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Le commerce du Kif : le cartel de Naâma

 
D’énormes quantités de kif traité transitent par Naâma, notamment Mechria, pour être acheminées vers le marché européen, via le port d’Oran, passant par l’axe El Bayadh-Ouargla-El Oued, pour être convoyées vers la Tunisie et la Libye.
samedi 26 juin 2004.

Le trafic de kif est très lucratif au point où une bonne partie des éleveurs de la région se sont convertis à cette activité en utilisant le cheptel comme moyen de paiement de la marchandise.

Celle-ci est dissimulée dans une sorte de double fond des camions type GAC et Berliet qui assurent en général le transport des bêtes. Les usines permettant l’emploi et le développement économique sont inexistantes, dans cette ville, exception faite de deux minoteries, dont une a été installée grâce à un prêt bancaire. La wilaya de Naâma et surtout la ville de Mechria vivent principalement des revenus du commerce du kif.

En l’espace de moins de deux ans, une somme de 250 milliards de centimes a été débloquée pour financer quelque 300 projets dans le cadre du Programme national de développement de l’agriculture (PNDA), mais les résultats restent invisibles. Ces projets concernent en général le développement de l’activité agropastorale de la région, notamment l’élevage des ovins et l’agriculture en milieu steppique. Le kif semble être l’activité qui rapporte le plus aux éleveurs et agriculteurs de cette wilaya. Le transport d’un kilogramme de kif de la frontière marocaine à la ville la plus proche, Mechria, par exemple, rapporte... 15 000 DA. Cette manne financière permet à tout le monde de vivre aisément.

La dépendance économique vis-à-vis de ce trafic est rompue à chaque fois qu’un réseau de trafiquants est neutralisé. Durant la période de restructuration des filières démantelées, les prix de consommation, du loyer et de l’immobilier connaissent une hausse considérable. Cette situation a été vécue en janvier 2003 après la saisie de 598 kg de kif dans une Toyota Station, portant une fausse plaque d’immatriculation, abandonnée par ses occupants à la suite des tirs de sommation par des éléments de la gendarmerie nationale à Mechria. L’enquête a permis de lever le voile sur un important réseau de trafic de drogue, de documents et de blanchiment d’argent. Les dix principaux « acteurs » de ce réseau étaient déjà impliqués dans de nombreuses autres affaires. Pour convoyer la marchandise, les trafiquants utilisent en général des nomades éleveurs de cheptel, en transhumance le long de la frontière algéro-marocaine. Le baron de ce trafic est connu dans la région. Il a pour nom Chenafa Mohamed. Il est actuellement en prison, pour plusieurs autres affaires de drogue dont celles des 810 kg de kif, interceptés au mois d’avril 2000 à Mechraâ Nouar, wilaya de Naâma, des 71 kg saisis en mai 1999, au lieudit Le Rocher à Oran, des 58 kg interceptés au mois de mai 2000 à Souani à Tlemcen. Les membres de cette organisation circulent avec de vraies-fausses pièces d’identité. Ils seraient armés et dotés de différents types de téléphone portable, de véhicules légers, de moyens nécessaires pour assurer le transport et même l’escorte de la marchandise jusqu’à destination finale. Le fruit de ces transactions illicites leur a permis d’acquérir de nombreux biens mobiliers et immobiliers notamment à Tlemcen, Oran, Sidi Bel Abbès, Saïda et Naâma.

La « stratégie »
De somptueuses villas ont été achetées au prix fort, souvent dépassant les 100 millions de dinars. Ils ont réussi à développer une « véritable stratégie » pour l’acheminement de la drogue du Maroc vers le sud-est du pays avec la complicité des contrebandiers du Sud et celle de responsables et agents de l’administration locale. Preuve donnée est cette spectaculaire évasion d’un important membre de ce réseau de la maison d’arrêt d’Aïn Sefra après avoir enjambé le mur d’enceinte de l’établissement, arrêté plusieurs mois après à Oran. Des officiers de la gendarmerie nationale affirment que « cette affaire montre que l’on est en présence d’organisations mafieuses opérant au niveau maghrébin et même au-delà, relayées au niveau de chaque pays par de véritables réseaux puissants, polyvalents et fonctionnant selon un système cloisonné, reposant sur des critères d’anonymat et de secret, agissant en groupes limités et indépendants. Bien que la remontée des groupes soit difficile, l’action dans ces domaines doit demeurer un combat permanent qui nécessite de gros moyens et une révision totale du dispositif réglementaire de répression », a-t-on indiqué. Ils précisent que le jour du procès des membres de cette bande, les services de sécurité ont arrêté deux personnes aux alentours du tribunal de Mechria, à bord d’un véhicule type Clio, en possession de fausses pièces d’identité et d’une importante somme d’argent. « Nous avons découvert que les deux individus étaient des membres-clés du réseau, venus pour remettre l’argent à un entrepreneur chargé de constituer un avocat pour leurs complices arrêtés », a-t-on indiqué. Chenafa Mohamed, est connu à Mechria. Il fait même trembler de peur. Ses relations étroites avec certains responsables de la région sont de notoriété publique. A titre d’exemple, au moment où Chenafa Mohamed était recherché par les services de sécurité pour son implication dans des affaires liées à la drogue, il avait, en octobre 1995, versé (dans un compte domicilié à la BNA) des avances sur les montants de l’acquisition de deux lots de terrain, la première de 114 300 DA, et la seconde de 124 300 DA, au profit du chef de la sûreté de daïra de Mechria. Le même commissaire entretenait, semble-t-il, des relations intrigantes avec un des trafiquants de véhicules les plus recherchés. Ce dernier avait offert, à l’épouse de l’officier un camion de type Berliet GAK, le même que les trafiquants utilisent pour convoyer leur marchandise. A la suite d’une plainte adressée à la direction générale de la Sûreté nationale par un groupe de cinq cadres locaux, le commissaire a été muté à Béchar, puis à Oran, où il dirige le commissariat de la ville. La même ville où Chenafa Mohamed et ses acolytes ont été arrêtés avec de fausses pièces d’identité. Contactés, les responsables hiérarchiques du commissaire ont révélé que l’équipe de l’inspection générale dépêchée sur place à l’époque « n’a pas trouvé d’éléments probants sur une éventuelle relation entre le commissaire et les barons de la drogue. Les documents retrouvés, bons de versement, et les certificats de conformité ne représentent pas des preuves suffisantes pour confirmer les graves accusations de ces cadres. » Cette affaire a fait couler beaucoup de salive à Mechria où les trafiquants sont capables de tout. Il y a quelques mois, ces mêmes trafiquants ont réussi à faire pression sur la justice en faisant restituer les 1200 têtes de cheptel, saisies par les gardes-frontières au moment où leurs propriétaires, des trafiquants de drogue, devaient traverser la frontière en direction du Maroc. De nombreuses personnes se sont rassemblées devant la wilaya menaçant de recourir à des émeutes, poussant le wali à ordonner la restitution du cheptel. Une décision jugée grave dans la mesure où de nombreux citoyens ont été traduits en justice et condamnés lourdement juste pour avoir été arrêtés au niveau de la bande frontalière, où ils faisaient paître leurs troupeaux.

Par Salima Tlemçani, El Watan