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Affaire Khalifa : Jusqu’où ira la justice ?

 
« Ce sont les barons et les lobbies d’intérêt qu’il faut pourchasser et non pas les petits revendeurs à la sauvette. Ce sont ceux-là qui gangrènent l’économie nationale. »
lundi 21 juin 2004.

Cette déclaration a été faite par Ahmed Ouyahia, chef du gouvernement, le jour de l’ouverture de la 24e session du Conseil national économique et social qui s’est tenue le 13 juin dernier.
Deux jours plus tard, le 15 juin, Tayeb Belaïz, déclarait à la presse : « J’ai décidé d’ouvrir le dossier du groupe Khalifa de manière complète et globale en ma qualité de ministre de la Justice. » Avant d’ajouter : « Tout complice ou autre personne ayant gardé silence ou participé de quelque manière que ce soit dans cette affaire sera sanctionné. »
Faut-il alors conclure que le dossier de Abdoulmène Khalifa été « fermé » auparavant malgré le fait qu’il fait l’objet depuis presque une année de poursuites judiciaires dans 14 affaires à caractère commercial et 4 autres d’ordre criminels ?
Jusqu’à ce jour, seule l’affaire portant sur la tentative de transfert illégal de devises dont sont coupables trois proches collaborateurs de Rafik Abdelmoumène Khalifa, en date du 24 février 2003, a été jugée récemment.

Au moment où la justice algérienne prend tout son temps pour traiter ce dossier qualifié par Ouyahia « d’escroquerie du siècle », la justice française est à sa troisième mise en examen de personnes impliquées dans la gestion de certaines filiales du groupe installées sur son sol.
Ainsi et juste après le lancement par l’intermédiaire d’Interpol d’un mandat d’arrêt international à l’encontre d’Abdelmoumène rafik Khalifa, patron du groupe qui porte son nom, la justice française a saisi les tribunaux de Nanterre, de Paris et de Bobigny. Les instructions ouvertes visent la gestion de la compagnie aérienne Khalifa Airways, la société de location de voitures, Khalifa Rent Car et Khalifa Tv.
Le 1er avril 2004, Isabelle Prevost-Despres, juge d’instruction, décide de mettre en examen M. Couchana, successeur d’Abdelmoumène Khalifa à la tête du groupe en France. Ce dernier est accusé d’abus de biens sociaux et de banqueroute. Il sera mis en détention préventive. Selon les enquêteurs français, les pertes liées à la liquidation sont estimées à 100 millions d’euros, tandis que les impayés en France ont été évalués à plusieurs millions d’euros. Plus grave encore, le groupe d’Abdelmoumène n’a laissé aucun compte, ni comptabilité, et l’ensemble des ordinateurs avaient disparus. Même les employés étaient payés en espèces à partir de fonds envoyés par Abdelmoumène Khalifa de son exil londonien, rapporte le quotidien français Le Monde dans une de ses éditions

Le nom du célèbre acteur français, Gérard Depardieu, revient très souvent dans cette affaire. L’enquête menée par la justice française a révélé des détournements d’actifs ayant caractérisé la gestion de la société de location de voiture liquidée le 29 juillet 2003. De nombreux véhicules de luxe ont été loués, dans des conditions contraires aux intérêts de la société, à des personnalités comme Gérard Depardieu, rapporte Le Monde. Le même quotidien, dans son édition du 12 juin 2004, annonce de nouvelles mises examen de deux personnes dans le cadre de l’enquête menée sur cette affaire par Isabelle Prevost-Despres. Il s’agit de l’homme d’affaires et ami d’Abdelmoumène, en l’occurrence Dominique Aute-Leroy, et le notaire qui a finalisé l’opération de revente de la villa du patron de Khalifa, sise à Cannes. Cette dernière, selon toujours Le Monde, a été revendue pour un montant de 10 millions de dollars alors qu’elle a été acheté pour la bagatelle de 30 millions de dollars. Ce montant aurait été remis par le notaire à Abdelmoumène Khalifa à l’aéroport de Londres. L’homme d’affaires a été mis en examen pour complicité de banqueroute. Tandis que le notaire est accusé d’avoir mené une transaction illégale en n’informant pas le liquidateur judiciaire des filiales du groupe. L’autre piste suivie par les enquêteurs français est celle du blanchiment d’argent. Plusieurs transferts de fonds, via des banques de Sao Paulo, Dubaï, Washington, entre autres,ont été effectués depuis le mois de mai 1999 à partir de Khalifa Bank, à Alger. En clair, c’est l’argent algérien qui a financé l’ensemble des affaires d’Abdelmoumène à l’étranger.

L’autre zone d’ombre dans cette affaire concerne les acquisitions du groupe. La totalité des achats de parts menés par la banque du groupe, depuis sa création, ont été tenus en secret. La première acquisition a été celle de la compagnie aérienne Antinéa Airlines. Difficile de comprendre la logique d’achat de cette compagnie à un moment où Khalifa Bank soutenait financièrement Khalifa Airways qui venait juste de commencer ses activités. Quel est le montant de la transaction ? Combien de millions de dollars ont été versés aux propriétaires de la compagnie aérienne Antinéa ?

L’autre acquisition que personne n’arrive à expliquer a été celle des 29% des parts de la Fiba (un holding de participation installé au Luxembourg) détenus dans la Société Générale -Algérie. Son conseil de surveillance est présidé par Ali Benouari, ministre délégué chargé des Finances sous le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali (1991-1992). Abdelmoumène racheta les parts de la Fiba en octobre 2002.

Là aussi, le montant de l’acquisition est gardé secret jusqu’à aujourd’hui. Abdelmoumène semblait porter un intérêt particulier aux banques. En septembre 2001, il acheta un établissement bancaire allemand, l’ Erste Dosenheimer Private bank (EKP). D’autres achats vont suivre comme la branche internationale d’une société allemande du bâtiment et le lancement de deux chaînes de télévision. La piste d’achats de complaisance de ces sociétés et banques n’est pas à écarter aujourd’hui. La première question qui nous vient à l’esprit concerne le coût de l’ensemble de ces opérations et l’absence totale de contrôle de la part de la commission bancaire et de la Banque d’Algérie. Normalement, tout transfert important de devises vers l’étranger non justifié devait attirer l’attention des autorités financières du pays. Créé au mois d’août 1998, Khalifa Bank a mené ses activités sans être nullement inquiétée jusqu’au mois de septembre 2002, où un interdit de transfert lui a été signifié.

Et le comble, c’est quand une chroniqueuse mondaine nous apprenait par l’intermédiaire de l’émission Droit de savoir, diffusée par Tf1, le 1er juin dernier, qu’Abdelmoumène a gracieusement payé Catherine Deneuve et Gérard Depardieu pour venir à Alger assister au match de football ayant opposé l’Olympique de Marseille à l’équipe nationale algérienne. Sting , Pamela Anderson et d’autres célébrités mondiales ont été, quant à elles, aussi rémunérées pour animer la soirée du lancement de Khalifa Tv qui a eu pour théâtre la résidence cannoise d’Abdelmoumène. Un chèque de près de 100 000 euros aurait été octroyé à chaque participant.

Par M. Chermat, La Nouvelle République