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Oran la ville où Camus s’ennuie

 
A Oran, la grande cité de l’Ouest algérien, le nombre des Européens, pour beaucoup d’origine espagnole, dépasse celui des musulmans, et les tensions sont vives entre communautés. Pourtant tout semble calme.
jeudi 8 juillet 2004.

Oran, ville de la violence et des flammes de la fin de guerre d’Algérie, en 1961-1962, a fait oublier un art de vivre où le regard contemplatif, la nonchalance, la délectation douce cohabitaient avec les conventions corsetées de cette ville du Sud méditerranéen. Lorsque l’on prend le train, l’arrivée à Oran se fait d’abord par la traversée de la ville nouvelle, la M’dina jdida, dont les constructions basses et les toits souvent plats précèdent l’entrée dans la ville européenne. Au bout de la ligne apparaît la gare. C’est l’un des seuls bâtiments de style mauresque de la ville ; de là partent les trains vers l’intérieur du pays, sur la "voie étroite", la voie "normale" étant réservée aux trains en partance pour Alger ou Oujda, vers le Maroc. Les voyageurs, en sortant de la gare, descendent le boulevard Seguin pour rejoindre le quartier commerçant de la ville, flânant un peu dans la rue d’Arzew ou la rue Alsace-Lorraine, qui s’étirent parallèlement au front de mer.

Au début de l’été 1954, la chaleur plombe déjà la grande ville de l’Ouest algérien depuis plusieurs semaines. Oran, si proche de la côte, et pourtant si hautaine, a longtemps "échappé" à Albert Camus. Perchée sur un plateau où s’étalent les constructions modernes, elle a longtemps tourné le dos à la mer, qu’on ne rejoint que par un grand ravin, comme une blessure ouverte dans le roc, au pied de la montagne Santa Cruz et de sa chapelle. Puis, le port de commerce et le port militaire de Mers el-Kébir (littéralement "le grand port" en arabe) ont réconcilié Oran avec une activité maritime.

La bizarrerie de cette ville sans cachet, bâtie dans un lieu si singulier, dérange Camus, qui écrit, dans les premières lignes de La Peste : "A première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire. (...) La cité elle-même, on doit l’avouer, est laide. (...) Un lieu neutre (...), on s’y ennuie." Par ces écrits si peu flatteurs sur la ville, Albert Camus neutralise toute tentation d’exotisme. Dans une lettre de 1942 à Grenier, il dit encore : "Pour le moment, je suis inactif dans la ville la plus indifférente du monde. Quand j’irai mieux, je crois que j’en partirai. (...) Les journées sont bien longues ici."

Pour le philosophe Jean-Jacques Gonzales, Oran est l’un des "observatoires" de l’Algérie auquel Camus "n’a pas donné sa totale adhésion, où il a expérimenté, peut-être pour la première fois, son excentricité, son décalage, sa dissonance par rapport à la terre algérienne". Alors qu’il chante de façon lyrique, souvent teintée d’ombre et de tragique, un accord quasi musical avec cette terre algérienne, en revanche, dans ses récits oranais, Camus garde une distance ambiguë. S’il parle souvent d’ennui à propos de la ville, il écrira aussi dans ses Carnets, en avril 1941, les plus belles pages, sans doute, sur Oran : "Tous les matins d’été sur les plages ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les soirs d’été prennent un visage de solennelle fin du monde. Les soirs sur la mer étaient sans mesure. (...) Le matin, beauté des corps bruns sur les dunes blondes. (...) Nuits de bonheur sans mesure sous une pluie d’étoiles. Ce qu’on presse contre soi, est-ce un corps ou la nuit tiède ? (...) Ce sont des noces inoubliables."

Depuis sa naissance, la mer a porté bien souvent le trouble, mais aussi la prospérité à Oran. Dans les conditions les plus favorables, une nuit suffit à la traversée en voilier depuis Almeria ou Carthagène. Dès 902, des marins andalous viennent s’y établir naturellement. Ils veulent nouer des relations commerciales continues entre les deux pays, dont l’islamisation remonte, pour chacun d’eux, à près de deux siècles. Ils fondent Wahran, qui ne semble pas avoir joué un rôle considérable au Moyen Age. Son port est assez riche sous la dynastie des Zianides de Tlemcen, et la ville entretient des relations prospères avec l’Espagne. Mais la Reconquista bouleverse Oran : le 17 mai 1509, l’armée espagnole, commandée par Pedro Navarro, s’en empare. Les Espagnols restent maîtres de la cité jusqu’en 1708, en sont chassés par le bey Mustapha Ben Youssef, y reviennent en 1732, pour en sortir définitivement en 1792, après le terrible tremblement de terre de 1790.

L’armée française occupe Mers el-Kébir le 14 décembre 1830 et pénètre dans Oran le 4 janvier 1831. Mais, dans l’Oranie, la résistance à la pénétration française est forte. L’émir Abd El-Kader y a établi à partir de 1832 des places fortes et ses arsenaux, à Sebdou, Mascara, Saïda, Boghari. Il faudra plusieurs années de combats cruels et acharnés pour le contraindre à la défaite, le 23 décembre 1847.

En 1832, un recensement dirigé par le commissaire du roi, un dénommé Pujol, donne pour Oran le chiffre de 3 800 habitants - dont 750 Européens d’origine espagnole, 250 musulmans et 2 800 juifs. En 1881, le chiffre de 50 000 est dépassé, en 1926, celui de 150 000. En 1936, on compte 195 000 habitants, et 206 000 en y ajoutant la banlieue (Arcole, Mers el-Kébir, La Senia et Valmy).

En 1950, Oran compte 256 661 habitants. C’est la seule cité d’Algérie où le nombre des Européens excède celui des Algériens musulmans. La population oranaise originaire d’Espagne est estimée à 65 % du total des Européens, dont 41 % sont déjà naturalisés. Poussée par une grande misère à la fin du XIXe siècle, une vague d’émigrants espagnols est, en effet, apparue en force dans la ville, risquant de dépasser en nombre la colonie française. La loi du 26 juin 1889 a donc imposé la citoyenneté française, qui "naturalise automatiquement tout étranger né en Algérie s’il ne réclame pas à sa majorité la nationalité d’origine de son père".

A partir de 1896, dans l’Oranie, le nombre des Européens nés en Algérie l’emportera sur celui des immigrés. Moment charnière qui voit la naissance d’un peuple original sur la terre d’Algérie, sorte de brassage méditerranéen. Et cette nouvelle "communauté" va se souder autour de la pratique religieuse du christianisme. A Oran, plus qu’ailleurs, le choc de la rupture avec la terre natale est amorti par la perpétuation de la ferveur religieuse d’origine, avec le strict respect du repos dominical et des jours de fêtes religieuses ; la célébration, empreinte d’une solennité toute particulière, des baptêmes, mariages et enterrements ; la participation aux processions.

Face à l’islam, l’Eglise, progressivement, s’affirme comme un instrument nécessaire pour préserver l’identité de ces nouveaux Français d’Algérie. L’influence de la péninsule est largement perceptible à travers d’autres d’habitudes culturelles : un sens de l’hospitalité typiquement ibérique ; la fréquentation des arènes et les corridas, le riz à l’Espagnole et la "mouna" (gâteau à pâte briochée surmonté d’œufs coloriés, directement hérité de la fête de Pâques du Sud espagnol) ; un art de vivre très méditerranéen dans lequel la socialisation s’opère beaucoup dans la rue et qui explique l’alignement de chaises sur les trottoirs dès la tombée de la nuit...

Les manifestations sportives sont également des événements fédérateurs ou, tout au contraire, des moments de tension exacerbant les différences entre communautés. Plusieurs équipes de basket-ball s’affrontent, et notamment les Spartiates d’Oran et la Joyeuse Union. Les équipes de football rivales sont encore plus nombreuses telles que l’ASMO (Association sportive maritime), le CDJ (Club des joyeusetés), l’ASSE (Association sportive de Saint-Eugène), le GCO (Gallia club d’Oran) et enfin l’USMO (Union sportive musulmane d’Oran), dans laquelle les joueurs et les dirigeants sont exclusivement algériens. Seule une courte période a vu le club dirigé par un Européen. Pendant longtemps, les Oranais de toute confession jurent avoir assisté aux matchs dans une ambiance bon enfant, mais, peu à peu, les mots d’ordre hostiles à la présence française en Algérie se répètent. Cette tension intercommunautaire est manifeste dans le grand derby opposant l’USMO au SCBA (Sporting club de Sidi-Bel-Abbès).

A la veille des premiers coups de feu de novembre 1954 s’est enraciné durablement, chez les "Européens", un sentiment d’appartenance à un pays, l’Algérie. A Oran, quelle que soit leur origine, ils se considèrent citoyens d’une "France algérienne", les "Français de France" étant perçus comme des compatriotes différents.

La population de la ville d’Oran est progressivement devenue un véritable melting-pot, où tout un monde du travail se mélange, sans avoir les mêmes droits politiques et juridiques. Le gros des effectifs de la communauté européenne urbaine se compose de fonctionnaires, d’hommes de loi, de négociants, de commerçants, d’entrepreneurs, d’artisans. Nombre de retraités civils ou militaires viennent également ici vivre leurs vieux jours sous le soleil. Cette société algérienne n’est donc nullement une réduction ou un microcosme de la société française. Mais est-elle, pour autant, une société privilégiée ?

A l’échelle de toute l’Algérie, et cela est vrai aussi pour Oran, à peine 3 % des Français d’Algérie disposent d’un niveau de vie supérieur au niveau moyen de la métropole ; 25 % ont un revenu sensiblement égal ; 72 % ont un revenu inférieur de 15 % à 20 %, alors même que le coût de la vie en Algérie n’est pas inférieur à celui de la France. Cette disparité de revenus tient à la nature des rapports économiques établis entre la France et sa principale colonie. Selon les principes du "pacte colonial", l’Algérie doit se contenter d’être une source de matières premières et un simple débouché pour les produits manufacturés de la métropole.

Il serait donc erroné de considérer ceux que l’on appellera plus tard les "pieds-noirs" comme un "peuple" homogène. Très souvent, par leur situation sociale, ils se heurtent à une couche sociale constituée de gros propriétaires fonciers. Mais en dépit de ces oppositions, ils sont unanimes, et particulièrement à Oran, où ils sont majoritaires, à défendre leurs privilèges, qui rendent le plus petit fonctionnaire français supérieur à n’importe quel Arabe. Leur unité est due à une peur commune de la majorité musulmane.

A Oran, les partis parisiens ont ouvert des "succursales". Les pieds-noirs alignent, grosso modo, leurs votes sur ceux de la métropole. Le problème colonial ne constitue pas une ligne de clivage fondamental entre la droite et la gauche traditionnelles. Les radicaux, qui représentent le souvenir de la République, sont très actifs et en phase avec les nombreuses loges maçonniques, en particulier celles du Grand-Orient. Ils sont attachés à l’Empire. La droite est très virulente. Les idéologies d’extrême droite, qui naissent en Europe, gagnent des couches importantes de l’opinion. Et, à Oran, l’abbé Lambert, dans les années 1930, est une des grandes figures de cette droite radicale, extrême, qui compte de nombreux adeptes dans tous les milieux de la ville. Les violentes émeutes antijuives de 1898 qui ont secoué Oran sont encore présentes dans bien des esprits. Les socialistes, de leur côté, demeurent les partisans convaincus du principe de l’assimilation, et se limitent à réclamer l’application des libertés démocratiques aux musulmans, à améliorer le statut des travailleurs européens et à aménager les structures coloniales. Pour sa part, le Parti communiste a mis de côté le mot d’ordre d’"indépendance nationale".

Pour le PCF, "barrer la route au fascisme" passe avant la "lutte violente contre la démocratie française, sous le prétexte de l’indépendance". Et ce mot d’ordre antifasciste, qui passe par la renonciation "au droit à l’indépendance de l’Algérie", rencontre un écho certain parmi les nombreux militants de gauche espagnols, chassés par la dictature de Franco. Les communistes sont très actifs dans les syndicats CGT, en particulier dans les activités portuaires.

Les Algériens musulmans sont nombreux dans les cercles culturels et religieux animés par le mouvement des oulémas ou dans les structures du PPA-MTLD, le fondateur du mouvement indépendantiste algérien, Messali Hadj, étant originaire de la ville de Tlemcen, dans l’Oranie.

En 1954, la droite et la gauche se disputent ainsi comme dans n’importe quelle grosse ville française. Sans vraiment prêter attention à l’électorat "indigène", minoritaire. C’est encore le temps de l’inconscience, pas encore celui imaginé par Camus, voyant Oran, dans des écrits prémonitoires, emportée par "la peste", la désolation et la fuite de ses habitants...

Par Benjamin Stora, Le Monde