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Conférence de presse RSF- éditeurs à Paris : L’Europe se mobilise

 
jeudi 24 juin 2004.

Liberté : Comment avez-vous réagi à la condamnation du directeur de la publication du Matin, Mohamed Benchicou, à deux années de prison ferme et du journaliste correspondant de Djelfa Hafnaoui Ghoul, à deux mois de prison ferme ?

Sidiki Kaba : président de la Fédération des droits de l’Homme (FIDH) Nous avons toujours condamné l’emprisonnement des journalistes. Nous considérons, dans le cas de l’Algérie, d’absolument scandaleuse cette décision du régime algérien de procéder à l’emprisonnement des journalistes. Nous dénonçons fermement cette mesure au nom de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) que nous estimons lourde, difficile et inacceptable.

Quel sens donnez-vous au recours à l’emprisonnement des journalistes par le pouvoir algérien ?
Cela atteste d’un durcissement du régime car on a touché à une liberté, en l’occurrence celle de la presse qui est absolument fondamentale pour la santé de la démocratie dans tout pays. À plus forte raison quand on s’inscrit dans un processus où l’on tend à parler de soutien à l’enracinement social de la démocratie et où on tend à faire croire qu’on ambitionne de démocratiser la gestion institutionnelle. C’est pour cela qu’on ne doit pas mettre les personnes en charge de préconiser ces idées de démocratie et d’État de droit, à savoir les journalistes, en prison. Dans tous les cas de figure, si les journalistes ne peuvent pas répercuter ces idées en toute démocratie et liberté, c’est qu’il y a une véritable menace sur la démocratie. L’état de la démocratie, dans n’importe quel pays, est fonction de la place réservée à la presse.

Ne pensez-vous pas que les intimidations contre la presse touchent également d’autres segments de la société ?
Effectivement, elles portent atteinte non seulement à la presse, aux militants des droits de l’Homme, mais aussi à tous les citoyens qui ont le droit de bénéficier d’une société démocratique et d’une liberté d’expression. Nous estimons que les journalistes n’ont fait qu’exercer leur profession et que la justice ne doit pas accepter de servir comme moyen de règlement de compte entre le pouvoir et les journalistes. La justice ne doit pas non plus accepter d’être le bras armé du pouvoir.

Pensez-vous que ces menaces du pouvoir algérien se limiteront uniquement à la presse ?
Dans un premier temps, il s’agit effectivement d’un signal fort du pouvoir en direction des journalistes, pour leur dire qu’il n’acceptera pas leurs critiques. Ce signal s’adresse en même temps à d’autres franges de la société qui oseront critiquer le pouvoir. Bientôt, donc, dans un deuxième temps, ce sera le tour des syndicats, des organisations de la société et les militants de droits de l’Homme qui seront intimidés et menacés.

Les condamnations à des peines de prison ferme du directeur du journal Le Matin, du correspondant de la wilaya de Djelfa, du directeur du journal Le Soir d’Algérie et d’un journaliste de ce quotidien sont liées à leur dénonciation à des affaires de malversations et d’abus du pouvoir. Pensez-vous que pour éviter la prison, les journalistes ne devraient pas aborder les sujets qui ont trait à la gestion des affaires publiques par le pouvoir ?
Non. Dans tout pays, le droit à l’information est fondamental et sacré. On ne peut pas reprocher à un journaliste de dire sa position et son opinion par rapport à la gestion des affaires de l’État par le pouvoir. C’est le rôle même du journaliste de porter à la connaissance du public comment sont gérées les affaires de l’État.

En tant qu’organisation internationale de défense des droits de l’Homme, comptez-vous initier des actions de solidarité avec la presse algérienne ?
Nous sommes justement en train de réfléchir à toutes les actions susceptibles de réconforter et de soutenir les journalistes en Algérie et qui obligeraient dans le même temps les autorités algérienne à respecter le droit des professionnels des médias à informer les citoyens de tout ce qui se passe dans leur pays.
Que les journalistes algériens, en ces temps d’intimidation, tiennent bon et continuent d’exercer leur profession. Car, il est hors de question de se taire devant les agissements du pouvoir algérien. Et nous comptons nous mobiliser pour défendre la liberté de la presse.

Conférence de presse, hier à Paris, RSF-Editeurs
L’Europe se mobilise

En Europe, la pression monte sur le pouvoir algérien. Depuis quelques jours, les initiatives se multiplient pour obtenir la libération de Ghoul Hafnaoui et de Mohamed Benchicou.
Hier, au siège de l’association Reporters sans frontières (RSF) à Paris, des représentants de la presse algérienne ont tenu une conférence de presse pour expliquer la situation difficile que vivent les journalistes en Algérie depuis quelques mois. Une initiative suggérée par la correspondante du quotidien El Watan à Paris, Nadjia Bouzeghrane, qui coordonne en France un comité de soutien aux deux journalistes incarcérés.
Les intervenants ont appelé à une solidarité avec les journalistes algériens. Car, comme l’avait souligné le président de RSF, Robert Menard : “on est loin de ce qu’on pouvait espérer comme solidarité au niveau de l’Europe.” En effet, malgré la multiplication des attaques des journalistes algériens, aucun dirigeant européen n’a encore interpellé officiellement le pouvoir, et les journaux français se sont distingués par une couverture timide de ces évènements. “Nous pouvons comprendre qu’il puisse exister, aujourd’hui, une concurrence entre les Français et les Américains sur le marché algérien”, a expliqué le directeur d’El Watan, Omar Belhouchet. Mais cela ne devrait pas, selon lui, empêcher les médias et les hommes politiques français de défendre la liberté d’expression en Algérie. Surtout dans le contexte actuel marqué un acharnement sans précédent contre la presse indépendante. “Avec l’emprisonnement de Ghoul Hafnaoui, nous avons eu le premier cas de l’application du nouveau code pénal(...). Ce journaliste est, aujourd’hui, visé par 39 plaintes. De mémoire de journaliste, je n’ai jamais vu un tel cas d’acharnement bestial contre un journaliste”, affirme M. Belhouchet. Un acharnement que confirment les chiffres et les exemples cités par le secrétaire général du Syndicat national des journalistes algériens (SNJ), Rabah Abdallah : “pour avoir écrit qu’un chargé de communication des douanes aurait été révoqué”, un journaliste algérien risque 6 mois de prison ferme. Le verdict sera rendu le 29 juin prochain. Lors du procès, le procureur avait dit qu’il ne connaissait pas le conditionnel ! Nous assistons à la mise en place par le pouvoir d’une entreprise liberticide. Il y a 250 plaintes contre des journalistes qui sont actuellement instruites. Et 10 journalistes sont en liberté provisoire. “Aujourd’hui, la délégation est attendue à Bruxelles, en Belgique, où elle participera à un débat organisé par la Fédération internationale des journalistes (FIJ). Elle devrait, également, avoir des entretiens avec des responsables de la Commission européenne. Jeudi soir, les représentants de la presse algérienne seront de retour à Paris pour prendre part à une réunion publique organisée par le mouvement "Algérie Ensemble" avec les initiateurs des pétitions, exigeant la libération de Ghoul Hafnaoui et Mohamed Benchicou”.
Et, selon Omar Belhouchet, dans quinze jours, la même délégation devrait se rendre à Washington, aux Etats-Unis, pour des entretiens avec des responsables américains sur la situation de la presse en Algérie. Demain, à Rome, la section locale de RSF entend protester contre la venue du président Bouteflika en visite officielle en Italie. L’organisation interpellera le président et le premier ministre italien sur les atteintes à la liberté de la presse en Algérie. Les prochains jours devraient être marqués par une montée en force de la mobilisation. Le Conseil des démocrates musulmans (CDM), un mouvement proche de l’Union pour un mouvement populaire (UMP, au pouvoir en France) organisera, dans les prochains jours, un rassemblement sur le Parvis des droits de l’homme à Paris pour exiger la libération immédiate des deux journalistes emprisonnés. “Nous allons organiser un rassemblement pour soutenir la cause des journalistes algériens et demander la libération immédiate des deux journalistes emprisonnés. Nous allons à la même occasion rendre un hommage aux martyrs du 5 octobre 1988 qui sont morts pour mettre fin à la pensée unique”, conclut le président du CDM, Abderrahmane Dahmane.

Par N. Mellal et L. Guemache, Liberté