Lettre ouverte à des ministres français hôtes de l’AlgérieAu cours des siècles, le peuple algérien a manifesté sa soif d’indépendance et son aversion contre toute forme d’oppression.
mardi 13 juillet 2004.
Le droit de l’Homme à n’être ni colonisé ni soumis à la domination d’une puissance étrangère qui reconnaissait deux catégories d’Algériens, ceux du premier collège, les Européens qui avaient tous les droits, et ceux du deuxième collège, les indigènes, privés des droits les plus élémentaires et naturels. Il faut perdre la liberté, avoir la haine de l’oppression et le goût passionné de la liberté et de la justice pour en sentir sa valeur. Le colonialisme est une violence, et c’est violemment que le peuple algérien a cherché à se libérer. Quel peuple s’est fait sans martyrs qui n’auront pas vu l’avènement de sa libération ? La République française fut coloniale, inégale, injuste, répressive, et le sentiment républicain a été confisqué dans un mélange de discrimination et de chauvinisme. Je veux rester fidèle à la vérité et à la liberté car une attitude civilisée et humaine ne fut pas le passé qu’elle doit exprimer honnêtement, avec mesure, tact. Et parfois clémence. S’il est un domaine où le devoir de mémoire pour ne pas gommer le passé est douloureux, c’est celui du colonialisme. La France doit réapprendre le bon usage de la mémoire et de l’oubli, ne pas oublier quand elle devrait se souvenir, et ne pas se souvenir quand elle devrait savoir oublier. Les blessures existent, mais sans chercher à les raviver ou à remuer les braises de la confrontation armée et de l’affrontement politique, il faut les mettre en lumière pour leur permettre peut-être de se cicatriser.
Les Algériens étaient attachés à la société coloniale par les devoirs et non par les droits. Ceux nombreux, par dizaines de milliers, qui furent mobilisés dans l’armée française et se sont battus côte à côte avec les Français et leurs alliés, en Afrique et en Europe, durant la Seconde Guerre mondiale, contre le nazisme et le fascisme, furent éconduits quand ils ont demandé leurs droits. Mobilisé après le débarquement américain en Algérie le 8 novembre 1942, j’ai débarqué à Saint-Tropez le 15 août 1944 avec la deuxième division blindée. J’ai été blessé grièvement durant la plus grande bataille des chars à Belfort et évacué à l’hôpital Puyan de Toulouse où j’ai séjourné six mois. De nombreux Algériens ont vu le 8 mai 1945, jour de la victoire, leurs maisons détruites, leurs familles anéanties, non pas par le séisme, mais par les bombardements, les atrocités commises dans l’est du pays par l’armée française et par les milices des colons. Ce fut le déclic qui orienta les jeunes Algériens de ma génération vers le nationalisme qui tout au moins dans sa phase ascendante, qui se situe avant et durant le combat pour l’indépendance du pays, est progressiste. La guerre d’Algérie
La stratégie de la guerre révolutionnaire consiste à faire souffrir délibérément la population, à la frapper cruellement, à la martyriser, à lui faire prendre conscience qu’en dehors de la France, il n’y a point de salut pour elle. Le FLN n’étant plus en mesure d’assurer sa protection, elle doit lui tourner le dos, ne plus constituer « l’eau du poisson » qui, privé d’eau, crèvera. Ce paragraphe ramassé et dur exprime la stratégie de l’armée d’occupation. La guerre fut dure, cruelle, sans pitié, la répression systématique, féroce, frappant la population civile atteinte dans sa chair, ses sentiments, ses biens, par un terrorisme d’Etat qui avait droit de vie et de mort sur chacun et sur tous, pratiquant la torture, les châtiments collectifs contre tous les patriotes qui s’étaient engagés en faveur de la résistance. L’armée française s’est déchaînée contre les villages, a ouvert le feu sur les habitants, incendié les récoltes, détruit les troupeaux, dynamité les maisons. Les civils arrêtés étaient liquidés en cours de route, sans aucune forme de procès. A une très grande échelle, par millions, les Algériens étaient parqués dans des camps de regroupement où ils étaient confrontés à la famine et à la propagation d’épidémies. Faute de soins et de nourriture des milliers d’enfants mouraient chaque mois, derrière les barbelés des camps. Des centaines de milliers de paysans chassés de leur patrie et de leur terre, se sont réfugiés dans les pays voisins. La violence utilisée par le peuple algérien était de la légitime défense. L’histoire sur ce point a tranché et a légitimé les violences exercées par les mouvements de libération nationale, y compris les excès. Le FLN a utilisé des méthodes qualifiées de terroristes par la presse française pour des faits isolés et qui ressemblaient à celles employées par la résistance française contre l’armée d’occupation allemande et la Gestapo, qui visait à traquer l’ennemi, à l’obliger à vivre dans l’insécurité permanente.
Le Président Français Jacques Chirac doit reconnaître la culpabilité de son pays dans la guerre d’Algérie et demander pardon au peuple algérien. Sur le plan personnel, ma détention durant la guerre d’Algérie s’est déroulée dans sept camps de concentration. Désigné à la tête du comité responsable du camp zéro de Bossuet, où étaient parqués 2 000 détenus, j’ai été violemment battu par les sbires du directeur du camp qui a voulu m’humilier en me forçant à crier : Vive la France ! Avant de perdre connaissance, j’ai crié : Vive l’Algérie ! Votre courte visite concerne la visite d’en haut, la visite du Président Jacques Chirac, qui est venu apporter la caution de la France au Président Bouteflika avant la confirmation de sa victoire électorale par le Conseil constitutionnel, a été une faute politique et une erreur. Le Conseil constitutionnel est la plus haute juridiction de ce pays, la seule dotée du pouvoir d’annuler les décisions issues du suffrage universel, que sont la loi et l’élection, il ne peut souffrir d’un Président contesté, dépourvu d’autorité morale, qui prête le flanc aux suspicions. Le Président Bouteflika, qui a organisé des élections pour pérenniser son pouvoir, n’avait pas les besoins de sauver les apparences démocratiques. Une élection libre aurait donné au peuple algérien la possibilité de récuser clairement et pacifiquement la politique du Président sortant faute de pouvoir personnel, de statu quo, de manipulation politique et d’appauvrissement de la population. Le Président Bouteflika doit prendre de la distance avec l’ivresse du pouvoir qui n’est pas une bonne conseillère, et avoir sur lui-même un regard extérieur. En politique, on est toujours placé sous surveillance. Le ministre de l’Economie français, Nicolas Sarkozy, cherche à orienter le gouvernement algérien vers une économie libérale plutôt que vers une économie sociale, pour remplir ses caisses vides. La manne pétrolière a procuré une marre monétaire très importante : 36 milliards de dollars qui n’ont pas servi, selon le schéma classique, à relancer la production et par la suite une politique de l’emploi avec l’élévation du niveau de vie de la population, mais surtout à l’effort de guerre. Il a obtenu que la compagnie Total implantée dans le pays vers la fin des années 1940, exploite un grand gisement de pétrole alors qu’elle s’est vu préférer dans le passé la compagnie américaine Arco.
Chaque jour, nous assistons à de nouvelles arrestations, à de nouveaux procès montés de toutes pièces sur la base d’accusations artificielles, à de nouvelles condamnations. Nous ne pouvons accepter qu’aux nécessaires combats politiques et idéologiques, soient substitués des procès et des emprisonnements. Il appartient au Pouvoir de décider qui devait être arrêté, contre qui des procès doivent être montés, quelles accusations doivent être formulées et quelles condamnations doivent être prononcées contre eux. Quand la prison devient une humeur, c’est que l’Etat se pervertit. Il n’y a pas d’affaires Hafnaoui Ghoul, Mohamed Benchicou ou Ahmed Benaoum du journal Er Raï, il n’y a que l’affaire de la liberté d’expression, mère de toutes les libertés, de la liberté de la presse et de la dignité humaine. Mohamed Benchicou était, lors de son procès, solide, subtile, distant et prenant toujours de la hauteur avec les évènements.
Par Maître Ali Yahia Abdennour*, Le Matin * Avocat et président de la Ligue algérienne des droits de l’Homme.
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