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Boumerdès, un an après le séisme

 
Boumerdès. Adel (4 ans), traumatisé par le séisme du 21 mai 2003, s’agite devant le centre psychothérapeutique de Zemmouri.
mercredi 19 mai 2004.

Il refuse d’y entrer, comme il refuse de rentrer chez lui, préférant souvent passer la nuit sous la pluie. Depuis le jour où la terre a vacillé sous ses pieds, l’enfant ne supporte pas d’être « emmuré ». Même si le centre de psychothérapie, composé de trois cabines sahariennes, ne risque pas de s’effondrer.

Financé par le Comité international pour le développement des peuples (CISP, basé en Italie), ce centre a été installé depuis un mois dans un site de cinq cents chalets en préfabriqué abritant des familles sinistrées. Une psychologue, qui achève sa formation, y prendra bientôt ses fonctions aux côtés d’une personne chargée de l’accueil et d’un éducateur. Une année après le séisme, le traumatisme est toujours vivace. L’ extrême dénuement des sinistrés n’est pas fait pour arranger les choses. La mère d’Adel, dont l’époux ne travaille que temporairement, lance un véritable cri de détresse : « Le choc l’a rendu muet. Son état de santé m’inquiète. Il est très perturbé depuis le séisme. Nous n’avons pas d’argent pour aller le faire soigner ailleurs. »

La venue de la psychologue du CIPS est une précieuse assistance à ses deux consœurs du centre de soins étatique de Zemmouri, lassées par le manque de moyens. Au lendemain de la catastrophe, les psychologues bénévoles avaient afflué en grand nombre vers Zemmouri afin d’assister les victimes. Ils ont malheureusement déserté les lieux quelque temps après. « Nous sommes deux psychologues seulement chargés de suivre plus de 6000 élèves dans la commune de Zemmouri », nous confie l’une d’elles. « Quand on interroge les enfants de manière poussée, nombre d’entre eux fondent en larmes. Ils pleurent souvent, alors que leur rendement scolaire est en chute libre », ajoute-t-elle. Elle précise que les cauchemars, l’hyperactivité et surtout l’énurésie, une pathologie de retour même chez les adolescents, sont devenus très répandus.

Ces enfants, de même que les adultes, commençaient à peine à sortir d’une décennie de terrorisme, dont les séquelles sont encore très présentes. Les traumatismes se percutent. L’environnement immédiat, lui, ne participe pas à leur atténuation. Les immeubles affectés témoignent toujours du drame, et les chalets, de petits carrés métalliques, s’alignent un peu partout, « promettant » d’être là pour encore longtemps. A Boumerdès, la vie n’a pas repris partout son cours normalement : dans plusieurs localités, les travaux de consolidation des immeubles n’ont été lancés que dernièrement ou sont à l’arrêt pour défaut de paiement. A la cité des 800 Logements, une vingtaine d’entrepreneurs est à pied d’œuvre qui depuis quinze jours, qui au mieux depuis un mois et demi. « Ces blocs ont été très endommagés, nous travaillons d’arrache-pied pour les retaper au plus tard ce jeudi », nous révèle un maçon. Décodé : avant le 21 mai, qui marque le premier anniversaire du séisme, en prévision d’éventuelles tournées des officiels. Comment les gens ont-ils vécu dans des logements craquelés ? « Avec des infiltrations d’eau durant tout l’hiver », nous répond un locataire. Quelques kilomètres plus loin, la cité des 1800 Logements, où le tremblement de terre a exécuté une véritable coupe claire dans le bâti, causant un grand nombre de victimes. Ici, les immeubles encore debout ont été très endommagés aux nœuds des structures.

Dénuement

Les travaux y ont débuté il y a environ cinq mois. Au niveau d’un bloc, ils sont toutefois à l’arrêt depuis un mois et demi, car l’entrepreneur n’a pas reçu la rallonge financière. En attendant de lui débloquer l’enveloppe, les locataires verront leur séjour dans les chalets se prolonger. Les retards dans les restaurations maintiennent un tableau sinistre dont souffrent aussi les adultes, sujets comme leur descendance aux traumatismes. « Ce matin, j’ai reçu un homme qui a divorcé car son épouse a connu un trouble du comportement depuis le séisme », soutient Mme Laïb, personne chargée de l’accueil au CISP (lire entretien).

Le centre de soins étatique de Zemmouri, difficilement accessible pour les malades en raison de son éloignement, assure chaque mois environ 30 consultations en psychothérapie, parfois elles atteignent 50. Par centre de soins, il faut entendre quelques cabines qu’on confondrait facilement avec des conteneurs sur un terrain vague. Des cabines dotées d’un matériel insignifiant, non raccordées au réseau d’eau potable. Quand la citerne d’une capacité d’environ 2000 litres se vide, les praticiens doivent compter sur leur force de bras pour la remplir. La salle d’attente, quant à elle, se trouve en plein air, protégée des pluies et de la canicule par des tôles ondulées. Côté pharmacie, approvisionnée une fois par mois, on compte pour l’essentiel des antalgiques et des anti-inflammatoires. Les fréquentes ruptures de stock font que parfois les infirmières n’ont même pas de quoi appliquer un pansement.

« Nous nous limitons aux premiers gestes d’urgence », nous dit l’un des dix médecins de la « polyclinique ». « Nous n’avons même pas à notre disposition une ambulance en permanence pour évacuer les cas urgents. Souvent, nous sollicitons pour cela l’aide des sapeurs-pompiers ou celle des citoyens », poursuit notre interlocuteur. Les nerfs à fleur de peau, le personnel médical est au bout du rouleau. « Nous sommes épuisés. Nous n’avons même pas le droit de prendre un congé pour récupérer », se plaint-il. Une vie d’humiliante pauvreté s’installe à Boumerdès.

Sur l’un des chalets, une affiche de campagne du président Bouteflika avec comme slogan « Pour une Algérie digne et forte ». Ici, la dignité porte un nom : un logement décent. Dans ces chalets, fabriqués à la hâte pour caser les familles sinistrées avant l’hiver, le calvaire ne fait que commencer. Plus de 20 000 chalets, l’équivalent du nombre de logements détruits, ont été installés dans les régions sinistrées. Ils ont été réalisés presque totalement par des entreprises publiques, qui ont négligé de considérer la taille des familles. Parfois, plus de 10 personnes végètent dans deux minuscules chambres.

Précarité criante

Inutile de penser à disposer des meubles. « Avant, nous habitions une maison de cinq pièces, avec jardin. Aujourd’hui, mes frères sont contraints de passer la nuit chez des copains afin de céder l’espace aux filles. Les autorités refusent toujours de nous délivrer un permis de construire sur notre terrain », nous dit un sinistré. Marié avec enfants à charge, il a pu bénéficier d’un chalet. Tous les sinistrés craignent d’être oubliés dans ces « camps » pour longtemps. « Nous avons trois citernes d’eau pour plusieurs centaines de chalets. Il arrive que nous restions sans une goutte d’eau pendant une semaine. Les autorités nous ont parqués ici et abandonnés à notre triste sort », se plaint Mouloud, sexagénaire. Assis près de lui, son voisin ne résiste pas au besoin de se livrer. « Mon salaire de base ne dépasse pas 5000 DA. Il ne me permet pas d’assurer les soins à ma femme qui souffre toujours de douleurs à la jambe après l’effondrement d’un mur sur elle. Au centre de Zemmouri, ils ne peuvent rien faire pour elle », nous dit-il, brandissant les certificats médicaux. La précarité est criante. Des commerces érigés en zinc, en remplacement des magasins écroulés, s’alignent dans des conditions d’hygiène navrantes. Ils ont été autorisés par les autorités locales. De l’alimentation générale et de la friperie y sont proposées. « Les affaires ne marchent pas comme avant, lorsque nous étions en plein centre-ville de Zemmouri. En l’espace de quatre jours, je parviens difficilement à écouler un mouton. Les gens n’achètent la viande qu’en de rares occasions, lorsqu’ils reçoivent des invités par exemple », lâche avec dépit le boucher du camp. Un camp parmi tant d’autres voués à être les nouvelles plaies de Boumerdès.

Par Amar Hamiche, El Watan