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Bilan d’un sinistré du séisme du 21 Mai 2003 en Algérie

 
Bientôt le 21 mai. L’heure des bilans a sonné. Le Président Bouteflika vient de faire le sien à Blida à l’occasion d’un séminaire sur les accidents de la route. Il se résume à des chiffres qui donnent le vertige. Etant un vrai sinistré de ce séisme, je dois probablement figurer dans ces chiffres.
jeudi 20 mai 2004.

Qu’en est-il en réalité et quel est mon bilan et celui de beaucoup d’autres sinistrés ? J’habite la fameuse cité des 1 200-Logements construite pour les cadres de la Sonatrach et des autres laboratoires et instituts supérieurs par les plus grandes entreprises de construction, dont l’ex-DNC et la Sonatrach elle-même au temps où Boumerdès lui appartenait, ce qui n’a pas empêché ses bâtiments de s’effondrer dramatiquement. Mais ceci et la responsabilité au moins morale de la Sonatrach sont une autre histoire que nous conterons les conclusions de la commission d’enquête, si conclusions il y aura.

Mon bâtiment a eu plus de chance et s’est retrouvé déglingué mais a été déclaré récupérable, il est en conséquence en phase d’un confortement qui dure depuis bientôt une année et qui n’est pas près de se terminer vu les misérables moyens dont dispose l’entrepreneur privé à qui on a confié cette opération. Pour se justifier, ce dernier dit qu’on ne l’a pas payé, chose que je ne peux évidemment pas vérifier. Cela donne cependant à réfléchir sur la promesse du chef du gouvernement de reconstruire les bâtiments détruits avant l’été 2005. Concernant la qualité de travail de confortement, je crois que même le président de la République (en principe) non spécialiste dans le domaine sera édifié s’il trouve le temps de faire une visite non guidée avant le grand maquillage final. En tout cas, ce n’est certainement pas ce bricolage qui va nous éviter d’être ensevelis à la prochaine secousse. Ce que j’affirme pour mon bâtiment est valable pour les autres bâtiments de la cité sauf, peut-être, pour quelques-uns qu’on a enlevés aux entrepreneurs privés désargentés et donnés à des entreprises publiques qui sont plus riches de l’argent du contribuable. Mais revenons à mon cas à travers lequel on peut juger d’une réalité qui n’a que faire de chiffres. N’étant pas aussi touché que beaucoup de mes voisins de la cité et n’ayant, somme toute, perdu que des meubles et de la vaisselle mais pas ma dignité ni mes modestes revenus, j’ai dès le premier jour choisi de mettre ma famille à l’abri chez des parents et des amis. Ceci fait que je n’ai pas pris de tente dans les sites ni touché le moindre gramme de ravitaillement, préférant laisser la priorité à plus nécessiteux et faciliter le travail des autorités. Beaucoup d’autres habitants ont fait pareil. Durant l’été 2003, on nous demanda de constituer des dossiers volumineux avec acte de propriété, photos et tutti quanti qu’il fallait remettre à l’administrateur et exactement les mêmes dossiers à remettre à la police pour, nous a-t-on dit, contrôler lesdits administrateurs. Il faut préciser que, contrairement à toutes les règles administratives, aucun accusé de réception n’était jamais fourni pour prouver ultérieurement le dépôt du dossier ou simplement le retrouver. Nous n’avons jamais su ce que l’Administration et la police ont bien pu faire de ces dossiers qui, apparemment, n’ont servi à rien puisque pour toute autre demande (chalet, aide, etc.), il fallait encore faire un dossier toujours sans accusé. A cette période, j’ai été naïvement réconforté par l’affirmation publique télévisée du chef du gouvernement, réitérée par son ministre de l’Intérieur et par le wali de Boumerdès comme quoi prendre une tente dans un site ne donnait pas automatiquement droit au statut de sinistré et aux droits y afférents. Les gens moins crédules et plus au courant des choses ont, dès cette annonce, fait exactement le contraire.

Tous les opportunistes se sont rués des quatre coins du pays sur les tentes au point où les véritables sinistrés de Boumerdès ayant laissé la priorité à leurs voisins plus touchés n’ont plus trouvé de place dans ces sites. Fin décembre 2003, à cause de la promesse faite par le président de la République, aucune tente ne devait plus être visible. En totale contradiction avec les déclarations des hautes autorités, tous les gens qui étaient sous ces tentes, sinistrés ou pas, se sont vu attribuer des chalets. Mieux, les chalets ont été distribués au prorota des tentes occupées dans les différents sites, et il suffisait de remettre un semblant ou un pan de tente pour avoir un chalet.

Quant aux autres, véritables sinistrés, qui ont trouvé refuge temporaire chez des parents et des amis, ou pire ont continué à habiter leurs appartements dans des bâtiments en chantier, malgré les répliques incessantes et le danger des structures fragilisées, seuls certains ont en eu très récemment, mais beaucoup d’autres continuent à attendre qu’on veuille bien leur en faire l’aumône. En vérité, une bonne partie, si ce n’est la majorité, des innombrables chalets distribués sont occupés par des gens n’ayant rien à voir avec le séisme ou par des sinistrés réels qui, confusion, connaissances et autres moyens douteux aidant, ont réussi à en prendre plusieurs. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant, et je confirme la rumeur pour l’avoir vérifiée, que des chalets soient en location pour 8 000 DA par mois et en vente pour 15 briques. Ajoutez 5 briques et vous aurez de faux-vrais papiers qui vous permettront d’espérer avoir un logement en dur.

Ici j’ouvre une parenthèse sur les accusations portées par les élus de l’APC de Boumerdès contre les administrateurs qui auraient, selon eux, f la pagaille, ce qui est vrai et trop facilement vérifiable. Mais ces élus ont fait pire par de honteuses et inacceptables pratiques de discrimination et de favoritisme dans l’octroi des chalets et autres aides. Est-il concevable que les listes d’attributaires s’élaborent la nuit, entre copains soi-disant bénévoles, membres d’une association fantôme et fantoche qui se sont goinfrés et ont sucré leurs amis puis se sont volatilisés ? Est-il normal que des clés de chalet soient distribuées en catimini à minuit et à domicile ? Est-il logique que des habitants d’une cité comme les 1 200 ultra archivés partout, avec des actes de propriété en bonne et due forme se voient jugés par une bande d’opportunistes qui décident de qui mérite ? Sommé d’expliquer les critères utilisés, le premier adjoint de l’APC chargé de cette opération n’a trouvé qu’une seule explication : « On a donné à ceux qui avaient des tentes et à ceux qui nous ont cassé la tête. » Sans commentaire, sauf qu’il a omis d’ajouter : « Ainsi qu’à nous-mêmes, à nos potes et sur interventions. » En clair, bien que sinistré connu et reconnu, si vous n’êtes pas dans les petits papiers de ces messieurs et que vous n’êtes pas un casseur de tête dans tous les sens du terme, autant oublier le chalet ou l’acheter.

Un dernier mot sur cette histoire de chalets avec l’affirmation de cet autre membre de la même APC sur une enquête sévère qui sera lancée incessamment pour épurer la situation. Sachant que les gens ont occupé les chalets avec des décisions en bonne et due forme signées par ceux-là mêmes qui, soi-disant, veulent faire maintenant un contrôle, l’issue et les résultats de cette enquête sont connus d’avance, sauf si miracle. Ces derniers ont décidé de se faire hara-kiri, chose évidemment exclue. Passons maintenant à l’aide de 2 000 DA que l’Etat a décidé d’accorder aux élèves scolarisés dans les communes déclarées sinistrées. M’étant installé dans une wilaya limitrophe non déclarée sinistrée et y ayant inscrit mes enfants, j’ai naturellement pensé bénéficier de cette aide. Que nenni ; le directeur de l’école de la cité m’a informé qu’on lui a demandé la liste des enfants actuellement scolarisés (année scolaire 2003/2004), et non celle de l’année scolaire du séisme. Eberlué, j’ai contacté les services de la daïra de Boumerdès qui m’ont confirmé la chose en reconnaissant, au moins, son aberration.

Enfin, parlons de l’aide à l’installation. A Boumerdès, on a refusé les dossiers des sinistrés dont les bâtiments sont classés orange ou vert. Pourtant la loi est claire et parle d’habitations détruites totalement ou partiellement. D’ailleurs, les habitants de certains bâtiments classés rouge ont récupéré même le carrelage de leurs appartements avant leur destruction. Si cette aide est destinée à compenser la perte de meubles et autres appareils électroménagers, je peux garantir que tous les habitants de la cité, en particulier ceux des étages supérieurs, quelle que soit la couleur de leurs bâtiments, ont quasiment tout perdu. Bien sûr, ces pertes ne sont en aucun cas comparables à celles subies par les habitants des bâtiments effondrés lors du séisme, mais il s’agit de compenser des pertes matérielles et donc de faire la part des choses. Pour terminer, voici mon bilan personnel qui est celui de beaucoup d’autres sinistrés qui ont adopté un comportement citoyen responsable et fait confiance à leur Etat : bâtiment toujours à l’état de chantier avec un confortement qui l’a sûrement fragilisé plus que renforcé, galère auprès d’amis et de parents en attendant un hypothétique et improbable chalet, aucune aide sociale, scolaire ou autres. En somme : rien.

Ceci dit, à travers mon cas, au-delà de ce bilan, au-delà même de la gestion des effets du séisme, c’est l’anarchie, la gabegie, l’incompétence et autres corruptions des organes et agents de l’Etat qui sont visés. Tout le monde sait et voit que des sommes vertigineuses ont été injectées. Personne ne peut nier qu’une manne miraculeuse et inattendue s’est déversée sur des dizaines de milliers de personnes sinistrées ou pas. Mais tout ça n’est que du « combien ».

Reste le « comment ? » qui seul fait la valeur d’un Etat de droit qui, avec dix fois moins, réalise dix fois plus, en garantissant l’équité et la dignité à tous ses citoyens sans qu’ils aient à « manuvrer » ni à « casser les têtes ». Avec les énormes moyens mobilisés, dans un Etat vrai, c’est la totalité des sinistrés qui aurait été relogée dans des appartements décents au lieu de quelques milliers à l’être dans des bâtisses rafistolées par des amateurs brusquement improvisés entrepreneurs ou dans des containers appelés pompeusement et sans pudeur « chalets ».

Par Adjou Mokhtar, Le Matin
Cité Ibn-Khaldoun, 1 200-Logements, Boumerdès .