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France-Algérie : Questions en suspens

 
« L’Algérie change, ici se joue une partie extrêmement importante, et la France se doit d’y être présente », s’est exprimé Nicolas Sarkozy, devant des chefs d’entreprise et les exposants de la foire internationale d’Alger.
mardi 8 juin 2004.

Sans mentionner explicitement les Etats-Unis, c’est bien ce pays auquel il faisait allusion. Sans faire trop de bruit, les Etats-Unis ont renforcé leurs positions en Algérie depuis l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir.

Les investissements américains ­- plus de 6 milliards de dollars -essentiellement dans le pétrole et le gaz s’orientent depuis quelque temps vers des activités hors hydrocarbures, comme l’a montré l’investissement de plus de 800 millions de dollars pour l’extension du port d’Alger. Un montant qui contraste en volume avec la modestie des investissements directs français à peine supérieurs à 1 milliard d’euros. De plus, cette coopération algéro-américaine s’étend désormais au terrain militaire et sécuritaire, les deux pays venant d’organiser leur troisième manuvre aéro-navale en Méditerranée, et ce, sans compter la double invitation américaine adressée aux autorités algériennes : la participation au sommet du G8 d’Abdelaziz Bouteflika, et celle du général Lamari au sommet de l’OTAN à Istanbul fin juin. Ne pas trop laisser le champ libre aux Etats-Unis est l’un des non-dits de la visite de Nicolas Sarkozy à Alger. Ce dernier sait que la position de la France, premier partenaire commercial de l’Algérie, avec un volume d’échange de plus de 6 milliards d’euros, est fragile sur le moyen terme si elle ne s’accompagne pas d’un signal fort en termes d’investissements directs.

Nicolas Sarkozy, accompagné des patrons de grands groupes industriels, qui représentent, selon lui, « la moitié du CAC 40 », c’est-à-dire des entreprises cotées en bourse, a bénéficié d’un accueil exceptionnel pour un ministre français, digne d’un chef d’Etat. Celui qui s’est qualifié de « premier voyageur du métro d’Alger », lors de sa visite du chantier du métro de la capitale, s’est essayé non sans un certain succès à donner un coup d’accélérateur aux relations bilatérales. L’hôte de marque de l’Algérie, reçu avec les égards dus à un chef d’Etat, en a profité pour soigner sa stature internationale, et ce, après l’avoir fait lors de ses visites en Chine et aux Etats-Unis. De ce fait, avec l’Algérie, il ne veut pas en rester au stade des déclarations d’intention. Concrètement, le volontarisme du ministre français, qui agace plus d’un en France - notamment l’Elysée - s’est traduit par la signature d’un contrat entre Alstom et la SNCFA pour l’électrification de plus de 300 km de voies ferrées algéroises, une convention de prêt de 50 millions d’euros pour la reconstruction de la région de Boumerdès et la conversion de 110 millions d’euros de dettes algériennes en investissements d’infrastructures.

Cela paraît modeste, mais pour Sarkozy, l’essentiel était de donner un signal fort en direction à la fois de l’Algérie avec laquelle il veut « un vrai partenariat économique » et en direction des entreprises françaises à qui il a déclaré que « la meilleure façon de conforter la sécurité [en Algérie] c’est le progrès économique, le développement ». Ainsi a-t-il proposé, au cas où les entreprises françaises seraient retenues pour la réalisation du métro d’Alger, de fournir aux Algériens la moitié de l’ingénierie financière. Tout comme il a annoncé à propos de la dette algérienne la venue d’une délégation française qui serait chargée d’étudier le moyen d’élargir le cadre financier entre la France et l’Algérie. En clair, Nicolas Sarkozy veut donner aux relations algéro-françaises des bases solides et durables, de sorte que la France garde une position privilégiée sur le marché algérien. Bien sûr, si entre les deux pays, on assiste à un rapprochement spectaculaire, il existe des points d’achoppement, voire bloquants.

La question du Sahara occidental en est une. Le passé entre les deux pays en est une autre, et ce, même si les deux pouvoirs font semblant comme si la page était définitivement tournée. Or, sur cette question, les Algériens attendent de la France qu’elle assume son passé colonial fait de sang et de larmes, comme l’ont fait les Etats-Unis à l’égard du Vietnam et tout récemment sur la question des tortures en Irak. Certes, tout récemment, à l’initiative du maire de Paris, Bertrand Delanoé, a été inaugurée la place Maurice- Audin, et ce, après que ce même maire a inauguré une plaque en hommage aux victimes algériennes d’octobre 1961 et une place du 19-mars 1962. Toutefois, le geste du maire de Paris, contre qui se sont élevés les élus de droite, reste un acte individuel qui n’engage ni sa formation, le Parti socialiste ­p ; ce dernier refuse de condamner les tortures commises en Algérie par l’armée coloniale ­p ;, et encore moins le gouvernement français. Autre occasion ratée, le 60e anniversaire du débarquement de juin 1944.

Jacques Chirac a bien sûr rendu hommage aux soldats américains et britanniques, mais aussi aux soldats polonais, aux soldats tchèques, aux soldats grecs Mais pas un mot sur ces dizaines de milliers de tirailleurs algériens et marocains qui formaient le gros des forces françaises de libération. En effet, sur les 290 000 soldats « musulmans » de « l’Armée d’Afrique », on comptait 134 000 Algériens « musulmans » - soit les effectifs actuels de l’ANP -, alors que l’Algérie n’était peuplée que de 7 millions d’habitants ! La France n’a pas encore rendu hommage à ces oubliés de l’histoire. Enfin, dernier facteur bloquant, la question des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Sarkozy ­p ; bien que ce ne soit ni le lieu ni le moment ­p ; partage avec la droite française la même appréciation concernant cette question, à savoir privilégier les relations avec les pouvoirs en place au détriment du respect des droits humains. Ce en quoi il a bien tort. D’autant que ce sont les démocrates qui ont fait le plus pour que les deux pays renforcent davantage leur coopération.

Cela étant, après cette parenthèse, s’il faut se féliciter de l’intérêt accordé par Paris aux relations avec Alger, la question est de savoir dans quelle mesure les engagements de Sarkozy, si jamais ils étaient concrétisés, seraient respectés par la gauche si celle-ci venait à accéder aux affaires à l’issue de l’élection présidentielle de 2007 ! En effet, la droite à laquelle appartient Nicolas Sarkozy est en mauvaise posture. Balayée lors des élections régionales d’avril dernier, elle risque de l’être de nouveau à l’occasion des élections européennes. La politique antisociale ­p ; remise en cause des minimas sociaux, projet de privatisation des fleurons de l’industrie française comme EDF-GDF (électricité et gaz de France) et de la SNTF ­p ; du gouvernement de droite risque de coûter l’élection de Sarkozy au cas où il se présenterait à la présidentielle de 2007 comme il en a manifesté l’intention. Pour en revenir aux relations bilatérales, d’aucuns s’interrogent sur le fait de savoir ce qui relève de la démarche personnelle de Nicolas Sarkozy qui aime jouer à l’électron libre au sein de la droite française, et ce qui relève des rapports d’Etat à Etat.

Autrement dit, même si parfois Sarkozy s’est montré quelque peu prudent sur certains dossiers, il n’en reste pas moins que les Algériens ont donné l’impression d’avoir cédé à son côté séducteur. Par méconnaissance des réalités politiques internes françaises ? Sans doute.

Hassane Zerrouky, Le Matin