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Aidan White : « L’Union européenne va agir »

 
Aidan White est le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) forte de plus 500 000 journalistes dans quelque 100 pays.
dimanche 20 juin 2004.

Il affirme, après l’entretien qu’il a eu récemment avec le président du Parlement européen suite à l’emprisonnement d’Hafnaoui Ghoul et de Mohamed Benchicou que la Commission européenne va interpeller les autorités algériennes.

Le Matin : Vous avez décidé d’organiser jeudi prochain une manifestation de solidarité avec la presse algérienne suite à la décision politique des autorités d’emprisonner le directeur du journal Le Matin et le journaliste Ghoul Hafnaoui

Aidan White :Les préparatifs d’un tel événement ne constituent pas pour les organisateurs un souci dans la mesure où l’objectif de la démarche revêt une importance capitale pour la survie d’une presse indépendante en Algérie qui milite pour l’instauration d’une véritable démocratie. Le Parlement, la Commission européenne et les organisations de la société civile du continent sont conscients de ce danger qui menace la presse libre en Algérie. Je ne vous cache pas que cette initiative, destinée à sensibiliser davantage les responsables européens, a été encouragée par le président du Parlement européen Pat Cox. Ce dernier a affiché une totale disponibilité à accompagner notre action. Mieux encore, durant nos différentes entrevues, il a fait part lui aussi de son inquiétude de la situation de la liberté d’expression qui prévaut en Algérie. Le parlementaire numéro un de l’Europe partage également le point de vue et les revendications des organisations de défense de la liberté de la presse consistant à libérer immédiatement les journalistes emprisonnés, comme première étape, puis d’exiger du gouvernement algérien de réviser les dispositions du code pénal qui à chaque fois motivent les actions contre la presse. Les parlementaires qui prendront part à l’événement ont fait part également d’une éventuelle action de la Commission européenne qui compte réagir en direction du gouvernement algérien. Les verdicts barbares infligés à Mohamed Benchicou, directeur du Matin, et Hafnaoui Ghoul, correspondant à Djelfa, ont choqué tout le monde.

Croyez-vous que les Etats de l’Union européenne (UE) iront jusqu’à interpeller les autorités algériennes ?

Ils ne peuvent pas faire autrement. Avant cette date, je pense que les responsables de l’UE se disaient que les attaques contre la presse indépendante ne sont que conjoncturelles et que leurs artisans n’iraient pas jusqu’à franchir le Rubicon. Maintenant qu’un pas dangereux vient d’être franchi pour menacer et remettre même en cause l’acquis démocratique, il y va de la responsabilité de l’UE d’agir. L’Europe qui s’interdit d’engager une coopération économique avec un pays tiers sans le respect des droits de l’Homme ne cautionnera certainement pas ce genre d’abus et de transgression contre un des principaux fondements de la démocratie qui est la liberté de la presse. Article 02 de l’accord d’association.
On peut évoquer les raisons de la realpolitik dans certains cas qui font que les Etats ne bougent pas, mais pas devant cette situation qui risque de discréditer une certaine réputation démocratique des pays de l’Europe. Cela dit, il ne faut pas oublier que les dirigeants européens ont des comptes à rendre à une opinion qui ne cesse de s’exprimer à travers les organisations de la société civile. En tout état de cause, des contacts, selon les informations dont nous disposons, font état d’échange d’informations entre parlementaires, responsables à la Commission européenne, d’un côté, et dirigeants politiques de chaque pays de l’autre. Pat Cox a affirmé que les Etats membres de l’UE sont tous informés de ces dépassements. La participation d’une délégation de parlementaires et de responsables de la Commission européenne traduit le souci de ces derniers de s’informer davantage sur l’évolution de la situation.

Pour avoir pris contact avec les responsables du Parlement et de la Commission européenne, peut-on savoir ce qu’ils pensent justement des deux condamnations qui ont ciblé Benchicou et Ghoul ?

Je vous le dis tout de suite : en ce qui concerne l’affaire de M. Benchicou, les responsables européens ne croient pas à l’histoire de bons d’épargne fomentée pour maquiller une décision politique de le mettre en prison. On ne peut pas duper tout un monde lorsque dirigeants européens, experts et organisations de la société civile savent que les bons d’épargne trouvés sur le journaliste constituent une créance en dinars non négociable à l’étranger et qui se trouve dans une banque algérienne. Tout le monde sait qu’on ne peut parler de mouvement de capitaux ou d’infraction à la réglementation de change que lorsqu’il s’agit de sommes importantes en devises avec lesquelles on peut engager des investissements à l’étranger. Or, à ma connaissance le dinar algérien ne constitue pas une devise. C’est pour cette raison que la Fédération internationale des journalistes a qualifié la décision d’emprisonnement de M. Benchicou « de verdict barbare » tendant à faire taire le journaliste. Idem pour le cas de Hafnaoui Ghoul dont le seul et unique message qui ressort de la peine prononcée contre lui est d’empêcher le correspondant de faire part des malversations et des abus de pouvoir des autorités locales. Les responsables européens, pour résumer leur état d’esprit sur cette question, arrivent mal à comprendre la duplicité des autorités algériennes qui en même temps qu’ils s’engagent à préserver les acquis démocratiques tentent de mettre un terme aux journaux qui ne sont pas de leur côté. En tout état de cause, l’Europe est aujourd’hui consciente qu’il faut engager des actions d’urgence pour protéger la presse indépendante en Algérie. Les organisations de défense de la liberté de la presse se concertent actuellement pour élaborer une stratégie de solidarité européenne. A ce propos, nos interlocuteurs de la Commission européenne ont répondu positivement pour appuyer et entreprendre toute action susceptible d’améliorer la situation. Une interpellation officielle du gouvernement algérien n’est pas à écarter.

Par Nadir Benseba, Le Matin