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La toxicomanie chez les jeunes algériens

 
Proies faciles en raison de leur vulnérabilité, les lycéens algériens sont pris au piège par les stratégies de dealers qui font des établissements scolaires un terrain de prédilection pour écouler leur marchandise. La drogue y circule de plus en plus au vu et au su de tout le monde.
samedi 29 mai 2004.

Le marché de la drogue a franchi les portes des établissements scolaires. Le secret de Polichinelle malgré la tentative des autorités d’en détourner les regards. Il s’avère, malheureusement, que cette politique de fuite en avant n’a fait qu’envenimer la situation. Aujourd’hui, le constat est accablant. Les signaux sont au rouge. L’emprise des psychotropes a pris des proportions inquiétantes et ne peut plus être cachée. Achat, vente et consommation se font en plein jour, au vu et au su de tous. Les transactions ont lieu, parfois, dans l’enceinte même des bâtiments publics. Conscients de la vulnérabilité de ces jeunes, les dealers jettent, désormais, leur dévolu sur les lycées et les collèges de la capitale pour écouler leur marchandise. Seulement, si tous les établissements sont ciblés, le taux de pénétration des drogues dépend de plusieurs facteurs.

Tous les lycées ciblés
Le pourcentage de jeunes consommant des drogues dépend de l’emplacement du lycée ou du collège et du niveau social des élèves. Le phénomène ne touche pas une couche sociale précise, mais puise dans toutes les franges de la société et chaque milieu a ses facteurs favorisants. Les lycéens issus de familles démunies sont certes plus vulnérables et plus prédisposés, mais ne peuvent, sauf exception, se permettre des drogues qui coûtent cher. Et c’est justement le drame.

Car, si les toxicomanes de quartiers huppés peuvent payer rubis sur l’ongle leur voyage en enfer, nombreux sont ceux qui se tournent vers le vol et les agressions pour s’en acquitter. D’autres se rabattent sur l’inhalation de produits volatiles et solvants organiques tels la colle, les détachants, les aérosols, l’éther et l’acétone. Des psychotropes très dangereux mais qui sont à leur portée car ils sont disponibles dans les magasins à des prix abordables. Notre tournée à travers plusieurs lycées de la capitale nous a confirmé la circulation et la consommation de la drogue en milieu scolaire. Cela se passe en plein jour. Les lycéens ne s’en cachent pas. Et gare à celui qui oserait leur faire des reproches ou tenter de les conseiller ! Adossés au mur ou assis sur leurs propres cartables, les adeptes de psychotropes sniffent et se shootent en plein jour comme pour narguer une société qu’ils accusent de les avoir livrés aux dealers. Abordés, ils ne refusent nullement de reconnaître leur dépendance à la drogue. Ils se trouvent même des excuses et ne semblent pas regretter leur geste. Si c’était à refaire ? Oui, ils auraient opté pour le même moyen de fuite d’un quotidien qui pèse de plus en plus lourd sur eux. “La drogue est le refuge de tous les jeunes qui souffrent. Il faut s’attaquer aux racines du mal. En d’autres conditions je n’aurais jamais touché à ce poison mais, pour le moment, je n’y puis rien”, nous confie un jeune Algérois que nous avons surpris en pleine inhalation avec deux autres copains. Cela se passait aux abords du lycée du Palais du Peuple qui se situe à quelques pas de l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie.

L’image qui nous a frappés à notre sortie de l’office, contraste tellement avec les missions et les objectifs assignés à cette structure, que nous n’avons pas pu décrocher notre regard du tube de colle qui passait au sein du groupe. Se sentant épié, l’un d’eux hurle presque dans notre direction : “Wash cinéma h’naya ? Vous voulez essayer ?” “Non merci, b’sahtac”, rétorquons-nous avec un large sourire. Rassurés, il nous lance : “Vous travaillez en bas ? (à l’office, ndlr) ”. À notre réponse négative, le même lycéen et sans même que nous dévoilions l’objet de notre visite à l’office, laisse libre cours à toute sa rancune : “Ils s’enrichissent en prétendant nous aider alors qu’ils sont responsables de ce que nous endurons. Sinon comment expliquer le fait que depuis leur installation, ils n’aient jamais essayé de nous approcher, ou même conseiller.” Comme quoi la drogue ne peut être parfois qu’un moyen pour attirer l’attention des adultes ! Le cartable bourré de toutes sortes de colle, ces jeunes passent leurs récréations à sniffer tout en sachant qu’ils s’exposent à d’autres problèmes plus compliqués. Pratiquement, le même scénario s’est reproduit devant le lycée Al-Afghani qui se situe non loin de la prison d’El-Harrach. Là, les jeunes ont pris la peine de cacher les tubes de colle dans des sachets de lait ramassés par terre. Des lycéennes rencontrées sur place nous ont aidés à nous introduire pour constater de visu la consommation et la commercialisation de la drogue. Le mouvement est perceptible en début de l’après-midi pour l’approvisionnement des lycéens et en fin de journée pour les riverains. “Nous avons remarqué que les vendeurs ne viennent pas quotidiennement mais c’est toujours les mêmes”, racontent les filles. “Je crois plutôt que ces vendeurs sur ce marché se sont partagés la semaine”, précise leur camarade de classe qui reconnaît que lui-même n’a pas échappé aux griffes des vendeurs. Il y a une année à peine, il était dans la même situation. “Je n’avais pas de problèmes particuliers, mais je l’ai fait plusieurs fois avec les copains, par curiosité et redjla.”

Un jour, son père en a eu vent et l’a carrément chassé de la maison. “Trois jours loin de la maison m’ont vite fait réaliser l’importance du foyer familial. Il a suffi de reconnaître que j’ai eu tort et j’ai présenté des excuses pour regagner la confiance de mon père.” D’autres jeunes ayant vécu la même expérience ont été facilement repêchés par la rue et tous ses aléas. Ils deviennent eux-mêmes dealers par la force des choses et fournissent d’autres innocents. L’histoire suivante est exemplaire à plus d’un titre. C’est celle de deux jeunes qui étaient scolarisés au lycée Émir-Abdelkader de Bab El-Oued.

À en croire le témoignage d’un lycéen, les deux vendeurs qui couvrent une partie de la zone de l’établissement jusqu’aux arrêts de bus de la place des Martyrs étaient d’ anciens lycéens à l’Émir. “Ils ont la trentaine et leur situation familiale n’a cessé de se dégrader depuis le terrorisme. Ce sont eux-mêmes qui ont proposé leurs services à d’autres dealers. C’est ce que l’on raconte ici”, précise notre interlocuteur. Et d’ajouter : “Ils se vengent de la société et prennent leur revanche en entraînant d’autres jeunes dans leur sillage. Wahad ma yarhamk, notre société est une jungle et parfois nous ne pouvons pas résister à la tentation.” Le lycéen nous conseille d’aller du côté du Front de mer pour constater les dégâts, pas seulement en milieu scolaire et dans les quartiers, mais dans toute la société.

Drogue dure pour les plus nantis
La toxicomanie n’est pas le propre des jeunes en difficulté ni des cités populeuses et populaires. La poudre blanche s’écoule plus facilement dans les quartiers huppés et les endroits fréquentés par l’élite de la société. Étant plus coûteuse, ce type de drogue n’est accessible qu’aux nantis. Il faut savoir que le gramme de cocaïne coute de 5 000 à 7 000 DA. Une somme que d’autres lycéens ne peuvent se permettre. Seulement, si les plus démunis ont le courage de vous regarder dans le blanc des yeux et reconnaître leur accoutumance à la drogue, les lycéens de Ben-Aknoun, Hydra, El-Biar, Kouba... ne vous répondent même pas. Ils se contentent de vous toiser et de s’en aller en balbutiant. Ils se sauvent presque dès que le mot drogue ou zetla est prononcé. L’on a l’impression qu’ils ont peur de reconnaître leurs faiblesses et leurs tares car si leurs copains se tournent vers la drogue pour surmonter leurs difficultés, c’est du moins ce qu’ils croient à tort, eux ne peuvent justifier ainsi leur geste.

C’est probablement ce manque d’argument qui les empêche d’en parler aussi facilement que leurs camarades des autres quartiers. “En général, les lycéens de milieu social aisé découvrent la drogue par curiosité et imitation. C’est pour eux un moyen de distraction qu’ils peuvent se procurer facilement. Cela dit, ces lycéens ont leurs problèmes aussi”, nous dit un surveillant rencontré au lycée El-Mokrani. “C’est un phénomène à la mode”, s’est contenté de nous lancer un lycéen à Amara-Rachid. Ce qu’il faut savoir, en fait, c’est que dans les lycées de haut standing, les drogués “tchitchi” sont un peu plus discrets. “ Certains ne se procurent même pas leur type de drogue aux abords de l’établissement. Ils ont leurs propres fournisseurs, mais cela ne les empêche point d’en consommer une dose dans les toilettes du lycée”, témoigne le même surveillant. Pour être sûr de pouvoir écouler leur marchandise, les dealers ont ratissé large. Et comme nous l’a dit un jeune, “nul ne peut résister au discours des vendeurs. Ils tentent par tous les moyens de vous convaincre de la nécessité de goûter une fois à la drogue”. Et quand il s’agit de drogue, la première dose est déterminante. Les dealers en sont convaincus et c’est pour cette raison qu’ils n’hésitent pas à offrir les premières doses.

Il faut savoir à ce propos que les différents types de drogue sont disponibles. On trouve de la cocaïne, de l’héroïne, du cannabis, du kif, des amphétamines, de la morphine... À chaque lycéen, ses stupéfiants, selon ses goûts, mais surtout ses moyens. Les prix vont de 200 DA le bout de kif à 7 000 DA le gramme de cocaïne.

Le premier joint d’essai gratuit
Des stratagèmes très élaborés sont utilisés pour attirer, peu à peu, les jeunes proies dans l’ univers de la drogue. Tous les moyens sont bons pour faire franchir le seuil vers un monde qui regorge de dangers et de toutes sortes de menaces. Les dealers vont jusqu’à proposer leurs services gratuitement pendant quelque temps avant d’exiger paiement. Offrir avec un large sourire trompeur le premier joint d’essai gratuitement est la principale ruse à laquelle recourent les commerçants du lent suicide. “Essayez d’abord et décidez-vous après” est la fameuse phrase-appât. Leur générosité va jusqu’à faire crédit aux fraîches recrues. Lorsque la somme due commence à s’alourdir, le pauvre jeune découvre effaré ses “bienfaiteurs” sous leur véritable visage. Les gentillesses cèdent la place aux menaces et au chantage. Ne sachant plus comment s’en sortir, le jeune cède à la pression et se tourne vers la tranquillité éphémère que procure la drogue. Le cercle se referme quand tous les moyens deviennent licites pour se procurer quelques sous.

Aussi, réticent aux premières “invitations”, certains lycéens cèdent à l’usure sur insistance des dealers eux-mêmes ou de leurs copains qui ont été déjà ciblés. Il y a aussi cette catégorie de lycéens qui sont emportés par simple curiosité et ceux qui sont prédisposés à toutes sortes de fléaux en raison, souvent, de la précarité de leur situation sociale. Et quelles que soient les raisons et les façons, l’issue reste la même : une accoutumance parfois mortelle. Mais qui s’en soucie ?

Les parents démissionnaires
Ne pouvant nullement admettre que leur progéniture puissent trahir leur confiance, nombreux sont les parents qui préfèrent se voiler la face. Même quand les preuves sont irréfutables, ils refusent de croire que leurs enfants se droguent. “Je connais mon fils, il ne peut pas faire ça à sa famille”, se bornent à croire ces parents. Au lieu de penser aux meilleurs moyens à même de les aider à tirer leur enfant de cet univers, ils préfèrent laisser le temps faire, en se disant qu’un jour il arrêtera. Mais ce jour ne viendra pas sans la confrontation et l’aide de la famille car le degré de dépendance à la drogue n’est pas le même chez tous les jeunes. Les parents ne peuvent aider leur enfant en souffrant en silence et en satisfaisant tous ses caprices en vue d’éviter le pire. Ce pire auquel ils ne pourront pas faire barrage indéfiniment.

source : Liberté