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L’Etat veut désarmer les Patriotes en Algérie

 
Depuis quelques semaines, en Algérie, la nouvelle se propage comme une traînée de poudre dans les milieux des Patriotes et des Groupes de légitime défense (GLD). L’État veut leur retirer leurs armes.
lundi 17 mai 2004.

Peu avant l’élection présidentielle du 8 avril dernier, Yazid Zerhouni avait donné le ton en affirmant, lors d’une conférence de presse animée dans une des villes visitées par le président de la République, que l’État devrait récupérer quelque 80 000 armes. Évidemment, il n’a pas précisé des mains de qui il faudra reprendre ces armes. Il paraissait clair, néanmoins, qu’il visait particulièrement les Patriotes et les Groupes de légitime défense (GLD) qui ont été dotés, en 1993, généreusement de kalachnikovs, de pistolets automatiques ou de fusils à pompe afin de se défendre et aussi d’assister les éléments des services de sécurité à traquer les groupes islamiques armés, là où ils se terraient. “C’est une rumeur. Aucun Patriote n’a été désarmé, dans notre secteur”, assure Mohand Amirouche, 64 ans, chef Patriote à Tidmimine, village montagnard d’Azzefoun (wilaya de Tizi Ouzou). Il avance l’argument d’une récente réunion avec le chef de la zone militaire : “Il nous a incités à la vigilance, car à Tizi Ouzou, uniquement quatre terroristes se sont rendus aux services de sécurité". Malgré les certitudes qu’il affichait, le doute s’est assurément insinué dans l’esprit de notre hôte. Il finit par reconnaître qu’il ne chercherait pas à résister si les autorités lui réclamait sa kalachnikov. “Il me restera toujours de quoi me défendre”, conclut-il avec philosophie. M. Amirouche est persuadé que les terroristes se cachent dans les forêts de l’Akfadou et de Tamghout.

La preuve ? Il y a environ un mois et demi, une embuscade a été tendue à un convoi de gendarmerie sur la route de Béjaïa via Azzeffoun. Bilan : neuf victimes parmi les tenues vertes. Le dernier ratissage que le groupe d’Amirouche a effectué avec les militaires remonte à la veille de la célébration du Mawlid Ennabaoui. Si rien n’a vraiment changé à Azzeffoun, il n’en est pas tout à fait de même à Chlef, Boufarik, Lakhdaria... où des Patriotes ont été bel et bien désarmés. Au mois de décembre dernier, Ahmed Ghalem, plus connu sous le sobriquet de Khroutchev (référence au leader soviétique), a été contraint de restituer la kalachnikov qu’on lui a remise en 1993.

“On m’a dit que je n’en avais plus besoin puisque j’habite au centre-ville de Chlef”, raconte-t-il. Il a perdu en conséquence la qualité de Patriote et l’indemnité de 11 000 dinars par mois y afférents. Selon lui et un de ses camarades, lequel a requis l’anonymat, environ 170 Patriotes, sur un effectif de près de 2 000 hommes, ont été désarmés à Chlef. À Boufarik, ils sont au nombre de 200 sur 1 500 “combattants”. Motif généralement invoqué : double activité rémunératrice. Autrement dit, le Patriote perd ses droits (l’arme et l’indemnité) dès lors qu’il exerce une activité professionnelle. C’est le cas de Moussa, à qui il a été reproché l’exploitation d’une EAC à Guergour, dans la commune de Mouzaïa (Boufarik). Pour échapper à ce qu’ils considèrent comme une sentence, les Patriotes travaillent à l’insu des responsables de l’ANP, desquels ils dépendent organiquement. Les temps sont durs. L’indemnité, perçue trimestriellement, ne suffit pas aux dépenses de la famille. Kamel B., incapable de subvenir aux besoins de son épouse et de ses quatre enfants, s’improvise chauffeur de taxi clandestin. Djillali a repris son poste à Air Algérie.

Éviter la levée de boucliers Il est clair qu’il existe une réelle volonté d’assainir une situation née de l’urgence, sans produire un foudroyant effet d’annonce, sans risquer surtout de réveiller les vieux démons des confins des maquis islamistes. La stabilité est retrouvée mais reste fragile. La solution ? Étaler la procédure de désarmement de civils dans le temps.

Autre souci : éviter une potentielle levée de boucliers car les Patriotes et les GLD ne sont pas disposés à rendre les armes facilement. “Nous ne sommes pas encore en sécurité. Qui peut nous garantir qu’aucun attentat ne sera perpétré contre nous ?” nous dit sans détours, un octogénaire, rencontré à Idjermnane, bourg d’Azzeffoun. Son fils, la quarantaine, intervient dans la conversation : “Beaucoup de Patriotes et de GLD de la région ont été désarmés sans raison apparente. Nous savons que notre tour viendra bientôt. Pourtant, ce n’est pas encore le moment.” Le patriarche reprend la parole : “Il faudra attendre deux à trois ans de totale accalmie avant de penser à nous enlever les armes". La volonté de l’État de récupérer les armes peut se justifier par l’impératif de les soustraire à une utilisation qui échappe au contrôle rigoureux. La condition sociale des Patriotes - parmi ceux d’entre eux qui se sont investis avec sincérité dans la lutte contre le terrorisme - est de loin plus préoccupante. Au-delà de la reconnaissance qu’il leur est due et qu’ils n’ont pas systématiquement, c’est la précarité de leur statut - entendre par-là, l’absence de statut juridique - qui pose problème.

Au café de la principale station d’essence de Boufarik-ville, cinq Patriotes nous avaient rejoints pour témoigner de leur quotidien qui, paradoxalement, devient de plus en plus difficile au fur et à mesure que la violence terroriste s’atténue. Ils posent d’emblée leurs conditions : “Nous vous dirons tout si vous nous promettez de ne pas révéler nos noms dans votre article”. La requête nous semble étrange tant les Patriotes avaient pris coutume de se livrer sans masque à l’opinion publique, fiers qu’ils étaient d’avoir répondu à l’appel du devoir. “Des responsables militaires de la région nous ont menacés de nous retirer nos armes si nous parlons encore à la presse de nos problèmes sociopolitiques”, nous expliquent-ils.

Nous convenons donc avec eux d’utiliser des prénoms d’emprunt. Ils seront Yacine, Samir, Djillali, Moussa et Kamel. “La Concorde civile ne nous a pas été favorable. Beaucoup de faveurs ont été concédées aux repentis, tandis que les Patriotes sont les laissés-pour-compte”. Les paroles de Djillali, la cinquantaine, sont approuvées par ses camarades d’un hochement de tête. Tous les cinq en ont gros sur le cœur. Leurs malheurs ont commencé au moment ou l’État a montré de la mansuétude envers les repentis dans ce qu’il a appelé par euphémisme “Concorde civile”. “Je ne regrette pas d’avoir pris les armes contre les terroristes, bien que franchement je n’aie jamais pensé me retrouver là où je suis aujourd’hui. Souvent les familles des terroristes nous narguent en nous lançant : Qu’avez-vous donc obtenu ?", renchérit Yacine. En 1993, le terrorisme était à son paroxysme. Chaque jour qui passait, portait le deuil de dizaines de victimes. Des villageois, ne supportant plus de subir passivement les exactions des "barbus", se résolurent à prendre l’offensive. "Je donnais, au départ, des renseignements aux militaires. Ils ne connaissaient pas le terrain. Moi si, car je suis l’un de ses enfants ", raconte Ammi Mohamed.

Un rare témoin De son vrai nom Mohamed Bounedjaad, 57 ans, il est l’un des rares Patriotes à avoir accepté de nous parler à visage découvert car il n’a plus rien à perdre, explique-t-il. Il nous reçoit dans une pièce sombre, au mobilier sommaire : un lit, une table basse jonchée de médicaments et de paquets de cigarettes et un matelas posé sur un tapis défraîchi. "J’ai combattu les terroristes pour protéger les femmes et les enfants, surtout les bébés, qu’ils venaient égorger. J’ai perdu mon fils tué par les terroristes, ma santé, ma vue, mon taxi qui a servi à transporter les Patriotes lors des embuscades. Ma récompense se résume à peu de choses. Je suis oublié de tous ". Ammi Mohamed souffre du diabète. Il est quasiment aveugle. Son pied droit, qu’il nous montre sans fausse pudeur, est rongé par la gangrène. " En 1996, le général Saïd Bey a qualifié, à l’hôpital militaire, les patriotes de moudjahidine. Il nous a dit " luttez, remettez le pays debout, nous vous prendrons ensuite en charge”. Pourtant aujourd’hui, je n’ai même pas de quoi survivre aujourd’hui ".

Comme ses autres frères de combat, le sexagénaire reçoit en théorie une indemnité de 11 000 dinars par mois. Le hic : cette solde, puisée des caisses du ministère de la Défense nationale (MDN), est versée en espèces trimestriellement. Ammi Mohamed et les autres n’ont pas perçu le moindre dinar depuis exactement quatre mois et demi. " Je n’ai pas d’argent pour acheter mon insuline. Parfois, je n’ai même pas de quoi payer le pain ". Heureusement, la solidarité des copains est sans failles. " Je ne sollicite pas n’importe qui. J’ai ma fierté ", tient-il à préciser. M. Bounedjaad raconte, de la colère dans la voix, ses péripéties durant la décennie noire, les fois où il a frôlé la mort, les personnes qu’il a réussi à sauver, les terroristes qu’il a éliminés. Son épouse, volubile, relate, avec menus détails, les circonstances de l’assassinat de son fils cadet, qui achevait à peine son service militaire. “Brûlant de fièvre, il était trop apathique pour réagir. Ils l’ont emmené. Ils l’ont égorgé". Son mari ne l’interrompt pas, même si ses paroles réveillent en lui visiblement une vive douleur. “Mon fils est mort pour rien. Nous nous sommes battus pour rien” marmonne-t-il. Ahmed Ghalem, Patriote de Chlef, a perdu aussi un fils adoptif et ses illusions. “Ce qui nous importait était de réussir une opération. Éliminer un terroriste équivalait pour nous à gagner un peu plus l’Algérie. Aujourd’hui, je suis gardien dans un foyer de personnes âgées”. Il a postulé pour des postes dans des entreprises nationales. “À chaque fois, on m’exigeait de justifier ce que je faisais pendant les dix dernières années”. La majorité des Patriotes ont dû quitter leurs emplois quand ils ont pris les armes, sans toucher, en contrepartie de leur engagement dans la lutte antiterroriste, un salaire en bonne et due forme. Ils n’ont, par conséquent, jamais bénéficié d’une couverture sociale, ni de points pour la retraite. Si un Patriote décède de mort naturelle, sa famille n’a droit à aucune indemnité. De là est née une situation quelque peu ambiguë. Les Patriotes représentent, dans le fait, un corps de sécurité sans existence juridique. En 2000, les Patriotes ont tenté de créer une coordination qui leur servirait de cadre pour la revendication d’un statut. L’entreprise est étouffée dans l’œuf pour des raisons purement politiques. “Aucun signe ne montre que nous aurons un jour une existence juridique”, soutient Mohand Amirouche. Étrangement, les Patriotes de la Kabylie ne se préoccupent pas outre mesure de leur avenir.

En majorité, anciens combattants de la Guerre de Libération nationale, ils ne se suffisent pas de l’indemnité du MDN. “À Tidmimine, tous les Patriotes sont des retraités. Le plus jeune a 61 ans et le plus âgé 72 ans. Nous étions dans le même groupe de combattants durant la Guerre de Libération. Nous avons nos pensions d’ancien moudjahid”, révèle, franchement Mohand Amirouche. “Ce n’est pas pour l’argent que j’ai pris les arme. Hamdoullilah, je ne suis pas dans le besoin”, affirme Ahmed Boussoualem (71 ans), chef Patriote adjoint d’Igoujdel. Le hameau, perché au sommet d’une colline, est rentré dans l’histoire avec le titre de premier village à avoir repoussé une attaque terroriste. Le commencement de l’épopée des Patriotes. La fin sera-t-elle aussi glorieuse ?

Par Souhila Hamadi, Liberté