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Mères célibataires en Algérie

 
A 50 ans, Farida, licenciée en sciences politiques est sans emploi, ni logement et traîne un passé douloureux parsemé d’embûches. Sa seule fierté est sa fille, âgée de 17 ans, Louisa, grande sportive qui tient à montrer à la société algérienne ce qu’est “un enfant du péché”.
lundi 8 mars 2004.

Rejetée par sa famille et par les organismes nationaux, Farida a dû faire face toute seule à des préjugées qui ont bouleversé sa vie. Farida a grandi dans un milieu aisé d’intellectuels. Ayant quatre sœurs et un frère, l’adolescente rebelle a été “une très bonne élève indisciplinée”.

Brillante, elle décroche le bac algérien et le bac français et entreprend des études en sciences politiques. Après une année de chômage, la jeune fille choisit d’exercer un métier “où l’on aide les autres”. Après 15 ans d’exercice, elle décide d’accompagner son père, dont elle est très proche, pour un travail au sud algérien. C’est là qu’elle connaîtra le père de sa fille Louisa. “C’est de la folie, c’est impensable, je vais te donner de l’argent et les adresses où tu peux te faire avorter”, lui a répondu son partenaire lorsqu’elle lui a annoncé qu’elle était enceinte.

A 33 ans, Farida se retrouve enceinte et toute seule. Préférant la fuite, le père de l’enfant l’a laissée vivre son cauchemar toute seule. “L’annoncer à mes parents était la chose la plus dure de ma vie”, raconte Farida. “Comme j’étais très mince, et je commençais à prendre des poids, je décidais de ne plus sortir car tout le monde dans le quartier saurait que je n’étais pas mariée”, témoigne Farida. A sept mois de grossesse, sa mère s’aperçoit du “drame”.

“Trouve une solution pour te débarrasser de l’enfant si tu veux rester dans cette maison”, lui dira sa mère hors d’elle. Le père, quant à lui s’était aperçu du volume croissant du ventre de sa fille à quatre mois de grossesse mais il préfère ne rien lui dire. “Je savais que tu étais enceinte mais je voulais gagner du temps car je savais que ta mère t’aurait mise à la porte”, lui a-t-il dit. Le père de Farida l’a donc soutenue, le soir même il appelle un couple d’amis et leur demande d’héberger sa fille jusqu’à l’accouchement.

Ce couple s’est très bien occupé de la jeune femme et le vrai cauchemar a commencé après l’accouchement. Farida refuse de voir sa fille, elle est complètement déprimée et signe l’abandon momentané de son enfant (abandon limité à trois mois). Le père de Farida donne un prénom à l’enfant et intervient pour lui donner son nom (non de jeune fille de la mère). De retour chez elle, Farida est confrontée au pire. Elle est “le déshonneur de la famille”, “la prostituée”, “la déprouvée”. On la prive de sorties, de téléphone, et même de lecture. Son quotidien se résume à des tâches ménagères, des insultes et des “coups” que lui administrent ses sœurs et sa mère.

Trois mois après la naissance de Louisa, son grand-père demande à Farida d’aller récupérer “la fille”. Se rendant à la clinique, elle prend pour la première fois sa fille dans ses bras. “Elle était habillée en bleu, je l’ai prise dans mes bras, je tremblais et ne savais pas quoi faire”, rapporte Farida, les larmes aux yeux. La petite fille en bleu allait en fait devenir “l’enfant illégitime rejetée par tout le monde, bent lahram qui va détruire toute la famille”. En effet, Farida et sa fille ont vécu l’enfer pendant une année. Au bout de cette période, la femme “sans le moindre sou”, décide de quitter la maison.

“Ils ont tout fait pour que je parte”, lancera-t- elle. Elle confiera sa fille à une amie et cherchera un travail, en passant la nuit chez des “copines”. “C’était très dur pour moi d’entrer dans un monde qui n’est pas le mien, il fallait que je passe la huit dehors, j’ai refusé de me prostituer. J’ai fait tout sauf la prostitution. J’ai même volé un sachet de lait pour ma fille”, témoignera Farida. Après six ou sept mois à la rue “aussi longs que six ou sept ans”, Farida décide de revenir chez ses parents. “J’ai commencé à faire des petits boulots. J’étais toujours exploitée par ma mère et mes sœurs, et ma fille était maltraitée en mon absence”, racontera-t-elle pleine d’amertume.

Lorsque Louisa eut quatre ans, une autre gifle du destin vient percuter son existence. On diagnostique chez Farida une tumeur au cerveau de pronostic sombre. La paralysie ou la mort la guettent et elle s’inquiète pour sa fille. Difficilement et avec l’aide d’associations, elle est hospitalisée pour une intervention chirurgicale. Mais avant, elle doit trouver une solution pour sa fille que personne ne veut garder. Bouleversée, elle décide de la placer dans une pouponnière en signant un abandon définitif. Mais la présidente de l’association qui l’aide décide de prendre en charge, la petite Louisa, étant persuadée du rétablissement de sa mère.

La veille de son intervention, la mère et les sœurs de Farida, persuadées qu’elle ne s’en sortira pas vivante, viennent lui demander pardon. Finalement, Farida s’en sort avec une paralysie faciale et quelques séquelles qui ne l’ont pas empêchée de se battre pour sa fille. Quand Farida perd son père, “c’est le déluge”, elle se retrouve à la rue et finit par confier sa fille âgée de 7 ans au “village d’enfants de Draria”. “S.O.S village d’enfants m’a donné le courage de me battre pour ma fille qui s’épanouissait d’année en année et ne manquait de rien. Ils sont ma famille”, expliquera Farida.

A présent, sa fille est dans un lycée sportif, elle rêve d’être championne de judo mais rêve aussi de voir sa mère heureuse et tranquille. Depuis deux mois, elle passe ses week-ends, avec sa mère. Cette dernière, malgré son niveau d’instruction n’arrive pas à trouvé un emploi, elle habite chez sa sœur, qui est également démunie. Après avoir fait le ménage et être surexploitée pendant des années, Farida rêve à 50 ans d’un emploi “où l’on communique” et d’un toit pour rattraper tout le temps où elle a été séparée de sa fille. Malgré sa paralysie faciale, elle s’exprime très bien et son dynamisme est sans limite. Un bel exemple de courage et de ténacité face à une société encore pleine de tabous.

S. B. , Le Soir d’Algérie