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La fuite des cerveaux en Algérie

 
Autrefois anecdotique, l’exode des compétences constitue aujourd’hui un véritable fléau. En quatre ans, des dizaines de milliers diplômés auraient quitté l’Algérie pour des horizons plus prometteurs. Quelle stratégie l’Algérie compte-t-elle adopter pour attirer ses élites exilées ?
dimanche 18 juillet 2004.

En l’absence de statistiques officielles, le Conseil national économique et social (Cnes) demeure l’une des rares sources d’informations fiables sur une question aussi sensible que celle de l’exode des compétences. Au cours des débats de la 21e session ordinaire (décembre 2002) de cette institution, l’un de ses cadres a éclairé l’assistance sur l’ampleur du phénomène en Algérie : “Des dizaines de milliers cadres, intellectuels et scientifiques, dont 3 000 informaticiens, ont fui le pays entre 1992 et 1996. Cette perte représente l’équivalent de ce qu’ont formé les universités algériennes pendant dix ans.” Bien que toutes les spécialités soient concernées, les secteurs les plus touchés seraient la recherche, la médecine, les nouvelles technologies et dans une moindre mesure les hydrocarbures. Le manque d’études approfondies ne permet pas d’identifier les raisons de cet exode massif. Cependant, certaines causes sont - pour le moins - évidentes.

D’une part, il y a la dégradation des conditions de vie et de travail en Algérie : à partir du milieu des années 1980, la bureaucratie, la corruption, le favoritisme et l’insécurité ont gangrené la société dans son ensemble. Ces nuisances, à l’origine du départ de nombreux Algériens, ont découragé les rares candidats au retour. La plupart ont fini par plier bagage pour de bon, tant la situation était incongrue. En plus des difficultés matérielles, dès leur retour, et de l’inadéquation de l’environnement professionnel, se posait la question de l’équivalence de leurs diplômes. Très souvent, leurs connaissances - acquises avec brio dans les meilleures universités du monde au prix d’énormes sacrifices - n’étaient pas reconnues à leur juste valeur. Pour établir la fameuse équivalence, l’administration confiait généralement la tâche à des personnes qui, en réalité, n’avaient pas les compétences scientifiques requises pour porter un quelconque jugement. L’humiliation atteignait son paroxysme lorsqu’il fallait se débrouiller pour trouver un hypothétique poste budgétaire et attendre son salaire pendant des mois, voire des années. L’avènement du terrorisme à la fin des années 1980 a fait le reste : l’élimination de journalistes, artistes, scientifiques et universitaires a poussé à l’exil les plus tenaces.

Le travail des “chasseurs de tête”
D’autre part, il y a eu un “appel d’air” de l’extérieur : cette période a coïncidé avec la “chasse” organisée par les pays industrialisés aux diplômés du Sud. Un véritable bodyshopping, surtout dans les secteurs de l’informatique et des nouvelles technologies où les Maghrébins sont autant appréciés que les Indiens ou les Asiatiques. La mutation des technologies, une panne démographique évidente et un retard dans la formation des élites dans les pays avancés sont des facteurs qui justifient cet intérêt soudain. Pour combler ces insuffisances, les recruteurs se sont tournés vers certains pays en développement où, à l’inverse, des compétences sont disponibles alors que les équipements industriels et scientifiques font défaut. L’Algérie fait partie de ces “pays-réservoirs” à l’instar de la Chine, des Philippines, de l’Argentine, de la Yougoslavie ou plus récemment du Maroc. Les pays occidentaux, fermés en apparence aux étrangers, mènent en réalité des politiques migratoires sélectives, favorisant l’installation de personnes hautement qualifiées (PHQ). Récemment, 300 informaticiens algériens ont été recrutés en Allemagne au titre de la Green Card, sorte de permis de travail à durée déterminée. En France, les chiffres concernant le corps médical sont les plus révélateurs. Dans un entretien accordé à Arabies, le Dr Mourad Kermane, vice-président de l’Association des médecins algériens de France (Amedaf), a déclaré qu’à ce jour, “plus de 7 000 médecins algériens exercent dans les hôpitaux français, sur un total de 10 000 médecins étrangers. Ce chiffre englobe les spécialistes qui représentent environ 50% de l’ensemble et les chefs de service qui se comptent par centaines”. Des sources concordantes nous ont révélé que le gouvernement français compte recruter, par voie de concours, des médecins étrangers - hors Union européenne - dès cette année. Cette décision serait dictée par l’urgence de répondre à la demande de nombreux hôpitaux de l’Hexagone où le manque de praticiens est cruellement ressenti. L’information relative à ce “recrutement offensif” a été confirmé le 27 novembre 2002 par l’agence Reuter Santé, qui rapporte les propos de Patrice Blémont de la Direction de l’hospitalisation et de l’offre de soins (Dhos) au ministère de la Santé, qui a déclaré officiellement en novembre 2002 : “N’importe quel praticien, sans aucune condition de séjour, quelle que soit sa nationalité et quel que soit son diplôme - du moment bien sûr qu’il est titulaire dans son pays d’origine du diplôme de la spécialité dans laquelle il veut concourir - pourra se présenter.”

Quant aux dégâts occasionnés à l’économie algérienne par cette “décérébration” du pays, il est difficile de les mesurer. Le coût moyen pour former un diplômé serait d’environ 100 000 dollars. Compte tenu de l’information du Cnes, cela représenterait une perte d’au moins 40 milliards de dollars dans le cas de l’Algérie - uniquement pour la période comprise entre 1992 et 1996. Si l’on ajoute à cela la plus-value qu’aurait pu créer chaque individu en termes de progrès, d’intelligence et de richesses, cette estimation s’écarte de la réalité. Étant donné que l’exode a commencé avant 1992 - et qu’il se poursuit -, on devine les investissements perdus au profit des pays d’accueil : États-Unis, Canada, France et Royaume-Uni, essentiellement. D’autres sources affirment qu’environ 90% de ces élites ont bénéficié d’une formation en Algérie, avant de poursuivre dans les universités occidentales. Contrairement à une idée reçue, cela ne concerne pas que les étudiants boursiers de l’État, mais aussi de hauts diplômés entièrement formés dans les universités algériennes et ceux qui se sont formés à l’étranger sur leurs propres deniers.

Comment l’Algérie comblera-t-elle son déficit en matière d’encadrement ? Il est illusoire d’imaginer que les réformes ambitieuses de ces dernières années aboutiront sans un encadrement de haut vol. Il y a, bien sûr, ceux qui, sur place, ont démontré qu’ils pouvaient être aussi performants que leurs condisciples expatriés, malgré les maigres moyens dont ils disposent. Néanmoins, leur nombre est très limité vu l’importance des chantiers en cours et à venir. Sans compter les retards accusés en matière de technologie et de recherche qui ne peuvent être rattrapés que par l’apport de scientifiques dont les connaissances sont à jour. Ainsi, deux possibilités s’offrent à l’Algérie : recruter des experts étrangers ou bien solliciter la contribution de ses propres élites éparpillées aux quatre coins du monde. La première éventualité n’est à préconiser que dans des secteurs très pointus et à petites doses. Généralisée, elle devient un mal pour le pays qui l’adopte : elle est très onéreuse, accentue la dépendance et ne permet le transfert de technologie et de savoir que dans des cas très rares. La deuxième alternative est beaucoup plus adaptée dans le cas de l’Algérie, mais nécessite la mise en place d’une stratégie et d’un suivi permanent.

Les autorités algériennes s’y mettent en... 2003 Après un statu quo entretenu pendant plusieurs années, les pouvoirs publics semblent décidés à trouver une issue à cette situation plus que préjudiciable. Le 23 avril 2003, un groupe de travail a été formé par Fatima Zohra Bouchemla, ministre déléguée auprès du Chef du gouvernement, chargée de la communauté nationale à l’étranger. Sa mission consiste à réfléchir aux moyens de sensibiliser les Algériens de l’étranger et de les inciter à s’impliquer dans le développement local. Constitué de représentants d’institutions, d’organismes spécialisés, d’universitaires et d’élus, il a pour tâche de faire des propositions pratiques. Ses recommandations seront examinées et débattues lors d’une conférence nationale. Dans une seconde étape, une entité sous forme d’office ou d’agence sera créée pour prendre le relais et gérer tous les aspects du dossier. Ce groupe de travail s’est fixé deux objectifs principaux : recenser les besoins en expertise de l’ensemble des secteurs de l’économie et mettre en place une base de données des compétences - inexistante à ce jour. Cette initiative doit remplir au moins deux conditions pour réussir : intégrer les principaux intéressés (ou leurs représentants) aux différentes phases de la réflexion et profiter de l’expérience de pays confrontés à cette même problématique. Ce dernier aspect est essentiel puisqu’il permet d’éviter de reproduire les erreurs commises par les autres, donc de gagner un temps précieux.

De nombreux spécialistes se sont penchés sur le phénomène depuis son apparition dans les années 1960. Ils sont arrivés à une certitude : il serait infructueux de considérer la migration des compétences uniquement comme un “capital humain”, dont il faut endiguer le flux par des mesures autoritaires ou en évaluant son coût afin d’obtenir une compensation financière des pays d’accueil. ça ne peut fonctionner, car l’approche par le capital humain n’est qu’une infime partie du problème à traiter. La connaissance des individus n’a de valeur et d’efficacité que combinée aux autres ressources. La preuve empirique de ce fait est fournie par les nombreux exemples de scientifiques talentueux, mal ou sous-utilisés à leur retour dans le pays d’origine où leurs compétences sont déconnectées de ce qui les rendait performantes. Quelle démarche l’Algérie va-t-elle adopter ? Selon les expériences similaires faites à travers le monde, deux pistes peuvent être explorées séparément ou simultanément : créer les conditions de travail adéquates pour attirer les expatriés (option retour) ou les mobiliser en les associant à distance aux projets de développement (option diaspora). La première a été testée avec succès par des pays tels que Singapour, Hong Kong, Taïwan, la Chine et l’Inde. Mais cette option n’a de chance d’aboutir que si le pays concerné est en mesure d’investir de manière significative pour créer le tissu technico-industriel capable d’accueillir les candidats au retour. Quant à l’option diaspora, elle procède d’une stratégie différente. Elle pose le postulat selon lequel la plupart des expatriés ont une vie familiale et professionnelle à l’étranger qui écarte toute velléité de retour. Par conséquent, l’objectif est de créer des liens à travers lesquels ils pourraient être connectés de manière productive à son développement, sans retour physique permanent.

Le travail coopérant à distance a fait ses preuves dans les projets de recherche internationaux ou encore dans les activités quotidiennes des grandes firmes multinationales. Par ailleurs, cette option ne nécessite au préalable aucun investissement lourd puisqu’elle consiste à capitaliser des ressources préexistantes. Elle est donc utilisable par l’Algérie pour peu que les décideurs fassent l’effort organisationnel et technique nécessaire. Cette stratégie permet l’accès non seulement aux connaissances individuelles des expatriés mais aussi aux réseaux socioprofessionnels, dans lesquels ils sont insérés à l’étranger.

À chaque fois qu’ils ont eu l’occasion de s’exprimer sur le sujet, les Algériens de la diaspora, dans leur grande majorité, ont déclaré être disposés à mettre leur savoir-faire et leur expertise au service de leur pays d’origine. D’ailleurs, certains y retournent régulièrement pour communiquer dans le cadre de colloques ou de rencontres scientifiques. C’est le cas, par exemple, de Kamel Youcef Toumi, chercheur en robotique au MIT-Boston, et qui a fait une intervention remarquée dans un colloque international sur l’“Université virtuelle”, tenu à Alger en mai 2002. D’autres s’impliquent davantage, comme le Dr Abderrahmane Abène, chercheur algérien installé en Belgique. Il vient d’apporter son soutien scientifique à la ville de Tenès (nord-ouest) pour la réalisation d’une station-pilote de traitement des déchets par méthanisation. Ce chercheur de renommée internationale - dont les travaux ont trouvé des applications dans des domaines aussi variés que l’industrie agroalimentaire ou l’aérodynamique - pourrait accompagner la recherche et l’innovation dans son pays de manière encore plus profitable. Un exemple qui peut être reproduit indéfiniment à condition de recenser, d’un côté, les besoins des différents secteurs et, de l’autre, les compétences et la disponibilité de ces experts. En france, on retrouve les élites algériennes dans certains secteurs stratégiques et dans le monde de l’entreprise. L’institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a recensé 99 000 chefs d’entreprise d’origine algérienne en Europe, dont une majorité en France. Ils emploient environ 2,2 millions de personnes et leur chiffre d’affaires global consolidé dépasse 15 milliards d’euros, selon une première estimation. Le secteur du tourisme recueillerait une partie de cet investissement.

Des chefs d’entreprise bien intégrés
Un responsable d’une banque parisienne nous a confié les résultats d’une enquête qui démontre qu’un hôtel sur dix en France appartiendrait à des Algériens. À un plus haut niveau, certaines entreprises sont reconnues comme compétitives, non seulement en France, mais aussi au niveau européen. Parmi les chefs d’entreprise nommés cette année chevaliers de la légion d’honneur par le président Chirac, on trouve deux Algériens de la diaspora : Arezki Idjerouidène et Kaci Aït Yala. Le premier dirige la compagnie aérienne Aigle Azur et le groupe de transport Go Fast (Arabies n°197), détenteur du trophée de la société la plus performante d’île-de-France et classé second sur le plan national en 2002. Quant à Kaci Aït Yala, il codirige avec son frère Slimane le groupe BYA Electronic, qui compte seize sociétés implantées dans quatre pays : France, Algérie, Maroc et Grande-Bretagne. En 1997, l’une des sociétés du groupe Universal Multimedia a été la première au monde à afficher une image TV sur un écran plasma. Ce qui lui a valu de recevoir un certificat de l’Agence française de l’innovation (Anvar) et le prestigieux label “technologie-clé”. Partenaire, entre autres, de Thomson et de Fujitsu Microelectronics et repreneur de Continental Edison, le groupe BYA poursuit ses négociations commerciales, de partenariat et d’acquisition. Aux États-Unis, les choses sont différentes.

La communauté algérienne composée d’environ 18 000 personnes - l’une des plus petites - compte 300 chercheurs et scientifiques de très haut rang. Outre Kamel Youcef Toumi, les plus connus sont Mourad Ouazi, un consultant très apprécié à Wall Street, le Dr Driss Djamoune, spécialiste en intelligence artificielle, Kamel Hadidi chercheur en physique nucléaire et spécialiste du plasma, Zoheir Bouker, coordinateur chez Boeing et Mohamed Sidi-Saïd, vice-président de Pfizer. Ce dernier est à l’origine de l’installation du géant pharmaceutique en Algérie. La réussite la plus fabuleuse est sans conteste celle du Dr Elias Zerhouni, à la tête du plus grand institut de recherche médicale du monde, le National Institute of Health (NIH).

Toutes les raisons avancées quant à la responsabilité des pouvoirs publics algériens dans le départ des élites à l’étranger sont bien réelles. Néanmoins, il y a une critique que l’on peut adresser aux concernés eux-mêmes, l’absence de réseaux scientifiques d’Algériens à l’étranger. Pourtant, le rapprochement apporte des avantages multiples : la connexion avec le pays d’origine afin de promouvoir les échanges de compétences et de connaissances et l’insertion dans des programmes internationaux, comme le transfert of Knowledge through Expatriate Nationals (Tokten) initié par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Ce programme vise à utiliser l’expérience des expatriés hautement qualifiés en les aidant à retourner dans leur pays d’origine pour de courtes visites (entre trois semaines et trois mois). Les expatriés s’investissent dans des projets divers de développement ou donnent des sessions de formation dans les universités locales. Des dizaines de pays ont utilisé ce programme avec succès depuis sa mise en place. Récemment, certains d’entre eux, comme la Palestine, le Pakistan ou le Liban, ont commencé à mettre en place des structures permanentes pour puiser plus systématiquement des ressources humaines expatriées à travers le programme Tokten. Les consultants Tokten sont volontaires pour des missions qui seraient autrement confiées à des experts internationaux ; ils sont souvent motivés par le désir de prendre part au développement de leur pays. À l’heure des nouvelles technologies (Internet, vidéoconférence...), la présence physique permanente des intervenants n’est pas indispensable. Leur collaboration pourra alors être sollicitée en fonction de besoins préalablement recensés. Pour relever un tel défi, il faudra, de part et d’autre, tenir compte d’une logique et d’une seule : l’intérêt de l’Algérie.

Le processus amorcé, il entraînera sans doute les élites françaises d’origine algérienne qui ne demandent qu’à traverser la Méditerranée dans l’autre sens, cette fois-ci. le Club 92 est la preuve que cette volonté existe. Ce club, qui regroupe de nombreux patrons français d’origine algérienne, œuvre depuis près de quinze ans à un rapprochement avec l’Algérie. Il est dirigé par l’homme d’affaires Slimane Azzoug, lui aussi nommé chevalier de la légion d’honneur. issu de l’immigration, il s’est lancé le défi de convaincre ses pairs d’investir dans leur pays d’origine. Parmi cette catégorie d’Algériens, on compte de nombreuses réussites.

Outre Slimane Azzoug dans l’agroalimentaire, on trouve Nacer Kettane (Beur FM et Beur TV), Moussa Yaker, P-DG de la société d’informatique INT2 Consulting, Rachid Bentahar dans le négoce international et bien d’autres. Ainsi, si le risque de fuite des cerveaux est bien réel, il appartient aux pays qui en souffrent de créer les conditions favorables pour la recherche, l’innovation et la création d’entreprises sur leur territoire pour attirer les investisseurs. Cette démarche stimulerait les flux rentrants de migrants et de capitaux et l’accès aux réseaux internationaux d’innovation. En dosant intelligemment sa politique en la matière et avec une coopération internationale soutenue, l’Algérie pourrait transformer la fuite des cerveaux en réservoir de... cerveaux. La conférence nationale sur les compétences, qui doit se tenir avant la fin de l’année, sera un premier test. Wait and see !

Par Mourad Saouli, Liberté