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Le jeu politique des zaouïas en Algérie

 
Durant toute l’année qui a précédé le scrutin du 8 avril dernier, les observateurs de la scène politique algérienne, quelque peu étonnés par la tournure que prenaient les événements, ont assisté par caméras de télévisions interposées, à un véritable jeu du chat et de la souris entre le président de la République (déjà candidat à sa propre succession) et les différentes confréries religieuses, communément appelées zaouias.
lundi 12 juillet 2004.

Le premier, au prix d’un harcèlement de tous les instants et d’une distribution de subsides financiers conséquents, cherchait à obtenir le soutien officiel et sans nuances des cheikhs des grandes zaouias du pays pour un deuxième mandat présidentiel. Les seconds faisaient durer le plaisir pour soutirer au président le maximum d’avantages matériels en contrepartie du service demandé.
Les observateurs ne comprenaient pas, ou très peu, cette insistance du président-candidat à rechercher un soutien des zaouias (soutien qui prend ici la forme d’une bénédiction publique des cheikhs, savamment médiatisée) pour s’assurer un second mandat. Pour ce faire, le président a même abandonné le comportement hautain auquel il a habitué les citoyens pour un autre plein d’humilité et de respect envers les cheikhs des zaouias visitées, qui détonne totalement avec sa personnalité mégalomaniaque. C’est dire l’importance qu’il accordait au soutien des confréries. La question se posait de savoir si les zaouias, hier encore dénoncées pour leur archaïsme religieux et social et le rôle néfaste qu’elles ont joué comme auxiliaire de la colonisation, disposaient de la capacité de faire élire (ou réélire) le président de l’Algérie. Et, accessoirement, si en l’espace d’un premier mandat, grâce à l’action discrète mais efficace d’un président soucieux d’élargir le champ de ses soutiens, les zaouias s’étaient transformées en un instrument de pérennisation du système. Le pouvoir politique avait déjà compris et intégré, au cours de la décennie écoulée, le rôle positif qu’elles pouvaient jouer pour contrebalancer, puis freiner la très forte avancée de l’islamisme extrémiste qui menaçait l’existence même du système politique mis en place au lendemain de l’indépendance. La création de l’association des zaouias d’Algérie, qui avait pour rôle de redonner ses lettres de noblesse à l’Islam traditionnel algérien, a été antérieure à l’arrivée au pouvoir, en 1999, du président Bouteflika. Déjà à la fin de la décennie 1980, le pouvoir, sentant grandir la menace du mouvement islamiste, avait cherché à remettre sur selle les zaouias, jusque-là totalement marginalisées, et les utiliser comme contrepoids à la daâwa islamique, terreau des partis à tendance salafiste, dont le FIS, qui ont vu le jour à partir de 1989. Les confréries religieuses avaient, pour les tenants de la pérennité du système, comme avantages de toujours se satisfaire du pouvoir politique en place qui leur garantit soutien et subsides, de bénéficier d’une implantation territoriale très large et d’avoir une réelle influence sur les populations, surtout rurales. Cette influence ne s’est jamais démentie malgré la suspicion officielle dans laquelle elles étaient tenues plusieurs décennies durant.

Le président Bouteflika a, quant à lui, très vite compris qu’il tenait là un moyen incomparable d’affermir son pouvoir et de s’y maintenir : les zaouias vont lui servir de relais auprès d’une population encore très fortement imprégnée de maraboutisme. Par attirance personnelle (on murmure dans le sérail que le président est un adepte convaincu d’une certaine zawiya, dans laquelle, durant sa « traversée du désert », il se retirait régulièrement pour méditer et prier) comme par calcul politique, il a voulu redonner aux nombreuses confréries religieuses du pays un rôle primordial d’encadrement politique des populations qu’elles gagneront durablement à la cause du pouvoir. C’est ce qu’a démontré l’élection présidentielle du 8 avril dernier. Dans tous ses déplacements à l’intérieur du pays, bien avant la campagne électorale et tout au long de cette dernière, il n’a pas manqué une seule occasion de visiter les principales zawiyas, de leur dispenser généreusement des subsides et d’implorer l’intercession de leurs cheikhs auprès de Dieu pour qu’il l’aide à atteindre les objectifs qu’il s’est fixés. A chaque fois, il a réussi à arracher un soutien de la part des autorités des zawiyas qui se sont prononcées, majoritairement et très nettement, en faveur d’un second mandat présidentiel.
Nombre d’observateurs politiques avaient remis en cause cette démarche du président en dénonçant un retour à un archaïsme religieux et social, tout aussi dangereux que l’islamisme extrémiste et rétrograde des tenants de la salafia. Ils ne comprenaient pas qu’un président qui affirmait haut et fort son attachement à un « Islam ouvert sur la modernité et l’universalité » s’appuie sur des confréries religieuses très fortement réactionnaires, aux pratiques imprégnées de paganisme, très justement dénoncées en leur temps par l’association des ulémas du cheikh Abdelhamid Benbadis. Par ailleurs, ils appréhendaient très mal l’impact des zaouias sur les populations ainsi que leur capacité, d’une part à constituer un contrepoids efficace à l’islamisme politique et, d’autre part, à devenir une force de frappe électorale incontournable et efficace. Ils ont oublié trop vite que si les zaouias (ou leurs représentations) ont été systématiquement la cible du terrorisme durant la décennie noire, c’est parce qu’elles constituaient de réelles poches de résistance à l’idéologie islamiste et un contrepoids à son développement : il fallait les faire disparaître par la terreur.

Malgré ce nouvel ennemi décidé à les faire disparaître par le fer et le feu, les zaouias ont continué d’exister et d’activer, y compris dans l’organisation de leurs festivités annuelles (les moussem, les zerdas ou les ziaras) qui ont toujours fait le plein, preuve s’il en est de leur importance auprès des populations, y compris urbaines. Historiquement, les zaouias ont tenu un rôle politique et social essentiel. La zaouïa est une véritable institution. C’est autour d’elle que s’ordonnait la vie de la région où elle était implantée : lieu de prière et de dhikr, on y dispensait aussi un savoir religieux, et en premier lieu l’apprentissage du Coran. Mais c’est là aussi que se réglaient les conflits, petits et grands, qui surgissaient au sein de la communauté, que s’organisaient les travaux communs dans les champs, etc.

Les zawiyas d’Algérie (tidjania, rahmania, qadiria, senoussia, derkaoua et d’autres) ont vu le jour, à partir du XVe siècle, sous l’impulsion d’illustres chefs spirituels, les salihine (équivalents des sains dans la chrétienté), unanimement reconnus et respectés. C’est l’attachement à ces salihine, devenus avec le temps un véritable rite d’adoration rappelant le paganisme d’antan, qui pose problème : il est perçu par les théologiens orthodoxes, comme une atteinte au dogme, le tawhid ou l’unicité de Dieu ; la construction de mausolées, servant de tombes aux salihine, les pratiques des disciples et fidèles (les khouans) rendant visite régulièrement à ces mausolées et demandant l’intercession des saints qui y sont enterrés auprès de Dieu, le charlatanisme qui en est très souvent dérivé, tout cela a fait que les zawiyas ont été très rapidement combattues par les théologiens qui les considéraient comme des déviations graves par rapport au dogme. Au XIXe et au XXe siècles, les chantres de la nahda islamique, tels Djamal Eddine El Afghani, Mohamed Abdou ou Rachid Rédha ont combattu ce déviationnisme dans tout l’ensemble du monde musulman. En Algérie, le combat contre les zawiyas a été mené par l’association des ulémas, créée et dirigée par le cheikh Abdelhamid Benbadis, qui a condamné très vite les pratiques « non-islamiques » des confréries religieuses, accusées aussi de charlatanisme et de constituer un danger mortel pour la pureté du dogme. Ce combat des réformistes, conjugué à la défiance du mouvement patriotique national, ont fini par marginaliser les zaouias, qui étaient aussi, et à juste titre, accusées de faire le jeu du colonialisme. Car, passée la très longue période de résistance à l’occupation coloniale où la lutte était effectivement portée par elles (Abdelkader, cheikh Bouziane, les Ouled Sidi Cheikh, Cheikh Bouamama, Cheikh El Mokrani, Cheikh Aheddad et autres), les zaouias ont fini par être récupérées par les autorités coloniales qui en firent leurs auxiliaires pour le maintien de leur domination.

Cela ne veut pourtant pas dire que tous les disciples des zaouias étaient des traîtres à leur patrie ; loin de là : la majorité d’entre eux a rejoint immédiatement, et individuellement, les rangs de la résistance. Ce sont les zaouias en tant qu’entités, avec très souvent leurs chefs du moment, qui ont continué à jouer le jeu du colonialisme. L’indépendance du pays en 1962 n’a fait que confirmer leur marginalisation et leur évacuation du jeu politique. Mais socialement elles ont continué à exister et à activer. Même aux temps du « socialisme spécifique » les moussems étaient organisés par toutes les confréries ; il n’était pas rare à l’époque de lire dans la presse gouvernementale des messages publicitaires annonçant l’organisation de ces événements et appelant les membres de la confrérie, même expatriés, à y participer très nombreux. L’arrivée aux affaires du président Chadli Bendjedid a conduit à un net raffermissement du rôle des zaouias : la rumeur publique de l’époque affirmait que le véritable siège du pouvoir ne se situait ni à El Mouradia ni aux Tagarins, mais bien à Mazouna, zaouïad’origine de l’épouse du président. Rien n’a réellement changé en ce début du XXIe siècle : on assiste à un retour effréné de l’irrationnel. La société algérienne semble mûre pour retomber sous l’influence : les zaouias ont repris leur place initiale auprès d’une population en manque de spiritualité et formatée pour redevenir la proie du maraboutisme et du charlatanisme (c’est là le résultat d’une école fondamentale totalement déviée de ses objectifs de formation des citoyens). Même s’il est conscient que les rituels qu’il suit sont loin de correspondre à la lettre et à l’esprit de l’Islam originel, l’Algérie en est revenu à faire plus confiance au pouvoir surnaturel supposé de Sidi Abderrahmane Boukabrine, de cheikh Mohand Oulhocine, de Sidi Boumediène et des autres salihines, qu’à toutes les rhétoriques des imams et autres théologiens, de quelques bords qu’ils soient. C’est dire l’influence des zawiyas sur le vécu quotidien des gens et, donc, l’impact des prises de position politique de leurs cheikhs.

Cela ne signifie pas pour autant que le président compte transformer les confréries religieuses en autant de partis politiques ou en leurs annexes. Elles y perdraient leur âme et partant, leur crédibilité auprès de leurs fidèles : un alignement systématique et permanent sur une ligne politique finira fatalement par éloigner des zaouias la majorité de leurs fidèles qui ne se retrouvera pas dans de telles pratiques. Il est plus judicieux de leur faire jouer un rôle plus conjoncturel à l’occasion d’événements politiques majeurs : la présidentielle du 8 avril dernier était de ceux-là ; de même que les prochaines élections législatives et régionales qui serviront à raffermir encore plus la majorité présidentielle ; et probablement le référendum sur la concorde nationale si le président Bouteflika opte pour cette voie pour imposer sa politique de réconciliation nationale, pierre angulaire de toute sa stratégie de sortie de crise ; et pourquoi pas, le référendum pour l’adoption d’une nouvelle Constitution, instituant un régime plus franchement présidentiel et la possibilité pour le président Bouteflika de postuler pour un troisième mandat. Il n’y a même pas lieu, pour l’actuel chef d’Etat, de mettre au point une stratégie compliquée pour gagner les cheikhs des zaouias à sa cause : tant qu’il y aura de l’argent à distribuer, il lui sera facile d’obtenir leur soutien.

La seule vraie stratégie réside dans l’art, par télévisions interposées, de faire parvenir le message aux fidèles des confréries : l’ENTV sera toujours disponible pour jouer ce rôle et montrer aux populations un président plein d’humilité et de respect pour la tariqa concernée et pour son cheikh ; un président qui distribue, toujours humblement, des subventions substantielles, qui demande et reçoit la bénédiction du cheikh pour lui-même en tant que personne et pour la concrétisation de sa politique. Les fidèles des confréries concernées, au vu des images diffusées et des paroles prononcées, n’auront même pas besoin qu’on leur indique le chemin à suivre ; ils prendront d’eux-mêmes celui qu’ont pris leurs chefs spirituels sous l’œil complice de la télévision. C’est ce rôle que vont jouer dorénavant les zaouias : celui de soutien du président et de sa politique, pour tous les événements importants que connaîtra le pays prochainement. Sachant qu’elles sont implantées dans tous les coins et recoins du pays, sachant aussi que la population dans sa majorité est sous influence, aucune opposition politique quel que soit le pôle auquel se rattache, ne sera, dans un avenir proche, en mesure de contrecarrer la marche triomphale du président vers un troisième mandat. La seule contrainte qui l’empêchera de briguer, le moment venu, un troisième mandat sera son état de santé ; et même dans ce cas-là, rien ne l’empêchera de faire assurer sa relève et la poursuite de son œuvre par un proche.

Par Rachid Grim Politologue, El Watan