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Il y a 42 années, l’Algérie recouvrait sa souveraineté

 
Le 3 juillet 1962, un communiqué officiel du gouvernement français prenait acte des résultats du référendum du 1er juillet sur l’indépendance du pays et annonçait la reconnaissance par la France de l’Etat algérien et de sa souveraineté sur le territoire national
lundi 5 juillet 2004.

Cette indépendance, largement balisée par les accords d’Evian de mars 1962 mettant fin à plus de sept années de guerre, était au principe du rassemblement, à Paris, en juin 1926, des fondateurs de « l’Etoile Nord-Africaine » qui assignaient à l’organisation le « but fondamental de la lutte pour l’indépendance totale de chacun des trois pays et l’unité de l’Afrique du Nord ». Cet objectif, qui pouvait alors paraître comme essentiellement utopique et affiché, qui plus est, dans la proximité du PCF, converti aux thèses anticolonialistes de la troisième internationale, devait, au plus, émouvoir ou toucher les plus engagés politiquement des ouvriers maghrébins.Trois événements, chacun sur un registre distinct, auraient pu alors marquer la précarité de cette espérance, à tous égards, insensée. Dès 1929, le gouvernement français dissout l’Etoile au motif de propagande subversive et les quelque trois mille six cents militants et quinze sections dont elle se prévalait avaient plus l’allure du frêle esquif que des pavillons de guerre. La célébration, un an plus tard, dans un faste exceptionnel du centenaire de la colonie, avait eu vocation à indiquer que la France était chez elle en Algérie et tous les signes concourraient à entretenir le caractère irréversible de cette présence et frappaient en quelque sorte d’inanité la prétention indépendantiste. Fallait-il alors de la lucidité et surtout de la force de conviction pour revenir à la charge et réaffirmer avec la même détermination la légitimité de l’objectif politique de l’indépendance comme le firent, en 1933, Messali Hadj, Belkacem Radjef et Amar Imache, en réactivant l’Etoile Nord-Africaine. Dans le sillage du succès du « Front populaire » en 1936, les thèses indépendantistes étaient d’autant plus frappées d’ostracisme que le fond de l’air politique algérien était à la réforme avec le projet dit « Blum-Violette » et la tentative de rassemblement entre élus, ouléma et communistes au sein du congrès musulman. Le meeting du 2 août, au stade municipal d’Alger, qui vit Messali porté en triomphe, informait pourtant de l’indéniable enracinement de l’idée d’indépendance dans de larges secteurs de la société algérienne au moment même où le Parti communiste français opérait une révision de sa stratégie et donnait la priorité au combat antifasciste -en conformité avec les objectifs de Staline- sur les positions anticolonialistes et délaissait l’objectif de l’indépendance des colonies. En mars 1937, Messali Hadj et Abdallah Filali déposaient les statuts d’un nouveau parti, le « Parti du peuple algérien » qui prenait la suite de l’Etoile, de nouveau dissoute.

L’héritage des décennies de résistance
L’idée de lutte pour l’objectif de l’indépendance, en dépit de la répression et des aléas de tous ordres, cheminait dans les milieux de l’émigration algérienne en France qu’en Algérie même s’inscrivait dans la durée, inventait ses formes, investissait territoires, construisait connivences et symboles pour, finalement, s’imposer moins comme une évidence que comme l’héritage de décennies de résistance armée au XIXème siècle et de confrontations politiques, culturelles et sociales autant avec la société coloniale qu’avec ses institutions. Il est sans doute à l’honneur de ceux qui l’auront portée avec constance -notamment Messali Hadj- d’avoir avec une profonde lucidité refusé de la compromettre, lors de la Seconde Guerre mondiale, avec la barbarie nazie et de l’avoir inscrite dans les espérances adoubées par les alliés d’une reconnaissance des droits des peuples à s’autodéterminer. La fracture de mai 1945 précipitera les décantations et, paradoxalement, au sein du PPA, si l’objectif de l’indépendance demeurait intangible, les hésitations sur la stratégie à mettre en place -entre l’option de la lutte armée et les autres formes d’organisation de l’action- se font jour qui auront, plus tard, les conséquences que l’on sait. Que ce soit au sein du courant indépendantiste ou des autres composantes du mouvement national algérien, le positionnement vis-à-vis de la question de l’indépendance était adossé à une construction de l’identité algérienne, de la nation et de ses institutions et ces visions ont eu largement à se confronter jusqu’à la veille de l’insurrection. Cette dimension est importante à relever qui donne toute sa profondeur à l’appel contenu dans la proclamation du 1er Novembre 1954 aux militants nationalistes sans distinction et à la politique frontiste défendue avec succès par Abane Ramdane.

L’objectif de l’ensemble du mouvement national
Au demeurant, c’est bien l’indépendance qui constitue l’objectif stratégique du mouvement insurrectionnel dont les animateurs s’assignaient de contraindre la puissance coloniale à s’asseoir à la table de négociation autour des principes de reconnaissance de la souveraineté nationale. Il est significatif que cet objectif, longtemps apanage du seul courant étoiliste, ait été par la suite et dans le feu de la lutte armée endossé par les autres composantes du mouvement national, udmistes de Ferhat Abbas, ouléma de Bachir Brahimi, communistes, et le fait est que même les élus y ont fait, à leur manière, allégeance qui, dans le manifeste dit des « soixante et un », renvoyaient le gouvernement français à la nécessité de prendre langue avec les insurgés. Les questions des relations entre les militants du CRUA puis du groupe des vingt et un avec la direction centraliste du MTLD ou avec le vieux leader Messali demeurent encore ouvertes tout comme les tentatives -y compris au lendemain des premières opérations du FLN/ALN- de reconstruire l’unité des rangs dans la lutte armée.

Un prix effarant
La guerre d’indépendance avait eu le prix effarant de millions de personnes déplacées, de milliers de villages et de douars détruits, de centaines de milliers de familles touchées dans leur chair, de fractures jusqu’à aujourd’hui insoutenables - la question harkie, la guerre fratricide FLN/MNA- que continue d’absoudre le chiffre mythique du million et demi de martyrs. Quarante-deux ans plus tard, tout semble se passer comme si les ressorts collectifs manquaient encore pour revenir de manière circonstanciée et critique sur les événements, les acteurs et donner enfin toute sa charge à une si lancinante attente. Fallait-il aussi que celle-ci n’ait, ensuite, autorisé qu’une seule journée -celle oubliée du 4 juillet- qui vit la déferlante de la liesse populaire saisir le pays de part en part et plus singulièrement à Alger lors de la rentrée dans la capitale du président Ben Youssef Ben Khedda, président du GPRA, longtemps symbole consensuel en Algérie de la lutte pour l’indépendance. L’Algérie, comme toutes les sociétés organisées, a besoin d’un symbole fort de son identité et de son unité et le plus souvent, ce symbole puise-t-il dans les principes de liberté et de respect des droits des hommes et sans contester la charge du 5 juillet -celle d’une réappropriation d’une terre usurpée, subjuguée par l’occupant- ni la place essentielle de la jeunesse dans la construction du lien national, force est de relever le malaise qui continue d’entourer des dates comme le 3 juillet ou du 19 mars qui, toutes deux, rappellent avec force la dimension politique d’un combat fondateur de la patrie algérienne.

Par Chaffik Benhacene, La Tribune