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14e Journée internationale de la liberté de la presse en Algérie

 
En Algérie, Liberté ne pouvait manquer la commémoration de la 14ème Journée internationale de la liberté de la presse.
lundi 3 mai 2004.

Il tenait, néanmoins, à marquer cet événement à sa manière. Au lieu de laisser à sa rédaction le soin de confectionner des articles sur l’état de la presse algérienne, notamment privée, quinze ans après l’ouverture du champ médiatique, notre journal a préféré ouvrir ses colonnes à des hommes politiques, des universitaires et des journalistes extérieurs, afin de donner leur point de vue sur le propos. Le résultat est édifiant par la diversité, voire la contradiction des opinions exprimées.

“Défendre la pluralité contre les tentations autoritaires” Par Saïd Sadi, Président du RCD

Lieu de débat, outil de combat ou instrument de pouvoir ; le monde n’a pas fini de discuter de la place et du rôle des médias dans la cité d’aujourd’hui. Cette journée est propice pour évaluer les avancées, les difficultés et les faiblesses de ce secteur même si d’aucuns peuvent trouver inopportunes les invitations à s’interroger en ces temps de troubles et de menaces sur les libertés publiques. Au risque de paraître réducteur, voire partial, je n’aborderai pas ici la question des médias publics qui demeurent un accessoire de propagande. L’écho rencontré par le projet démocratique via une télévision, libérée le temps d’une campagne électorale, révèle ce dont le pays a été privé depuis 1962. Contentons-nous aujourd’hui de déplorer ce gâchis. Un de plus.

Mon propos se bornera à appréhender l’état de la presse écrite privée que d’autres appellent presse indépendante comme pour mieux la valoriser. Je souligne que, de mon point de vue, le terme privé, outre qu’il me semble plus juste ne disqualifie en rien l’éligibilité à la rigueur et à la crédibilité et pour tout dire, je ne sais pas ce que presse indépendante signifie vraiment tant il me semble naturel qu’un organe se donne une ligne éditoriale, voire qu’il assume un engagement politique en parfaite autonomie. Le tout pouvant - devant - se faire dans l’éthique et l’équité. Issue de l’ouverture politique qui a suivi octobre 1988, la presse privée algérienne a connu ses heures de gloire dans la décennie 1990.

Les commentaires admiratifs qu’ont suscités dans le monde l’éclosion et la qualité des premiers titres furent unanimes. Nul ne pourra contester l’apport de ces médias dans l’émergence de la culture démocratique de notre pays. Pourtant, la grande majorité des journalistes était venue des organes gouvernementaux programmés pour l’autocensure, l’anathème contre les opposants et la glorification des officiels. On peut estimer, aujourd’hui, que la longue frustration subie par une profession peu convaincue de son embrigadement a poussé, si tôt la liberté acquise, à une maîtrise et une maturité qui ont amené les nouveaux professionnels de l’information à bien mesurer pour mieux les protéger, les prix et les vertus de leur autonomie. On peut aussi considérer que l’attente d’un lectorat gavé de slogans était telle que le journaliste s’est, dès le départ, surpassé pour honorer la confiance qui fonde le couple journaliste-lecteur (citoyen).

Logiquement, ce mariage devait se bonifier avec le temps. Le fait est que la multiplication des titres n’a pas toujours produit la qualité attendue. Il est vrai que, comme pour les partis politiques, l’inflation journalistique avait d’abord pour objectif de dégrader la compétition basée sur la performance. D’autres raisons ont été données pour expliquer le reflux qualitatif provisoire ou durable, constaté dans des médias privés. On a avancé, entre autres, la chute du niveau scolaire qui rendait le recrutement et le renouvellement aléatoires, la pression terroriste qui a atteint la profession par la mort ou l’exil et une répression multiforme et de tous les instants de la part d’un pouvoir qui ne s’est jamais résigné à une gestion transparente de la vie publique pour s’accommoder d’une pratique émancipée de la communication.

Constat juste et, hélas, pour quelques années encore prévisible. Nous devons, en effet, tous, consommateurs, utilisateurs et producteurs de l’information autonomes nous projeter dans la perspective d’une période de restriction drastique des libertés. L’avortement de l’élection du 8 avril pèse autant sur l’avenir de l’opposition démocratique que sur celui de la presse privée. Le régime, pour l’instant régénéré a envoyé un message fort : le changement ne fait pas partie du calendrier politique du système en place. C’est dans ce climat délétère que sont invités à s’installer pour quelque temps encore les forces de progrès ; c’est-à-dire celles qui construisent. Or pour construire, il faut des moyens, une volonté et un savoir-faire.

Dans le cas qui nous occupe, les moyens nationaux sont dévoyés pour être mis au service d’un statu quo régressif si on peut oser le contresens. Autant dire que pour le court terme, les médias audiovisuels autonomes ne feront pas partie du paysage médiatique algérien. Ce qui confère une obligation de plus aux journaux privés. Pour ce qui est de la volonté et du savoir-faire, ils ne peuvent aboutir sans l’adhésion de nos concitoyens auxquels les politiques adressent leurs propositions et à qui les journalistes délivrent leurs informations et commentaires. En l’occurrence et dans l’adversité qui est imposée aux uns comme aux autres, seule l’excellence peut garantir une issue positive à leur combat. Excellence, ici, veut dire aussi rentabiliser au mieux la moindre ressource : formation interne et meilleure gestion sont des postulats vitaux et incompressibles. C’est un peu ce que font certains militants en période de clandestinité. Besogneux mais toujours payant, l’acte est, dans tous les cas, le plus sûr des investissements dans le futur.

Dans ce défi, il faudra bien que les médias privés de notre pays - j’entends ceux qui vivent de leur travail - conviennent que, comme pour les partis politiques, qui sont légitimement invités à leur remise en cause permanente, ils devraient, eux aussi, bien évaluer la facture de leur produit et se préparer à s’interroger sur la question de savoir si, l’un dans l’autre, ils ont bien utilisé les moyens dont ils ont disposé et répondu au mieux aux attentes de leur lectorat.

En tout état de cause, la relance du statu quo est une vraie menace pour la nation qui s’annoncera dans des délais rapides par une réduction de la liberté d’expression. Problème de communication s’il en est, certains appellent maintenant stabilité cet immobilisme. Les Algériens qui refusent la régression n’ont pas d’autres choix que de continuer à défendre mordicus la pluralité médiatique. En veillant à ce que l’amélioration s’accomplisse à chaque fois que possible. Dans ce secteur aussi. C’est pour l’heure la seule et la meilleure réponse à opposer aux tentations autoritaires et qui réponde aux attentes des citoyens.

Par S.S.

“Solidarité et critiques objectives” Par Seddik Chihab, Président du groupe parlementaire du RND au Conseil de la nation

Tout en saluant le rôle précurseur que joue la presse dans la promotion des valeurs républicaines, le RND exhorte les journalistes à emprunter “la voie de la sagesse pour parvenir au statut de messager de la vérité et du savoir” “En cette journée commémorative de la liberté de la presse, le RND pense tout d’abord aux journalistes algériens qui ont donné leur vie pour la sauvegarde de l’Algérie et rend hommage aux familles de la presse nationale, qui a tant subi l’horreur de la barbarie et qui a lutté sans relâche pour la défense des valeurs républicaines. Le RND considère que cette journée est pour les Algériens un grand moment de reconnaissance et de solidarité avec leurs journalistes, qui par leurs plumes, jouent un rôle déterminant dans le développement du pays. Cet événement est, par ailleurs, une occasion pour évaluer les expériences, réviser les objectifs et ajuster et/ou réajuster les stratégies. Il est, aujourd’hui, clairement constaté que le développement, dans son acception la plus large, ne peut en aucun cas être concrétisé que par la voie d’une réelle démocratie qui repose, en premier lieu, sur une presse libre se positionnant dans un contexte d’intérêt général. Ce dernier, qui est une culture de sociétés civilisées et un repère de conscience professionnelle, est encore loin de faire l’unanimité chez nos journalistes, dont quelques-uns - fort heureusement minoritaires - se spécialisent davantage dans la contestation éternelle et l’expression grossière. Le petit discours visant à stimuler les conflits, jeter la confusion et semer la haine, n’arrange ni l’intérêt national ni celui de ses auteurs eux-mêmes. Le peuple ne pardonne jamais à ceux qui profitent de la liberté d’expression pour généraliser l’anarchie, porter atteinte aux valeurs de la société et aux principes de la démocratie et imposer des doctrines étrangères à notre société.

Quand il s’agit de la question de justice, la marge d’erreur chez les Algériens est extrêmement réduite. Les résultats de l’élection présidentielle du 8 avril 2004 en sont, à cet égard, le meilleur exemple. Après les années de crise qu’a vécues le pays, il serait absurde de croire qu’on peut créer, aujourd’hui, une opinion publique sur un fond de mensonges, de conflit et surtout de violence. Le lecteur algérien, qui devient de plus en plus prudent, ne peut admettre que l’information fondée, justifiée et vérifiée, notamment celle relative à la politique, lui affiche de prime abord des incertitudes. Notre pays se recompose et se redresse grâce à ses meilleurs fils, dont les journalistes avertis, qui tentent d’établir des assises de la déontologie et de se conformer aux principes du droit et du devoir pour parvenir au statut de messager de vérité et du savoir. Ce n’est que par cette voie de compétence et de sagesse qu’on devient puissant et influent sur la masse populaire et la classe dirigeante et apte à faire parvenir notre société aux hauts niveaux de civisme et de faculté morale, gage d’un réel développement. Nous sommes persuadés que tous les Algériens souhaitent quelques modifications dans la maquette de la presse nationale dans le sens d’un travail de terrain pour traiter les grands dossiers de réforme et de modernisation.

Plusieurs études de vulgarisation sont, en effet, offertes à un travail journalistique, tels la justice, les finances, l’éducation nationale, la recherche scientifique, le développement local, la gouvernance et tant d’autres secteurs économiques et socioculturels, dont la gestion et le fonctionnement reste en arrière-plan en terme d’information. Enfin, nous souhaitons à toute la famille de la presse nationale une bonne et heureuse année professionnelle.”

Par S.C.

La liberté de la presse
Touche pas à ma liberté d’expression !
La corporation a trop payé pour accepter de renoncer à sa liberté de ton. Elle doit aussi se regarder dans “les yeux”.

L’Algérie, à l’instar des autres pays dans le monde, célèbre, aujourd’hui, la Journée internationale de la presse. Signe des temps, cette célébration survient, cette année, à un moment où les convocations des journalistes par la justice et la police ont repris de plus belle, après la trêve observée à la faveur de l’élection présidentielle. Faut-il comprendre par là que la spirale du harcèlement sera de nouveau relancée, particulièrement contre des titres qui n’ont pas été du “bon” côté de la barricade, au moment de la campagne électorale ? En tout cas, on ne peut faire l’économie de cette lancinante interrogation quand on a à l’esprit la petite phrase du président de la république, appelant de ses vœux à “une information objective et responsable”, lors de son discours d’investiture.

Non qu’il faille revendiquer un quelconque droit à l’impunité, quand la faute est matériellement établie par qui de droit, mais en sachant à quelle conception du journalisme correspond cette notion de “presse responsable”. Si c’est un retour annoncé aux années de plomb, comme au temps du parti unique, il y a lieu de craindre le pire pour le pluralisme médiatique dans notre pays qui connaît une expérience pourtant originale avec, certes, à la fois ses ombres et ses lumières, payée au prix fort d’un martyrologe long comme un parchemin. Plutôt que la tentation facile de la censure de la part des pouvoirs publics, dont on comprend par ailleurs, l’agacement quand ils sont brocardés, ne serait-il pas plus pertinent, de leur part, de faire en sorte que cette pluralité des voix soit, au contraire, confortée et élargie au secteur de l’audiovisuel, véritable étalon mesure quant à la volonté d’ouverture politique d’un pays. Le tout est de savoir mettre des balises qui empêchent d’éventuels dérapages. à la condition que cette tâche soit confiée à des professionnels qui n’ont de souci que la préoccupation éthique. Plus que jamais, cette instance d’arbitrage neutre est à l’ordre du jour. Et il appartient au département du tout nouveau ministre de la communication, Boudjemaâ Haïchour, en concertation avec les représentants authentiques de la corporation d’en concevoir les modalités d’application.

C’est sans doute, la façon la plus intelligente de permettre à notre jeune presse, qui vit encore sa crise d’identité juvénile, de faire un saut qualitatif dans le sens d’une plus grande rigueur professionnelle. étant une quête de tous les jours, cette rigueur ne signifie guère un désaveu de l’immense travail accompli par la presse indépendante dans notre pays. Son apport est d’autant plus méritoire qu’elle a été appelée pendant ces dernières années à parer à la démission des politiques, des intellectuels et d’autres segments institutionnels.

Devant une tâche aussi large que les journalistes ont accepté d’accomplir et dans une conjoncture aussi particulière, le risque d’erreur est inévitable, quand bien même il est compréhensible.

Maintenant que le pays entre dans une nouvelle phase de “normalité” et non de normalisation, chacun doit assumer le rôle qui est le sien par vocation. Celui de la presse, en l’occurrence, étant d’informer en toute liberté et d’être l’arbitre vigilant face aux tentations d’un retour aux années sombres de glaciation brejnéviennes. C’est ce que doit être l’information “objective et responsable”.

N. Sebti

“Une presse libre pour contrôler le processus décisionnel” Par Abdelaziz Bouteflika :

Le président de la république, M. Abdelaziz Bouteflika, a réitéré, hier, sa “détermination à veiller à l’ exercice effectif, par tous, de la liberté d’expression”, et a affirmé que la presse algérienne “doit contribuer à la construction de la vie démocratique” dans le pays. “nous voulons marquer, encore une fois, avec force, notre détermination à veiller à l’exercice effectif, par tous, de la liberté d’expression, en droite ligne de la déclaration universelle des droits de l’homme”, a déclaré le chef de l’état dans un message à la veille de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Dans ce contexte, le président a rappelé que la presse en Algérie a connu, au cours de ces dernières années, un “essor considérable” par la multiplication de ses titres et de ses tirages. Ce développement est dû, a-t-il précisé, à la fois aux dispositions de la loi fondamentale du pays qui “consacrent le droit d’informer”, et à “l’intérêt de plus en plus attentif et exigeant des citoyens à être informés, objectivement, sur la conduite des affaires du pays”. Le président, qui a relevé que la presse nationale “ne subit aucune censure”, a indiqué qu’elle “doit contribuer de façon significative, à la construction de la vie démocratique” en Algérie. En effet, a-t-il expliqué, l’existence d’une presse “libre, indépendante et pluraliste permet à la population de se déterminer en connaissance de cause, de contrôler le processus décisionnel officiel et de participer à la vie politique”.

APS

Pour de nouvelles règles, Abdou Benziane, Ancien directeur de l’ENTV

En observateur averti de la scène médiatique nationale, Abdou Benziane livre ses impressions sur l’état de la presse. Il a appelé à la convocation en urgence d’“une table ronde qui regrouperait les propriétaires des journaux, les pouvoirs publics afin de créer de nouvelles règles codifiées dans l’intérêt de la démocratie”.

Les conflits récurrents et évolutifs entre la presse et le pouvoir datent depuis plus d’un siècle, sans cesse alimentés par les progrès technologiques, le droit à l’information, à la liberté de la presse, le reflux des censures et la place plus élargie des opinions et de la société civile. En Algérie, depuis la loi d’avril 1990 et l’article 40 de la Constitution de 1989, la presse privée connaît un prodigieux développement, qui la singularise de celle connue dans le monde arabe.

Des titres se sont transformés en véritables entreprises créatrices d’emplois et élevées, par le nombre de lecteurs, au statut controversé d’acteurs politiques à part entière, heurtant de front les gouvernements et les formations politiques selon les affinités idéologiques et les proximités politiques. La prise de position, très souvent approximative, et le commentaire orienté ont pris le dessus sur la relation des faits. Et avec en arrière-fond, la toute-puissance de lobbies politiques économiques, régionalistes, culturels et même sportifs et administratifs. Le faible ancrage de tous les partis, l’influence disproportionnée de courants politiques et identitaires dans les rédactions, l’amateurisme de la communication gouvernementale et institutionnelle, aggravés par la faible audience des journaux étatiques, ont fini de légitimer la toute-puissance des publications à gros tirages. focalisés, le plus souvent, sur le seul pouvoir politique visible resté dans les limites de pratiques et de dogmes éculés, ces titres perdent souvent de vue la mainmise, directe ou non, des puissances d’argent, de l’administration qui pervertissent la relation presse-lecteurs et celle du pouvoir avec les journaux. Le pouvoir politique s’est trouvé lui-même disqualifié dans ses rôles régulateurs, législatifs et de garant des libertés et du pluralisme. Son action s’en trouve réduite à mal communiquer, à la défensive. Son travail est alors confié aux seuls médias lourds qui, dans leur configuration actuelle, sombrent dans l’excès, le remplissage quantitatif alors qu’ils sont contredits et lourdement concurrencés par la réception satellitaire à grande échelle.

De théorique quatrième pouvoir, les titres dominants, où il y a de la qualité et de grands talents, apparaissent comme le seul contre-pouvoir. Cette finalité est confortée par la dépendance de la justice, des entreprises publiques et privées vis-à-vis de l’administration, politisée à outrance. Et lorsque le débat sur les choix stratégiques est banni du parlement, la boucle est bouclée. Les vides ainsi créés sont comblés par les grands titres, sachant la place du syndicat unique plus proche du gouvernement et partie prenante dans le législatif et dans la direction de la majorité.

À l’évidence, un tour de table s’impose en urgence ; il regrouperait les propriétaires des journaux et les pouvoirs publics afin de créer de nouvelles règles codifiées par le législateur. Dans l’intérêt de la démocratie, du pluralisme, de la société et du pouvoir, la concurrence loyale doit désormais jouer. La ventilation de la publicité devra obéir à la seule loi du tirage, des ventes et des lecteurs. De nombreux titres, sans impact aucun et coûteux pour le Trésor public seront amenés à disparaître pour que l’État aide les publications culturelles, spécialisées ou de proximité, la fabrication de sondages, etc. À la régulation par la loi, les journaux auront, selon des modalités à imaginer, à compter sur leur dynamisme pour enfin quitter le giron étatique à commencer par celui des “maisons de la presse”, à Alger ou ailleurs. L’indépendance commence par ne pas trop devoir à celui qu’on critique et accepter la sanction indépassable, celle du nombre de lecteurs.

Source : Liberté