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Les déplacés du terrorisme en Algérie

 
Ils sont là, ils ne bougent pas. Plutôt ils ne veulent désormais plus parler de leur bourg sur les montagnes qu’ils ont été forcés de fuir pour se réfugier dans les périphéries des centres urbains.
lundi 31 mai 2004.

Ce sont des milliers de personnes éparpillées à travers plusieurs villes du pays. Ces familles auxquelles nous avons rendu visite dans plusieurs communes de la wilaya d’Aïn Defla et de Chlef refusent, malgré les conditions précaires, de quitter les lieux.

Aux autorités et aux responsables politiques qui ont lancé, depuis quelques mois, une campagne de sensibilisation en direction de ces déplacés pour les convaincre de rentrer chez eux, ils disent « non ». « je préfère crever dans ce gourbi que de rentrer chez moi », témoigne M. Oukil, rencontré au lieudit El Oued, dans la localité de Tarek-Ibn-Ziad, 40 km de Khemis Miliana, dans la wilaya d’Aïn Defla, qui a connu un exode de population massif. Cette localité a accueilli plus d’une cinquantaine de familles ayant échappé au terrorisme qui a sévi à Sidi Abderrahmane, Sidi Saïd et Arbal, bourgades en zones forestières. Elles y ont trouvé refuge depuis 1997. Les groupes terroristes appartenant au GIA ont occupé leur village d’origine depuis 1993, avant de commettre leur premier acte barbare, au douar H’raouet, à Sidi Saïd, où 29 personnes ont été égorgées. La famille Oukil, à l’instar des 21 autres familles qui habitent ce bidonville, n’est plus de revenu. Une pluie torrentielle a commencé à tomber sur le village, en cette journée pourtant de printemps, lorsque Mme Oukil nous invite à l’intérieur de « sa maison ». Pas de trace de ciment ni de brique dans cette pièce de 5 m2 qui abrite 6 personnes. Les murs sont en toub et le toit fait d’un assemblage des branches d’arbre et de tôle. « regardez la misère dans laquelle nous vivons », déplore le père de famille. « on a fui la mort pour atterrir directement dans les tombes », raconte ce patriote qui se dit toutefois soulagé qu’il garde encore son arme pour protéger sa famille. Cependant, ce qui fait plus peur à ces familles, ce n’est pas la misère, mais d’être obligées un jour de repartir dans leurs douars fantômes. « nos enfants n’accepteront jamais de quitter ces lieux, ils sont assez traumatisés par ce qu’ils ont déjà vécu », insiste à répéter M. Oukil.

D’El Oued à El Magtoua :« Nous ne retournerons pas dans nos montagnes »

Quittant Tarek-Ibn-Ziad, nous arrivons à El Magtoua, petit village implanté au pied de la montagne de Djebel Louh, fief des groupes armés du GIA. On apprend que les habitants ont fermé la veille le siège de l’APC et ont demandé le départ de son président. Une plate-forme de revendications nous a été d’ailleurs remise par un groupe de jeunes. Ayant déserté leurs douars, Haï Bouzaf, Djebel Chekimia, douar H’raouet, en 1997, suite à plusieurs carnages terroristes, les contestataires demandent une prise en charge immédiate de leurs conditions de vie. « Nous en avons ras-le-bol. Veut-on nous enterrer vivants ? » s’insurge un père de famille, la soixantaine, chômeur bien sûr. « Nous refusons le chantage, les autorités nous promettent de l’aide à condition que nous retournions dans nos villages d’origine », dit-il avant d’ajouter : « Que me reste t-il là bas, ma maison a été brûlée, je n’ai pas d’autres propriétés. Alors, qu’on me donne un logement quelque part mais pas dans les montagnes. Je refuse de croiser un jour sur mon chemin les sanguinaires. » les habitants d’El Magtoua espèrent vivre en paix, sous un toit décent.

Les autorités locales s’entêtent : « Que chacun rentre chez soi »

Le président de la commune d’El Magtoua, M. Lasfer, insiste à dire que la seule solution pour ces familles est de regagner leurs demeures et d’accepter les aides qui leur sont attribuées dans le cadre du PNDA. « nous leur offrons des tracteurs, des semences et tout le matériel nécessaire pour relancer l’agriculture et leur permettre une stabilité durable, alors que veulent-ils de plus », martèle-t-il. Avec un taux de chômage de 80 %, cette commune n’a bénéficié que de 56 postes d’emploi de jeunes. Brandissant tous les projets économiques que les différentes directions de l’agriculture, de l’habitat et autres secteurs conçus pour ces déplacés du terrorisme une fois renvoyés dans leur village, le responsable local croit détenir la solution au problème d’éradication des habitats précaires. « ils seront logés et auront de l’emploi. D’ailleurs, on a renforcé la sécurité dans les zones les plus affectées par le terrorisme dans le temps », dit-il en toute confiance tandis que les réfugiés d’El Magtoua restent sourds au discours de l’administration. « Nous ne repartirons pas chez nous, le terrorisme sévit toujours. Une opération de ratissage a été déclenchée ce matin, les services de sécurité ont dû intercepter un groupe armé dans les environs de la forêt. Alors comment voulez-vous qu’on reparte dans des zones encore dangereuses ? » A Tarek-Ibn-Ziad, seules 4 familles sur les 224 ayant fui leur région ont regagné leurs demeures. M. Meziounne, vice-président de l’APC, dira à ce propos : « la commune est très pauvre, c’est la raison pour laquelle elle fait tout son possible, dans le cadre des programmes nationaux de développement rural (PNDA et FNDR), d’encourager les familles à repartir dans leurs régions. Nous leur avons proposé de leur construire des maisons décentes chez eux, avec une série de mesures d’accompagnement, à savoir le renforcement de la sécurité, la réalisation des infrastructures de base, mais celles-ci refusent de repartir dans les montagnes. »

Chlef, El Karmia : quand les victimes côtoient les repentis

Le fait est frappant dans cette commune d’El Karmia, distante de 35 km du chef- lieu de la wilaya de Chlef. Les 450 familles qui logent dans le gigantesque bidonville implanté au milieu des habitations devraient désormais accepter de cohabiter, voire faire face aux repentis qui, il y a quelques années, les ont poussés à déserter leurs domiciles. L’APC d’El Karmia vient de lancer un projet de construction de 210 logements à leur profit. Par la même occasion, un autre projet de 20 logements destiné aux repentis est programmé sur la même assiette de terrain, obligeant par conséquent la familles victimes à se réveiller chaque matin à côté des égorgeurs de leurs enfants. « Ils profitent de notre malheur pour nous imposer une réconciliation impossible avec les terroristes », s’insurge Ami Rabah, 50 ans. « De toute façon, on nous a construit des cellules et non pas des maisons, notre dignité et notre honneur sont bafoués à jamais », dit-il. « c’est du chantage », crient des jeunes adolescents qui nous ont entourés et ont pris part à la discussion. A la question de savoir s’ils sont prêts à retourner à Béni Bouateb, leur douar, nos interlocuteurs émettent un refus catégorique. « je préfère la cellule de l’APC que les villas de la montagne, les blessures ne sont pas pansées pour remuer le couteau dans la plaie », soupire ammi Rabah. Les quatre détachements militaires installés à Béni Bouateb et dans d’autres localités ne semblent pas rassurer les citoyens, avant d’ajouter : « Ma seule justice est mon fusil, je ne laisserai personne s’approcher de mes enfants, je me défendrai contre les sanguinaires car ils sont toujours là à nous empoisonner. »

Par Rosa Mansouri, Le Matin