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Boumerdès languit dans le provisoire

 
Situé à plus de trois kilomètres de Boumerdès, le site accueille, depuis près de cinq mois, le gros des sinistrés, vivant dans quelque 700 bungalows.
jeudi 20 mai 2004.

Nous sommes loin de la ville, sans ligne de transport pour La sablière. Il n’y a pas de chalet réservé aux soins d’urgence. Il n’y a ni épicerie, ni boulangerie, ni taxiphone, ni café, ni tout autre espace pour se rencontrer en copains ou en voisins ! Il faut descendre jusqu’à Boumerdès, pour s’attabler ou tout acheter, y compris le lait et les journaux”, raconte Bachir. Ce chômeur de 20 ans pense que les autorités locales ont répondu à “une urgence”, mais tergiversent “sur la suite”. Aâmi Rabah, un retraité, est plus modéré. “Ce n’est pas l’idéal ici, mais c’est mieux que les tentes. Ce qui me stresse, c’est surtout ce vide autour de nous. Il n’y a rien en dehors des chalets. Même la vue de la mer m’est devenue indifférente”, confie-t-il avec un air dépité. Avant de le quitter, le vieil homme nous montre un bassin à découvert, où se déversent les eaux usées, un bassin situé vers le bas du site, du côté de la plage. “Je n’ai aucun commentaire à faire. Y a qu’à voir et tout comprendre”, marmonne-t-il. Dans le chalet de Ramez, situé vers l’entrée du site, plane une ambiance presque irréelle. Les survivants évitent de parler de la tragédie de l’an dernier. Pourtant, certains d’entre d’eux éprouvent le besoin de se libérer d’un tel fardeau.

Le père, la fille unique et un des frères sont morts ce 21 mai 2001, dans l’appartement sis à la cité des 1 200-Logements. “Il ne reste que ma mère, mes deux frères, Kamel et Yacine, et moi”, raconte Ramez, 23 ans, en fuyant notre regard. Le jeune homme se rappelle cette nuit, où ses amis et lui, torches et pelles à la main, ont retiré son petit frère, Yacine, de dessous les décombres. “On l’avait retrouvé affaibli mais vivant. On l’avait ensuite évacué à l’hôpital”, dit-il d’une voix émue. La mère de Ramez, elle, n’a pas fini de ruminer sa culpabilité. “J’étais en visite chez ma mère. J’ai appris la catastrophe par les médias. J’ai accouru aussitôt chez moi, mais j’ai appris leur mort”, déclare-t-elle les yeux larmoyants, sans oser les citer. Les yeux de la femme sont profondément tristes, parfois absents. “Je devais marier mon fils aîné l’été dernier...”, dit-elle en sanglotant, sans arriver à terminer sa phrase.

“On ne peut pas oublier...”

Depuis près d’une année, Ramez joue le rôle de chef de famille. Ses voisins révèlent que lui et son frère Kamel ont acheté un fourgon avec l’argent des indemnisations pour assurer le transport public au niveau de la wilaya. Quant au petit Yacine, il évite le contact avec toute personne étrangère au site et continue, selon sa mère, à affronter ses démons internes, tous les soirs et lorsque surviennent les répliques.

D’autres personnes approchées à La sablière arrivent difficilement à tourner la page. La mort d’êtres chers ou le maintien de leur situation, marquée par la précarité et l’incertitude, les force à tourner en rond, sans voir le bout du tunnel. “On ne peut pas oublier. La plaie est toujours là”, témoigne Salima, la cinquantaine, ayant perdu sa mère quelques mois après le séisme. Cette femme se remémore les moments qui ont suivi la catastrophe : “Le tremblement de terre a été terrible pour nous tous. Les dégâts humains et matériels, puis la vie sous les tentes ont fini par nous anéantir. Les conditions de vie ne nous permettaient ni de souffler ni de prendre de la distance par rapport à tout ce qui nous arrivait. Réfléchir à l’avenir, même immédiat, nous fragilisait davantage. C’est dans cette situation que j’ai perdu ma mère. C’était une grande malade qui avait du mal à s’adapter à la vie de camp, mais elle n’avait pas où aller, car les autorités locales et sanitaires n’avaient rien prévu pour des cas pareils.” Walid, un des frères de Salima, présent dans le chalet, intervient : “Je me rappelle que nous vivions dans l’urgence, même après notre installation dans les chalets.

On nous a pressés de quitter les tentes, en nous menaçant avec des bulldozers, alors que les travaux sur les sites étaient inachevés. Il n’y avait ni électricité, ni eau, ni plomberie sanitaire. Les chalets étaient mal montés, le gerflex mal posé sur le sol ; il y avait des ouvertures partout, y compris sur le toit. Il fallait courir pour avoir les installations d’eau et d’électricité. Mon beau-frère et moi avions bouché les trous et réparé tout ce qui n’allait pas dans le chalet, en général avec nos propres moyens. Mais, aucun responsable n’est venu s’enquérir de notre situation, pas même aujourd’hui !” Selon ce jeune homme de 33 ans, d’autres problèmes pèsent aujourd’hui sur les sinistrés. “Il y a un semblant d’intimité, bien que l’exiguïté du chalet est très pénible pour nous. Depuis la campagne électorale, nous n’arrivons pas, mon beau-frère et moi, à joindre le maire, pour lui exposer le problème de l’exiguïté du chalet pour deux familles”, annonce-t-il. Le voisin de Walid, un père de sept enfants, dont un garçon handicapé mental, vit aussi le calvaire dans les deux pièces du chalet. Ancien administrateur, ce sinistré est conscient que l’espace étroit porte préjudice aux études de ses enfants.

Sa fille Zakia, 21 ans, étudiante en psychologie à Bouzaréah, témoigne à son tour : “J’arrive tous les jours en retard à l’institut, j’arrive seulement à suivre les TD à partir de 10 heures. On n’a pas voulu me donner une chambre à la cité, pourtant je réunis les conditions : je suis sinistrée et j’habite à plus de 30 km.” Le père de Zakia, comme d’ailleurs Walid, dénonce les “irrégularités” dans la distribution des chalets. “L’APC a mal géré la distribution. Elle a la liste des habitants et aurait dû savoir qu’il y a des familles qui ne peuvent pas vivre dans un seul chalet”, soutient-il.

Un autre voisin, un universitaire, a son mot à dire sur la situation. “Dans les situations de crise, c’est la loi de la jungle qui prime. Une fois l’urgence passée, les sinistrés ont été livrés à eux-mêmes, sans psychologues pour les accompagner ni élus pour les tenir informés de l’évolution de leur situation.

La faiblesse de l’État et l’absence d’un comité réel du site ont donné cet état d’abandon”, ajoute-t-il avec amertume, en désignant les bennes d’ordures surchargées et les détritus jetés à même le sol, non loin des citernes d’eau. Un autre universitaire croisé sur les lieux se contentera du verdict suivant : “Le site de La sablière concentre beaucoup de monde, il mérite normalement une plus grande attention des pouvoirs publics.

Par Hafida Ameyar, Liberté