans l’autorisation du mari. La psychanalyse identifie ce désir de domination à une pulsion, une libido dominandi, un caractère chez l’homme. Les historiens et les sociologues avancent l’idée que la civilisation et la culture naissent précisément de la maîtrise par l’homme de ses pulsions. Sans forcément être d’accord avec les théories de la psychanalyse, on ne peut contester hélas à voir l’acharnement que mettent les hommes à défendre leurs privilèges de mâle, cette volonté de domination et sa prise en compte par la société et le droit. La domination masculine n’a pas besoin de justification. Tout notre espace mental, hommes et femmes confondus, est habité par les représentations de la division sexuelle et hiérarchisée de la société. Cette domination est donnée comme naturelle. Elle s’exerce avec l’accord des dominées, comme le révèle la sociologie. Ainsi, des milliers de femmes, à l’appel des hommes, peuvent manifester dans les rues pour exiger le maintien de leur assujettissement aux hommes. La Suisse a été le dernier pays en Europe à accorder le droit de vote aux femmes bien après la Turquie, parce que les Suissesses étaient hostiles à l’exercice de ce droit, disait-on. Pour pouvoir dominer, il faut dévaloriser le dominé. Nous avons connu cela avec la société coloniale. L’identité proposée aux femmes par le système de domination de l’homme est un système destructeur et pervers. Les femmes sont soumises dès l’enfance à un travail de persuasion qui tend à les diminuer, à les nier en tant qu’individu, à les persuader de leur infériorité et finalement à les convaincre d’accepter leur sort avec résignation, voire à le revendiquer. La femme est assignée à la procréation et au travail domestique ; elle n’a pas d’autres horizons. Pour justifier les inégalités de droits entre l’homme et la femme, les conservateurs doivent aujourd’hui s’appuyer davantage sur la religion, sur une lecture intégriste de la religion ; preuve que cette inégalité apparaît de moins en moins naturelle et qu’il faut bien trouver une autre justification. L’Islam, disent les traditionalistes, « a donné à la femme tous, ses droits ». Le possessif « ses » n’indique pas si le droit des hommes et des femmes est le même. La femme a ses droits, les hommes ont les leurs, chacun à sa place. Ce n’est évidemment pas l’Islam qui est concerné, mais le machisme érigé en système de valeurs.

2- La famille et le mariage changent de sens et de fonction
La famille, espace privé, est naturellement la plate-forme qui soutient tout le système patriarcal. Système hiérarchisé d’autorité. Distribution stricte des rôles. Une norme sociale rigide qui fixe à chaque sexe une manière d’être, de se comporter, d’agir, de faire usage de son corps... L’homme a le lien avec l’extérieur, le dehors, la femme à un rôle ménager, le dedans. L’espace public est réservé aux hommes comme la parole publique. C’est un modèle familial autoritaire et inégalitaire, une forme sociale d’organisation primaire fondée sur la prééminence des hommes sur les femmes, des aînés sur les cadets ; l’essentiel est cependant la subordination des femmes aux hommes et le devoir d’obéissance auquel les femmes sont soumises. Le modèle de la famille traditionnelle étendue, du point de vue de la parentale et des générations, est aujourd’hui résiduel. La forme conjugale de la famille est non seulement généralisée à la ville, mais elle est également majoritaire à la campagne. L’évolution en faveur de la famille conjugale s’accompagne d’un rétrécissement de la parenté, limitée désormais aux parents les plus proches. L’enquête population de 1998 montre que sur les 5,1 millions de familles recensées, les familles « couple avec enfants » sans autre parent représentaient 78,2 % du total. Les familles monoparentales, un seul parent avec enfants, 12,1%. Les familles étendues, plusieurs couples avec enfants cohabitant, ont quasiment disparu. Par ailleurs, le choix du conjoint pour la femme dépend de moins en moins de la décision des parents. Le mariage traditionnel participait de la volonté du groupe de perpétuer la lignée, de transmettre le nom, de la pulsion profonde qui pousse l’individu et son groupe d’appartenance à se reproduire biologiquement et socialement. Dans ce processus la femme à une fonction de procréation. La femme stérile est écartée. Dans ce schéma familial les sentiments personnels n’ont guère de place. C’est la nécessité de maintenir la cohésion et la position sociale du groupe familial étendu qui commande le choix du conjoint. L’individu ne compte pas, il est soumis à la logique du groupe. C’est dans cette logique que veulent rester ceux qui réclament le maintien du code de 1984. Mais voilà, le mariage est en train de changer de sens et de fonction.

Le modèle de la famille traditionnelle a cédé la place à la diversité des modèles et des rapports familiaux. A la logique du groupe à laquelle était soumis l’individu, s’est substituée une logique conjugale, de couple, la recherche d’une relation plus harmonieuse entre un homme et une femme. L’autonomie économique acquise, notamment par le salariat, a libéré l’individu des contraintes du groupe et lui permet désormais de décider de ses choix de vie. Dans la formation du couple la révolution sentimentale, comme l’écrivait l’historien de la famille pour l’Europe Edouard Shorter, est en marche. Dans le choix du conjoint, les sentiments tiennent une plus grande place. Pour les catégories supérieures, les plus scolarisées, le mariage d’amour est désormais la règle, excluant l’intervention des parents dans le choix du conjoint. Au demeurant lorsque la mobilité sociale générationnelle est forte comme ce fut le cas dans les années 1970, les parents, qui ont un statut social inférieur à celui de leurs enfants, se trouvent, de fait, disqualifiés dans le choix d’une épouse pour leur fils ou d’un époux pour leur fille. Les conditions de la recherche du conjoint, trouver un mari ou une épouse, sont rendues aujourd’hui difficiles. En témoigne le taux très élevé de célibataires hommes et femmes. Avec l’urbanisation, le rétrécissement de la famille, les parents ne disposent plus du réseau de relations sociales nécessaires pour intervenir utilement dans la recherche du conjoint. Une grande marge d’initiative est laissée aux individus. L’endogamie familiale, le mariage dans la famille, solution à laquelle on pouvait toujours avoir recours, est de moins en moins pratiquée. Par ailleurs, on observe le déclin de l’autorité du père dans une société moins régie par la tradition, qui tend à la démocratisation et à la reconnaissance de l’individu.

3- Qu’est ce que la société peut y gagner ?
Les études comparatives, les analyses sociologiques et économiques montrent que là où la femme est infériorisée, la société ne progresse pas, ou progresse plus lentement, que celle qui favorisent l’égalité entre les hommes et les femmes. Il y a un coût social élevé à payer par la société qui cherche à freiner l’émancipation de la femme. Au cœur de la problématique du statut et du rôle de la femme dans la société figure la question de la procréation. La relation entre fécondité et statut de la femme dans la société a fait l’objet de nombreuses études. Plus une femme est instruite moins elle a d’enfants. Les femmes au foyer ont plus d’enfants que les femmes actives en dehors du foyer. Il est inutile de souligner l’impact négatif d’une forte natalité sur le niveau de vie, l’emploi, les ressources consacrées à l’éducation, la santé... L’Algérie de 1960 comptait 10 millions d’habitants, celle de 2000, 30 millions, celle de 2010 comptera quelque 38 millions d’habitants. Les ressources, l’emploi n’ont pas suivi, les Algériens d’aujourd’hui vivent moins bien que ceux des années 1960 et 1970, et ceux de 2000/2015 vivront moins bien que les Algériens de 1980 et 1990. Il est clair qu’il n y aura pas de maîtrise démographique si la femme n’a d’autre rôle, d’autre horizon, que celui de procréer et d’être en charge du travail domestique. La croissance démographique continuera de ruiner tous nos efforts de développement avec son cortège de pauvreté, de chômage, d’instabilité sociale et politique. L’égalité en droits ne suffit pas. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il faut donner des signes tangibles que l’on veut bien aller dans la direction du changement, reconnaître de nouveaux droits aux femmes, ceux qui lui sont spécifiques, en tant que femme, comme le droit à la maîtrise de sa fécondité. Les partisans de la société patriarcale ont jusqu’ici fait obstacle, avec succès, à la reconnaissance des droits de la femme. Ils n’ont certainement pas contribué positivement à l’image de notre pays à l’extérieur. Les calculs politiciens spéculent toujours sur l’état d’une opinion dont on présume qu’elle est conservatrice, qu’il ne faut pas heurter de front. La réalité s’inscrit en faux contre cette perception et les éléments fournis dans cet article le prouvent suffisamment. La tendance de l’évolution de la famille, comme au sein de la société, de son système politique, va vers la démocratisation et la liberté.

A quoi attribuer la position ultra-conservatrice du pouvoir sinon à l’absence d’un projet de société libérateur, d’une vision du futur. La norme juridique continue d’encadrer une famille « mythique » et de soutenir un système de domination masculine d’une autre époque.

Par H. Aït Amara, Universitaire , El Watan