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Chronique de la dernière marche d’Alger

 
Il faut noter tout d’abord qu’à l’origine de la marche du 14 juin 2001 à Alger, était la plate-forme d’El-Kseur.
lundi 14 juin 2004.

Celle-ci venait de voir le jour après des débats houleux et des réunions marathon à l’issue desquels, six wilayas (Tizi-Ouzou, Béjaïa, Bouira, Boumerdès, Bordj Bou-Arréridj et Sétif) avaient émis dix-sept revendications à l’adresse du pouvoir.

La coordination interwilayas avait voté alors une résolution portant organisation d’une marche nationale au cœur de la capitale et qui démarrerait des Pins-Maritimes pour s’ébranler vers El- Mouradia. Objet de la marche : remettre la plate-forme d’El-Kseur à la présidence de la République. Deux millions de jeunes mobilisés, de plusieurs wilayas, vont ainsi se mettre en branle pour prendre la route d’Alger. La veille, le ministère de l’Intérieur, sans exprimer une opposition de principe à la marche, induisait l’opinion publique en erreur en prétendant avoir négocié avec les organisateurs une modification de l’itinéraire de la marche. Aux dires de Zerhouni, l’itinéraire négocié reconduisait en somme le tracé assigné à toutes les marches, à savoir l’étroite bande de “démocratie piétonne” autorisée, allant de la place du 1er-Mai à la place des Martyrs.

La veille du 14 juin 2001, l’autoroute reliant Alger à Tizi Ouzou sera investie en force par les gendarmes et les compagnies antiémeutes des CNS pour empêcher les jeunes venant de Kabylie d’avancer. Comme d’habitude, les automobilistes seront passés au peigne fin et gare aux voitures immatriculées 15 ou 06. Dès les premières heures de ce jeudi noir, la route Moutonnière arborera un spectacle de guerre civile. Les manifestants, venus de Kabylie, se verront de plus en plus réduits en nombre à mesure qu’ils progressaient vers les boyaux de la capitale. De deux millions au départ, ils ne seront plus qu’un million à l’arrivée. Des jeunes, qui ont entamé une marche à pied depuis leur village d’Amizour, ne gagneront jamais Alger. Ainsi le voulait la machine répressive du régime. Les affrontements seront féroces entre marcheurs et forces de l’ordre, mais aussi entre marcheurs et Algérois, manipulés par la police ou, tout simplement, voulant protéger leurs quartiers. Les actes de vandalisme gratuit mêlés à des pillages en tout genre emboîteront le pas aux expressions proprement politiques. Dans leur conférence de presse du samedi 16 juin, les représentants des archs alerteront l’opinion nationale et internationale quant aux contrevérités colportées autour de cette marche. Ils iront jusqu’à accuser la police d’avoir enjoint à des flics en civil de s’en prendre à des citoyens et les agresser à l’arme blanche. Dans le même temps, ils reprochent aux services de sécurité d’avoir fait montre de laxisme face aux pilleurs pour dénigrer les marcheurs, et d’avoir sciemment incité les jeunes Algérois à des actes de violence contre leurs congénères kabyles.

L’on se rappelle, en l’occurrence, du jeu trouble joué par l’ENTV à l’époque, s’illustrant par une couverture unilatérale des événements et qualifiant les jeunes manifestants de " voyous ", comme leurs aînés d’Octobre l’avaient été, eux, dont les expressions de ras-le-bol deviendront un " chahut de gamins " dans le jargon des apparatchiks. On se souvient particulièrement des propos de " Ammi Ahmed " à la télévision, quand il montait les Algérois contre les Kabyles, et surtout Bouteflika saluant le “civisme” et le “patriotisme” des Ouled Sidi-Abderrahmane qui ont “dignement défendu leur ville contre les hordes d’agresseurs”.

Le bilan de ces terribles journées sera lourd : six morts, dont deux journalistes, plus de 300 blessés, et plus d’une centaine de disparus qui réapparaîtront quelques jours plus tard. Certains ont mis plusieurs jours avant de regagner leurs domiciles. D’autres se révèleront détenus dans des locaux de la police et soumis à des sévices corporels. “On nous a traités comme des terroristes !” devait crier l’un d’entre eux.

La marche du 14 juin était la première et la dernière action populaire née du Printemps noir à se produire à Alger. Le tandem Bouteflika-Zerhouni en fera prétexte pour interdire toute manifestation de rue dans la capitale.

M. B. pour Liberté.

Une pensée pour Fadhéla et Adel
Il était écrit que ce devait être leur ultime couverture. Elle, c’est Fadhéla Nedjma, reporter au quotidien Echourouq El Yawmi. Elle aurait eu 30 ans aujourd’hui. Lui, c’est Adel Zerrouk, 26 ans, journaliste au quotidien arabophone Errai. Ils couvraient les événements du 14 juin à hauteur du 1er-Mai, à quelques encablures de la Maison de la presse, lorsqu’un bus furieux aux couleurs de l’Etusa, est sorti du garage de l’ex-RSTA à la rue Hassiba, avant de foncer sur les manifestants. Son conducteur tentait visiblement de sauver l’autobus des flammes. Dans la foulée, les deux journalistes seront fauchés.