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La nouvelle stratégie du GSPC en Kabylie maritime

 
Situé entre Dellys et Tigzirt, le massif de Mizrana est constitué à la limite départementale de la wilaya de Boumerdès et celle de Tizi Ouzou.
lundi 7 juin 2004.

Ici, le terrorisme a élu domicile et le GSPC, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, de Hassan Hattab, a su trouver refuge en s’incrustant dans ce vaste territoire de la Kabylie maritime où même la grande armée française avait laissé des plumes. Tikiouache, village situé au fin fond de cette forêt, sauvagement boisée, avait été, en 1998, complètement déserté par ses habitants, fuyant les incursions répétées des terroristes qui venaient s’y approvisionner. C’est un habitant du village Laâzaib, un hameau voisin, situé aussi au cœur de la forêt, qui, rencontré à Alger, nous donnera “le guide-conseil de la route” dans ce territoire “oublié” par les autorités. Ses recommandations sont éloquentes : “Les groupes armés ne s’attaquent pas à la population. Ils ne visent que les services de sécurité. Policiers, militaires, gendarmes et Patriotes. Quant aux journalistes, je ne peux jurer de rien. Néanmoins, je vous conseille de cacher vos cartes de presse et, si vous êtes pris, vous pouvez toujours dire que vous êtes en visite familiale.” Voilà qui suffirait à convaincre les plus téméraires. Toutes les précautions ne seraient pas de trop pour qui voudrait se rendre dans ce “no man’s land”. L’une de ces précautions était, a-t-on appris à Alger même, de gagner Tigzirt par l’est, depuis Azeffoun.

Dans cette coquette ville côtière, connue sous le nom colonial de port Gueydon, le terrorisme a fini par céder face à la résistance citoyenne. Igoujdal, ce célèbre village pionnier de l’autodéfense populaire, n’est pas loin de là. Un responsable sécuritaire rencontré sur les lieux est catégorique : “Nous n’avons enregistré aucun acte terroriste depuis trois ans dans cette ville.” Il précise cependant que l’absence d’actes terroristes ne signifie pas forcément que les terroristes n’infestent pas les maquis environnants et qu’ils ne transitent pas par la ville. “Je pense que c’est une zone de repli. Il faut prendre en compte le fait que, dans cette région, les terroristes ne s’attaquent pas aux citoyens, surtout ces deux dernières années. Et d’après nos informations, ils s’approvisionnent chez les commerçants qu’ils payent cash et au prix fort”, ajoutera-t-il. “ça arrange les deux côtés”, estime-t-il. Pour appuyer ses dires, il raconte qu’“il y a moins de deux mois, sur la RN24, à la sortie ouest de Tigzirt, un faux barrage a été dressé par les terroristes, lesquels ont arrêté un véhicule à bord duquel se trouvaient quatre citoyens. Alors qu’une partie du groupe a pris le véhicule pour transporter leurs marchandises, l’autre est restée sur place. Trois heures plus tard, ils restituent le véhicule à leurs propriétaires sans leur porter atteinte.” Jeudi matin. À Azeffoun, c’est jour de marché hebdomadaire. La circulation automobile se fait plus dense que d’habitude. La ville est prise d’assaut très tôt par les marchés ambulants, les maquignons et les habitants des villages alentour qui viennent faire leurs emplettes de la semaine. Mais c’est aussi la fin de notre escale “obligée”. La route vers Tigzirt est longue, une quarantaine de kilomètres environ. Elle est bordée, à gauche, par une dense forêt, entrecoupée çà et là par de petits îlots de maisons, quelquefois des villas cossues. À droite, les flots tumultueux de la Grande bleue “accompagnent” les automobilistes, plutôt rares en ce mois de mai.

“Le GSPC est ici omniprésent”

Il est onze heures. Tigzirt est une ville animée, en ce jour de week-end. Mais cette belle agglomération n’en est pas encore à l’agitation qui caractérise la saison estivale. Ses plages, ses ruines romaines, ses hôtels et ses restaurants attendent toujours de renouer avec les visiteurs et la clientèle qui, ces dernières années, se font moins nombreux. Tigzirt vit apparemment un jour ordinaire des années de terrorisme. Les gens vaquent néanmoins à leurs occupations et ne donnent pas l’impression de vivre sous la menace. Effet d’habitude ? Le terrorisme s’est-il donc à ce point banalisé dans cette partie du pays ? Qu’en disent les autorités locales ? En ce jour de week-end, le chef de daïra et son secrétaire général sont absents. C’est le permanencier qui prend sur lui de satisfaire quelque peu notre curiosité. Il ne va pas avec le dos de la cuillère. “Le GSPC est ici omniprésent”, avoue-t-il. Ce n’est pas une révélation : la presse fait état régulièrement d’actes de groupes armés dans cette région. Des actes dirigés systématiquement contre les forces de sécurité et les commis de l’État. Mis au courant de notre souhait de se rendre à Tikiouache, un village situé à six kilomètres de là et où les terroristes sont, dit-on, “comme des poissons dans l’eau”, notre interlocuteur tente de nous dissuader. Il a du mal à dissimuler son inquiétude. “Vous prenez là un grand risque. C’est un coin très dangereux pour vous autres journalistes. Vous risquez de ne pas en revenir. Tout étranger y est vite repéré et signalé.” Pour être plus convaincant, il rappelle que cet endroit avait été déserté, il y a six ans, par tous ses habitants à cause des descentes répétées et régulières des éléments du GSPC qui venaient s’y approvisionner et faisaient régner la terreur. Il reconnaît, toutefois, que ces deux dernières années, des familles ont décidé de regagner leurs maisons dans ce village. La situation y est donc normalisée, faisons-nous mine de comprendre. Après un long silence, il accepte de nous donner quelques explications. “Pas vraiment, ce sont des familles pauvres qui, faute de moyens qui leur permettaient de payer mensuellement des loyers à 5 000 DA en ville, ont été contraintes à rejoindre leur domicile d’origine.” Pourquoi ces familles acceptent-elles aujourd’hui de se mettre en danger de mort après avoir tout abandonné pour survivre ? Quelque chose a dû changer depuis. Forcément. Le permanencier de la daïra, quelque peu évasif, tente une explication. “Je pense qu’elles ont peut-être reçu des assurances. Tout le monde dit ici qu’il semble que les terroristes ont changé de tactique. Ils ne s’attaquent plus, comme avant, à la population. C’est peut-être cela l’explication”, répond-il. Cela ne l’empêche pas d’insister encore sur le danger d’un déplacement à Tikiouache. “Ces assurances ne valent point pour les personnes étrangères à la région, encore moins pour les journalistes.” Logique : les terroristes ne voudraient certainement pas d’un “intrus” qui viendrait remettre en cause la quiétude que leur offre cette zone et que leur assure leur nouvelle “stratégie de conquête de la population”. Dernière recommandation de ce commis de l’État local : “Vous pourriez peut-être vous rendre à Laâzaib. C’est à deux kilomètres de Tikiouache.” Mais il avertit encore : “Ce n’est forcément pas moins dangereux, je tiens à vous le dire.” Avant le déplacement dans ce village, nous avons été orientés vers un restaurateur qui connaît bien Tikiouache. Da Mokrane, sexagénaire, est restaurateur au niveau de cette ville. Il connaît bien ce lieu déserté. Il a même des amis qui ont fui pendant les années 1990 cet endroit. Mais aujourd’hui, da Mokrane est catégorique : “Il y a des familles qui ont rejoint leurs maisons et j’en connais beaucoup”, confirme le restaurateur.

Quant à la sécurité en ces lieux, il soutient que les habitants n’ont rien à craindre, mais l’aventure est déconseillée aux représentants des forces de sécurité car les terroristes ont leurs réseaux de renseignement. Pour appuyer ses dires, il nous cite l’exemple d’un Patriote qui est parti en catimini, il y a de cela trois mois, pour passer la nuit chez sa famille. Le lendemain matin, un guet-apens lui sera tendu. Il sera assassiné et deux fusils lui seront subtilisés, selon da Mokrane. Ce dernier a aussi attiré l’attention sur une autre forme de faux barrage, à savoir le banditisme : “Il faut savoir qu’il y a beaucoup de faux barrages dressés par des bandits pour racketter les citoyens. Ils sont facilement reconnaissables car ils n’ont que des armes de poing. Contrairement aux terroristes qui sont bien armés et assistés par des éléments en possession d’armes semi-lourdes”, nous explique notre interlocuteur.

Cap sur Laâzaib, après avoir pris une précaution que nous savions dérisoire : dissimuler nos cartes de presse, nos ordres de mission et l’appareil de notre photographe. Sur le chemin qui serpente la montagne fortement boisée, le parcours semblait trop long. Au sentiment confus de peur s’ajoutait le silence cathédrale des lieux où, d’apparence, il n’y a pas âme qui vive. La végétation et les bois environnants achèvent de vous donner le sentiment de vous trouver dans une jungle. De la route, on devine la difficulté de progresser dans une telle forêt. Il est midi. Laâzaïb est un village typiquement kabyle. Dès l’abord, notre présence est vite remarquée. Sur le seuil de la porte d’une épicerie, un vieux septuagénaire est assis, mains et menton appuyés sur une canne, une posture qui exprime la lassitude. Après les salutations d’usage, nous accostons le quinquagénaire, venu faire ses emplettes dans le magasin. Après un temps d’hésitation, nous déclinons l’objet de notre visite. Notre interlocuteur est manifestement surpris. Et sa surprise est plutôt rassurante.

Il nous faut exhiber nos cartes de presse pour le convaincre que nous étions là bel et bien pour un reportage. “Comment avez-vous pu venir ici ? Moi, je n’ai rien à vous dire”, lâche-t-il alors, l’air embarrassé. Visiblement pressé de nous fausser compagnie, il brandit la bouteille de limonade qu’il venait d’acheter à l’épicier en lançant : “Je dois rentrer chez moi, mes enfants attendent cette limonade.” Ici, la loi de l’omerta semble être la règle. Les deux épiciers, plutôt jeunes, ne soufflent mot. “Mais pourquoi et de quoi avez- vous peur ?”, osons-nous demander.

Pour toute réponse, on a eu droit à un hochement de tête de l’un des épiciers. Le vieux est toujours assis là, dans la même posture. Sans broncher. Seul un jeune, la trentaine consommée, vient briser le silence gêné de nos interlocuteurs. “Bonjour les journalistes”, lance-t-il, le sourire aux lèvres. C’est plutôt rassurant et étonnant qu’il connaisse notre identité et l’objet de notre visite. “Ici, c’est un village calme et paisible. Regardez les enfants : ils vont à l’école normalement”, dit-il en désignant du doigt une petite fille qui passait par là, le cartable au dos. Quant au GSPC, Rabah (appelons-le ainsi) explique que les habitants n’ont aucun problème avec lui. “Il y a de cela trois ans, ajoute-t-il, c’est vrai, ils rackettaient la population mais maintenant ce n’est plus le cas. Ils nous laissent en paix et nous faisons de même. Il nous arrive d’ailleurs de les rencontrer de jour comme de nuit. Nous faisons même des veillées entre jeunes. Il y en a même parmi nous qui consomment de l’alcool sans être inquiétés par ces groupes”, relève Rabah. C’est alors que nous lui faisons part de notre volonté d’aller faire un tour au village Tikiouache. Avec un sourire, il lâche sur un ton ironique : “Je pense que la route est longue pour rentrer à Alger. Je pense qu’il serait plus sage de rentrer. Je vous conseille de quitter au plus vite ces lieux pour arriver à temps à votre destination.”

Avant de partir, nous osons de nouveau une question : pourquoi personne ne veut parler ? Sa réponse est simple et éloquente : “Ici, chacun est responsable de ses dires et de ses actes.” Sans commentaire...

Par Mourad Belaïdi, Liberté