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Le pari risqué de Ben Ali au Sommet arabe de Tunis

 
Les chefs d’Etat et souverains arabes se retrouvent, aujourd’hui et demain, à Tunis pour un sommet que Ben Ali souhaite comme celui qui contribuera à « améliorer les conditions du monde arabe et à renforcer la sécurité » à un moment où le monde connaît « tensions et déséquilibres ».
samedi 22 mai 2004.

Huit souverains arabes, dont l’émir de Bahreïn, président sortant du Sommet, et le prince héritier d’Arabie Saoudite, ont préféré ne pas faire le déplacement. Sans doute pour ne pas s’engager sur le plan américain de « Grand Moyen-Orient », les réformes de la Ligue arabe et les dossiers irakiens et palestiniens qui sont au menu de ce sommet au rabais même si les réunions préparatoires ont été « très difficiles », selon plusieurs ministres des Affaires étrangères du Maghreb. La diplomatie américaine a mis tout son poids en déléguant à Tunis, Alger et Rabat, William Burns, son sous-secrétaire d’Etat chargé du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Une question reste posée : les pays arabes s’entendront-ils lors de cette réunion « sous haute sécurité » sur un projet de réformes politiques avant le sommet du G8 prévu les 8 et 10 juin aux Etats-Unis où l’initiative de George W. Bush pour le Grand Moyen-Orient sera au menu ?

Les pays du Maghreb qui redoutent un niveau de représentation pas trop élevé qui ferait de ce sommet, selon l’expression du président égyptien Hosni Moubarak, « un bavardage », répondent par un « nous n’avons pas le choix si nous ne voulons pas que l’Occident nous imposent des réformes ». Un avis que ne semblent pas partager les pays du Golfe où le droit de vote ou de conduire une voiture pour une femme n’est pas acquis. Un constat qui fait dire à des diplomates que tous les indices plaident pour un sommet sans « décisions concrètes ». Il y aura, disent-ils, un patchwork de résolutions sur la « bonne gouvernance », « l’élargissement de la participation au processus de décision », « les libertés politiques », « les droits de la femme et sa participation à la vie active », « l’indépendance de la justice », « la modernisation et le développement de l’éducation » et « la lutte contre le terrorisme ». Des intentions qui pourraient ne pas satisfaire les Etats-Unis et l’Europe qui pressent les dirigeants arabes à adopter au moins le modèle d’ouverture maghrébin et annoncer « individuellement » un échéancier précis des réformes. Tant pour le Vieux que pour l’Ancien Continent, la démocratie et le développement économiques sont les seuls moyens de contrer le développement de mouvements extrémistes dans les pays arabes. En abritant ce sommet, alors que les raisons qui ont provoqué les 29 et 30 mars, comme le manque de représentativité au sommet et les divergences sur les « épineuse » réformes, persistent, Tunis, qui veut pousser le monde arabe d’un « état d’inefficacité à celui de l’efficacité » va, de l’avis des observateurs, « au devant d’un exercice à risque ». Pour éviter le déballage au grand jour des divergences et contradictions arabes, notamment entre les pays du Maghreb et les monarchies du Golfe et le remake de Charm

El Cheikh, qui a donné lieu à des échanges de propos peu diplomates entre le leader libyen Kadhafi et Abdallah, le prince saoudien, Ben Ali verrouille ce sommet. Les séances d’ouverture et de clôture seront brèves et les travaux se dérouleront à huis clos. Deux résolutions font le consensus, ou presque, réellement. Un document sur l’Irak, le premier depuis la chute du régime de Saddam Hussein, en avril 2003, condamne les sévices infligés aux détenus par des militaires américains, exige le jugement des coupables et évoque la nécessité d’un rôle en Irak de la Ligue arabe, en coopération avec l’ONU. Pour la première fois, les dirigeants arabes condamneront les « opérations » visant « les civils palestiniens et israéliens ».

Ce « pas en avant » des dirigeants arabes serait, selon plusieurs analystes, un appel du pied à la Maison-Blanche pour qu’elle révise à la baisse son initiative sur les réformes en contrepartie de leur approche modérée du conflit israélo-palestinien. Un appel qui risque de rester sans écho. « Le document américain aurait été modifié, selon des diplomates algériens, avec l’introduction des idées maghrébines soumises à Burns, lors de sa tournée dans la région. Loin de ce sommet à huis clos, la rue arabe, qui désespère de voir les officiels s’entendre sur une « thérapie collective » salutaire, bouillonne devant le silence des souverains arabes et des musulmans face à ce qui se passe en Palestine et en Irak, d’abord, et la profondeur du fossé qui la sépare de ses dirigeants. Le sommet de Tunis sera-t-il la énième occasion manquée des dirigeants arabes ? Une de trop. Plus que jamais, les hommes qui nous gouvernent sont « tenus par un devoir de clarté vis-à-vis de l’Occident » et des peuples arabes.

Par Djamel Boukrine, Le Matin