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GSPC : Racket et sabotages

 
Les infrastructures électriques, nouvelle cible du GSPC, sont protégées par des patriotes. Reportage parmi ces “gardiens de la lumière”.
dimanche 4 juillet 2004.

Les lieux semblent déserts. Au sommet de la crête, se dresse une guérite. L’abri, construit avec des rameaux, surplombe un vaste panorama. Des vignobles à géométrie variable tapissent le piémont. Çà et là, au cœur des jardins verdoyants, pointent quelques maisons de paysans. Au bord d’un chemin champêtre, se trouve une ferme d’apiculture, truffée de ruches bourdonnantes. Un vieux fellah revient des champs, le pas ralenti par la chaleur accablante. Hormis le mercure, les multiples tableaux de ce décor pastoral, inspirent la quiétude et l’insouciance. Ils y concourent tant bien que mal. Car ici, à Oued Guemim, ce petit bourg de Cap-Djinet - à 80 kilomètres d’Alger -, comme ailleurs, la terre nourricière est un enjeu vital. Ses enfants la disputent aux hommes en armes, retranchés dans les maquis environnants. “Pour vivre tranquillement, il n’y a qu’à se taire, ne rien voir et ne rien entendre”, préconise le paysan rencontré sur la route. Souvent, il doit prouver sa docilité en s’acquittant d’une dîme. D’autres payent le prix du sang comme ces gardes communaux postés en contrebas sur un pont. Dans cette localité de Boumerdès, la terre est d’autant plus précieuse qu’elle regorge d’un trésor. Au milieu des arbres, des pylônes électriques sont plantés. Ils épousent une ligne droite qui s’étire à perte de vue, au bout d’un horizon azur. À proximité de la grande bleue, se profile la centrale électrique de Cap-Djinet. De nombreux Algériens lui doivent la lumière. À son tour, elle doit sa pérennité à une grappe de compatriotes, précisément, des patriotes ayant pour mission de prévenir les actes de sabotage, le kalachnikov au point. À chaque groupe, son lot de pylônes, de privations et de sacrifices. Depuis leur recrutement par SPAS (Société de prévention et de sécurité, dont Sonelgaz est actionnaire) en 1996, dans le cadre d’une grande opération de sécurisation des lignes à haute tension, les patriotes de Cap-Djinet ont vu leurs effectifs baisser de moitié. Certains sont partis, beaucoup sont morts. Mais les pylônes sont restés debout. L’un d’eux jouxte la fameuse guérite sur la crête. Depuis huit ans, de jour comme de nuit, des jeunes hommes au courage intact se relayent dans cette cabane d’infortune. D’une meurtrière étroite, coupée dans les roseaux, les sentinelles guettent l’ennemi, ces saboteurs de poteaux, alternant la scie avec la dynamite. Le 25 juin dernier, alors qu’ils s’apprêtaient à quitter leur poste de surveillance, au terme d’une rotation ordinaire de 24 heures, leurs remplaçants leur apprennent “l’abattage” d’un pylône à l’aide d’une hache, du côté de Boudouaou. Depuis, les militaires sont venus prêter main forte aux patriotes. Ils partagent souvent leurs nuits de garde. Les temps sont durs. Après une accalmie relative, “les trouble-wiam” sont de retour. “Il y a une nouvelle génération de terroristes”, rectifie Ali, l’un des protecteurs des pylônes de Cap-Djinet. Son prénom n’est pas celui-ci. Tout comme ses compagnons, le patriote tient à garder l’anonymat. Non pas qu’il a peur des terroristes, mais il ne veut pas provoquer les foudres de son employeur. Avec un salaire mensuel de 14 000 DA, le tribut ne mérite guère les risques qu’il prend. “Nous comptons parmi les oubliés”, se plaint Ali, chichement vêtu d’un treillis usé. De sa vie, il n’a vu des journalistes. Grâce (ou à cause) de l’affaire des pylônes, il a la chance de s’exprimer. Ces colonnes sont sa tribune et celle de ses camarades à Oued Guemim, Koudiat Laarayess, Si Mustapha... et ailleurs. Les fils électriques, dont ils assurent la survie, nouent leur histoire. Ils démêlent le quotidien sombre de ces gardiens de lumière. Récit.
Mercredi 30 juin. Il est 11 heures. Dans une heure exactement, le groupe de Karim (appelons le chef ainsi) lèvera les voiles. Les hommes sont fatigués. Le plus jeune, Salim, revient du village où il est allé acheter des cigarettes. Cette petite virée lui a permis de décompresser et de prendre des nouvelles. Elles ne sont pas bonnes.
Un faux barrage a eu lieu la veille sur la route de Aïn El Hamra, à 6 kilomètres de son cantonnement. Diversement apprécié, l’événement ne constitue aucunement une surprise pour ses camarades. “Les faux barrages, il y en a régulièrement”, révèle Slimane, l’aîné du groupe. Les attaques contre les pylônes électriques un peu moins, mais elles existent. La dernière date d’environ deux mois, tout juste après les élections présidentielles. Les terroristes ont placé une bonbonne de gaz au pied d’un des pylônes. La charge défaillante n’a pas explosé. Mais elle a provoqué un vent de panique. Il y a deux ans, durant le mois de ramadhan, les assaillants sont parvenus à leur fin en abattant une charpente. Ce qui a plongé une partie des habitations des environs dans le noir. “Cela s’est passé de nuit, au cours d’un match de finale de coupe d’Afrique à laquelle participait la JSK”, raconte Ali.
Le pylône est désormais remis sur pied. Il se trouve à quelques centaines de mètres du poste d’observation des patriotes de Ouled-Guemim. De leur côté, ils sont chargés de surveiller deux principaux poteaux, ciblés par une offensive mémorable en 1996. L’un des mastodontes s’est effondré. Depuis, les différentes équipes se relayant sur le site, veillent au grain. Une dizaine de mètres séparent les deux édifices. Au milieu s’élève le campement. Parcouru par des tranchées tapissées de nylon noir et parsemé de postes de tir en pierres, le camp est accessible par un colline escarpée.

Un campement de fortune
Les chemins qui montent dévoilent des cahutes murées grâce à de menus matériaux, des branchages, des cartons... “C’est ici que nous nous couchons”, fait observer Ali avec dépit. Affligé par cette précarité, il s’emporte contre son employeur, indiffèrent. Au début, les hommes cohabitaient dans une sorte de roulotte qu’ils ont dégotée quelque part sur une route abandonnée. Le logis s’avérant trop petit, ils ont dû s’improviser maçons et ont érigé deux autres abris. “Cela ne fait rien. Personne n’était obligé d’accepter ce travail. Nous le faisons par devoir”, intervient Karim, le chef du groupe. Il entend clore ici le chapelet des lamentations. Peu disert, il sourit quand ses hommes reprennent leurs récriminations. Il s’éclipse carrément lorsqu’ils évoquent la situation sécuritaire de la région. À ce sujet, Ali, le plus bavard, fourmille de détails. Des yeux, il embrasse tous les douars des alentours, Ouled Ali, Aïn El Hamra, Sidi Daoud, Chouicha, Aïn El Bahria... asservis aux terroristes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Si le GIA imposait la terreur en coupant des têtes, les émules de Hassan Hattab font du racket, leur principale occupation. “Même si tu venais à vendre une brouette, tu dois leur donner la moitié de la somme”, explique le patriote. Du doigt, il montre les vignobles et l’exploitation d’apiculture. “Les propriétaires partagent avec eux le produit de leur récolte. C’est obligatoire”, martèle-t-il hargneux. Sa colère masque un aveu d’impuissance. Chargés des pylônes, Ali et ses amis participent également aux embuscades destinées à épurer les maquis. En vain, des terroristes, il y en a toujours. Si les régions limitrophes des plaines de Bouira constituent une zone de transit pour les éléments du GSPC, ces villages sont également un réservoir. Nos interlocuteurs l’attestent. À moins de 10 km de Cap-Djinet, se trouve la bourgade de Koudiat-Laarayess. Sur les hauteurs de la localité, à proximité d’un château d’eau et au milieu des champs se dressent d’autres pylônes. Les sentinelles en poste à cet endroit, dit Erachidia, n’ont rien à envier à leurs camarades de Oued- Guemim. À leur tour, ils constatent que la bête est loin de s’avouer vaincue. Badredine a 34 ans. Il a grandi ici. Mais le jeune patriote ne reconnaît plus cette terre qui l’a vu naître. Certains de ses enfants lui ont tourné le dos et sont montés au maquis. La saignée se poursuit. “L’un d’entre eux est de Oueled-Ziane, sept autres du douar Hadj-Ahmed, d’autres de Kdadra...”, nous apprend Badredine. Il évoque également une nouvelle génération de terroristes, frappant aux portes des humbles gens et réclamant l’impôt. “Tous sont des “émirs”, ironise Rachid, un des compagnons de Badredine.

Des cibles constantes
Le jeune homme doit convoler en justes noces ce jeudi. Mais il a peur que les terroristes “lui fassent sa fête” autrement. “Chez-nous, les mariages sont risqués. Ils sont d’autant plus dangereux quand le concerné est un patriote”, note-t-il avec une pointe d’humour. Mariage ou pas, Rachid est une cible constante. Il y a deux mois, un patriote et un garde communal ont été tués en pleine ville. “Nous ne pouvons même pas nous attabler ensemble à la terrasse d’un café”, relève Badredine excédé. “Nous ne sommes à l’abri nulle part. Même pas à l’intérieur de nos maisons”, se plaint-il. Au début du terrorisme, le patriote était sous les drapeaux. Dans la caserne de Blida où il a été affecté, lui parvenaient les informations les plus improbables de son village réduit en boucherie. De retour à Koudiat- Laarayess, il constate le génocide et décide d’intégrer le Groupe local de légitime défense. “Comme tous les jeunes, je rêvais de traverser la mer. Le terrorisme a eu raison de moi”, regrette Badredine nostalgique. Bien que misérable, il ne se résoudra pourtant jamais à se séparer de son klasch. Le 26 décembre 1996, il est recruté par Sonelgaz. Badredine avait à peine 24 ans. Comme si c’était hier, il se souvient de sa première rémunération. Ce salaire de la peur qui ne lui procure “ni satiété ni espoir.” “Je défends l’économie nationale”, corrige le jeune homme dans un sursaut patriotique. En 2000, lors d’un accrochage, il a failli payer cet engagement au prix de sa vie. La providence l’a épargné. Aujourd’hui, il est fier de dire que Erachidia, naguère considérée comme la porte du maquis est infranchissable pour les terroristes. “Auparavant, nul n’osait s’aventurer dans ces lieux”, s’enorgueillit le brave patriote. Pour autant, il le sait, des incursions sont opérées à d’autres endroits. “Il faudra mettre un groupe de patriotes devant chaque pylône pour éviter qu’ils soient attaqués”, recommandent distraitement ses voisins de Cap-Djinet. À leur recrutement, ils étaient 18 dans chaque brigade. Désormais, il n’en reste plus que 10 par groupe. Ils s’éteignent comme des étoiles pour que la lumière des pylônes scintille. À Chaabat El-Ameur, les patriotes locaux viennent d’être contactés par la Sonelgaz afin de sécuriser une nouvelle ligne de haute tension qui devra aller jusqu’en Italie. Saïd, leur chef, a quelques appréhensions d’autant que sa région se trouve au carrefour de massifs dangereux, à l’instar de Sid Ali Bounab, Saïd est unanime. De nouveaux terroristes ont gagné le maquis.

Le black-out
Le sombre dessein des terroristes
Le redressement des deux pylônes électriques de Boudouaou ciblés par une attaque terroriste, samedi dernier, nécessite un travail de longue haleine. Cinq jours après l’attentat, les techniciens de Kahrakib, une filiale de la maintenance de Sonelgaz, étaient toujours à pied d’œuvre, sous l’œil vigilant d’une unité de l’ANP, affectée à la surveillance du site. Implanté au milieu d’un verger, le premier pylône a été scié. Le second a fléchi sous le poids des lignes arrachées et devenues trop lourdes. Il se trouve au centre d’un terrain vague. Les ouvriers ont reconstitué sur le sol, la partie de la charpente endommagée, avant de la fixer à l’aide d’une grue sur le tronc resté intact. L’édifice métallique s’élève à 50 mètres. Protégés par des ceintures de sécurité et coiffés de casques, quelques “funambules” l’ont escaladé afin de boulonner les différentes pièces. L’exercice s’est déroulé sous un soleil de plomb. Selon un des travailleurs rencontrés sur les lieux, ce même pylône a fait l’objet d’un autre acte de sabotage, il y a une année. Notre interlocuteur rapporte que deux pylônes situés sur la route de Tidjelabine ont failli connaître le même sort. Ayant fait l’objet d’une attaque identique, samedi aussi, ils ont été tout juste cisaillés. La Sonelgaz vient de procéder à leur réfection. à Béni-Attas, dans la commune de Chaïbat El-Ameur, le bruit a couru autour de la destruction de poteaux de basse tension. La série noire continue. Elle a débuté au début des années 90, en 1993 exactement, lorsque les terroristes du GIA ont voulu s’attaquer à la centrale de Cap-Djinet. Le sabotage de pylônes a entraîné une vaste coupure d’électricité dans la capitale. Désormais, le GSPC prend le relais. L’éclat médiatique étant assuré avec ce genre d’actions. L’attentat contre la station d’El-Hamma, à Alger, revendiqué par cette organisation en est l’illustration.

14 000 DA contre danger de mort
Le salaire de la peur
“Si je venais à mourir, je mourrais le ventre plein et mes enfants auront de quoi manger”. Tel est le vœu d’un vieux patriote de Cap-Djinet, reconverti à la surveillance des pylônes électriques. Il a profité de la visite du directeur de SPAS pour formuler ce désir ultime. S’ils ont accès aux différents droits sociaux, inhérents aux relations de travail, ces vigiles d’un genre particulier ne sont guère bien lotis. “j’aurais pu postuler pour un poste d’agent de sécurité dans une entreprise et me la couler douce au lieu d’être ici, bravant constamment le danger”, s’insurge Ali, un des patriotes de Ouled-Guemim. Se faisant le porte-parole de ses compagnons, il exprime leur ras-le bol. Abandonnés dans la montagne, tous doivent se débrouiller pour rentrer chez eux une fois leur mission achevée. Ils font de l’auto-stop, l’arme sur l’épaule. “Je dois parcourir 13 km pour rejoindre mon village. Le transport me coûte 2 000 DA par mois”, dira l’un d’eux. Incluant toutes les indemnités, y compris la prime de risque, le salaire que touchent ces patriotes est loin de les satisfaire. à leurs yeux, il est l’expression d’un large mépris. “Pour nous, rien n’a changé. On n’a profité ni des bipartites ni des tripartites ou même des quadripartites”, se moque Badredine hargneux. Au comble du désespoir, ce dernier déclare avoir souscrit à une assurance-vie. “Le seul bien qu’on puisse nous faire est de nous payer après notre mort”, dit-il railleur.

Le réseau de toutes les tensions
Le réseau national de transport de l’énergie est long de 15 768 km.
Depuis l’avènement du terrorisme, la pérennité de ces lignes est devenue tributaire d’une protection accrue. Ce rôle échoit à la Société de prévention et de sécurité (SPAS), qui, outre ses propres agents, a procédé au recrutement de patriotes. Cependant, quand bien même le nombre des gardes est important, la couverture de tout le réseau est aléatoire. “SPAS cible les ouvrages les plus importants”, explique Mme Mikedeche, chargée de la communication à la Sonelgaz. Dans leur majorité, ces ouvrages sont situés en rase campagne. D’où leur exposition aux attaques terroristes.

Par Samia Lokmane, Liberté