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Aïssi Salim témoigne : « Tkout est en danger »

 
Aïssi Salim, délégué du mouvement citoyen des Aurès est aujourd’hui dans l’incapacité de rejoindre son village. Tkout est bouclé par les forces de l’ordre qui espèrent ainsi étouffer dans l’oeuf la révolte qui s’est emparée de cette région rebelle des Aurès.
mercredi 19 mai 2004.

Il est en fuite comme des dizaines d’autres délégués du mouvement citoyen sur lequel s’est abattu une répression sans précédent que les autorités veulent manifestement entretenir, selon le témoignage qu’il nous livre ici.

Le Matin : Selon les informations que le mouvement citoyen des Aurès a fait parvenir à la presse, le village de Tkout est aujourd’hui totalement encerclé par les forces de l’ordre qui attendent l’expiration de l’ultimatum lancé pour la reddition des têtes de l’organisation afin d’agir en conséquence. Pouvez-vous, dans un premier temps, nous expliquer comment en est-on arrivé à cette situation ?

Aïssi Salim : Le mouvement citoyen et les habitants de Tkout sont victimes d’un grave acte de provocation qui risque de dégénérer dans les heures à venir si rien n’est entrepris pour calmer la situation. Les faits remontent à vendredi soir après l’assassinat d’un jeune, Argabi Chouaïb, par un membre de la garde communale. Il était environ 22 h 30. La victime se baladait avec un ami dans une forêt avant de traverser par malheur un endroit où des éléments de la garde communale avaient tendu une embuscade. Ces derniers leur demandent de s’arrêter, ce que fait Argabi Chouaïb en s’identifiant. Vous savez, dans ce genre de village tout le monde se connaît, mais les gardes communaux ont, semble-t-il, fait comme s’ils ne le connaissaient pas. L’un d’eux a ouvert le feu. Le coup était fatal. Son camarade n’avait pas été repéré, il a donc pu s’échapper. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Le lendemain, tout le village était au courant, les jeunes en colère se sont rassemblés devant le siège de la garde communale et l’ont incendié. Une répression terrible s’en est suivie. Le maire a immédiatement contacté la brigade mobile, qui se trouve à une centaine de kilomètres du lieu, afin qu’elle vienne « gérer la situation ». Durant les heures qui ont suivi, 65 personnes ont été arrêtées. L’opération s’est poursuivie sans relâche, et actuellement nous comptons 120 prisonniers, détenus dans des conditions effroyables dans la cour de la gendarmerie.

Qui a été arrêté ?

Les arrestations concernent notamment les délégués du mouvement citoyen, elles se sont déroulées à Tkout et Taghit. Les forces de l’ordre ont lancé une chasse à l’homme sans précédent ; ils ont violé l’intimité des familles, terrorisé les femmes, tabassé des vieillards. A ce jour, aucun prisonnier n’a pu recevoir la visite de ses proches. Ce sont des mineurs relâchés peu de temps après leur arrestation qui ont pu nous informer des conditions terribles dans lesquelles sont détenues ces personnes. Elles sont entassées comme des animaux dans une cour, les gendarmes leur ont ôté leurs vêtements et les ont laissées en caleçon. Selon les informations qui nous sont parvenues, des blessés se trouvent parmi elles. Personne ne sait quand leur situation sera réglée. Samedi matin, 37 d’entre elles ont été présentées devant le procureur général qui les a mise sous mandat de dépôt.

La chasse à l’homme se poursuit-elle ?

Absolument, 19 personnes ont été arrêtées depuis dimanche soir. Dans la nuit d’hier, les forces de l’ordre se sont présentées deux fois de suite au domicile de Salim Yezza, le principal animateur du mouvement citoyen. Ne trouvant pas l’intéressé, ils ont pris son père qu’ils retiennent depuis comme otage. Terrorisée, sa mère a fui la maison. Les autorités exigent la reddition de son fils et d’Abderrezak Ghouali, une autre figure du mouvement.

De quoi sont-ils accusés ?

Aucune accusation ne pèse sur lui justement. L’objectif de cette opération est de casser le mouvement tout simplement. Salim Yezza n’a jamais refusé de se présenter à la justice lorsqu’une convocation lui parvenait. Il a répondu à toutes les convocations justifiées. Cette fois-ci, ils lui demandent de se rendre comme un hors-la-loi, sans aucune raison, sans qu’un mandat ait été lancé à son encontre. Nous pensons qu’il y a réellement intention de plonger Tkout dans le chaos. Au lieu de faire en sorte d’apaiser les esprits pour un retour au calme, les autorités jettent au contraire de l’huile sur le feu. N’oubliez pas que quelques heures seulement nous séparent de la fin de l’ultimatum lancé contre les jeunes en fuite. 65 personnes n’ont pu regagner leur domicile depuis l’éclatement des évènements, craignant d’être à leur tour arrêtées. Elles errent dans les montagnes au propre sens du terme, depuis plusieurs nuits maintenant. La gendarmerie leur a demandé de se rendre avant la fin de la journée, auquel cas elle déclenchera un ratissage, ce qui implique tir à balles réelles. Vous vous imaginez, organiser un ratissage contre des jeunes au moment où on ouvre les bras aux terroristes

Un autre ultimatum a été parallèlement lancé aux commerçants de la ville en grève depuis dimanche. Mais ces derniers refusent de céder, ils exigent la libération des détenus. Tkout est actuellement ville morte. Une ville complètement bouclée où les enfants ne vont pas à l’école, les commerces fermés Ses habitants vivent dans une terreur absolue et craignent à présent le pire pour leur vie et celle de leurs enfants. Vous savez, quand un colonel de secteur menace d’organiser un ratissage, cela veut dire qu’ils sont prêts à tout. Pis, ils ont refusé toute négociation avec les sages du village, qui ont entamé une démarche, que nous ne partageons pas du reste, pour apaiser la situation.

De quoi s’agit-il ?

Samedi matin, les sages, des anciens combattants de la guerre de Libération dans leur majorité, se sont réunis devant le siège de la gendarmerie pour tenter d’entamer des discussions mais ils ont été tabassés. Une nouvelle tentative a eu lieu dimanche, ils ont été dispersés cette fois-ci. Hier, ils ont rencontré le colonel du secteur militaire qui s’est contenté d’exiger la reddition des principales figures du mouvement citoyen. Un mouvement qui dérange car il a donné un cachet national à l’organisation des aârouch de Kabylie, à la résistance de cette région. N’oubliez pas qu’il a été créé au lendemain de la mort de Guermah Massinissa. Ils veulent en finir avec Tkout, un village rebelle qui a boycotté la présidentielle C’est ce qui me pousse à me demander où se trouvent les 85 % de Bouteflika ?

Comment expliquez-vous que le chef du gouvernement appelle d’un côté au dialogue et que, de l’autre, le pouvoir réprime ainsi le mouvement citoyen ?

Il y a eu le Printemps noir, le printemps rouge s’est ouvert.

Propos recueillis par Abla Chérif, Le Matin