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Immigration clandestine : Dans le ghetto africain de Tam

 
En Algérie, l’Etat consent des efforts titanesques et surtout un budget faramineux dans le traitement de l’immigration irrégulière des Noirs africains. Mais chaque opération de refoulement s’apparente à un coup d’épée dans l’eau.
vendredi 23 juillet 2004.

Les immigrés clandestins jouent au chat et à la souris avec les services de sécurité de la wilaya de Tamanrasset, qui mettent les bouchées doubles pour atténuer un tant soi peu de leur affluence des confins de l’Afrique noire.

Le phénomène a développé des racines enchevêtrées et profondes dans la ville de l’extrême Sud du pays. Cette agglomération, choisie au départ comme un lieu de transit privilégié grâce à sa proximité avec les deux plus grands pays “exportateurs” d’immigrés (le Mali et le Niger), s’est transformée, au fil des ans, en un réceptacle de sans-papiers, stoppés dans leur progression vers l’Europe. Il y a deux années à peine, il n’était pas si difficile de survivre dans la capitale du Hoggar. Une duplicité entre les Noirs africains et les autochtones a créé un marché locatif et de l’emploi, salvateur pour la première catégorie et très lucratif pour la seconde. La police judiciaire s’échine à bousculer l’ordre établi. Changeant de stratégie, ce service ne se limite plus à traquer les clandestins. Il s’attaque désormais aux nationaux qui louent des chambres (un local d’environ 16 m2 est loué à cinq ou six Africains à raison de 1 000 dinars par mois, avec une avance d’au moins six mois) ou emploient des étrangers en situation irrégulière. Il y a quelques jours, une action opérée dans les quartiers, où vivent ordinairement les immigrés (Kataâ El-Oued, Tahagart...), s’est soldée par l’arrestation de plusieurs dizaines de personnes, parmi lesquelles des nationaux qui logeaient des sans-papiers.

Depuis cet épisode, il est devenu presque impossible aux Noirs africains de trouver une piaule en ville. Amadou et ses compatriotes (des Maliens) passent leurs nuits à la belle étoile, dans le lit de l’oued tari. D’autres (de même ou de différentes nationalités), nettement plus nombreux, trouvent refuge dans les monts, ceinturant extra muros l’agglomération à une distance d’environ trois kilomètres. Ils aménagent des espaces habitables (généralement une sorte de niches), au sommet des collines rocheuses. Une sentinelle monte la garde, jusqu’au petit matin, pour prévenir l’arrivée des éléments des services de sécurité. Souvent, les clandestins bloquent les pistes avec de la pierraille afin de rendre plus ardue la progression des Toyotas de la Sûreté de wilaya. Les officiers de la police judiciaire ne manquent pas non plus d’imagination. Dans la nuit du 9 au 10 juillet, une expédition surprise se termine par l’arrestation de soixante-dix immigrés non autorisés à pénétrer le territoire de souveraineté nationale. “Nous avons laissé les véhicules tout-terrains à un kilomètre de l’endroit de leur campement pour éviter que le garde ne donne l’alerte. Nous avons continué à pied, puis encerclé la montagne. Ils ne pouvaient pas nous échapper”, rapporte un officier. Les responsables de la Sûreté de wilaya se disent satisfaits de cette belle prise. Ils rééditent l’opération, trois jours plus tard, mais cette fois-ci au milieu de l’après-midi. Deux policiers repèrent de loin la silhouette d’un étranger. Ils se lancent à sa poursuite, escaladant lestement le mont. Plus rapide, le fugitif parvient au contrebas du versant opposé, au moment où ses poursuivants atteignaient à peine le sommet. Les officiers inspectent quand même l’endroit désert, à la recherche de traces des immigrants. Ils ne trouvent que deux paquets de cigarettes et un... gri-gri.

Une communauté en marge
Les Noirs africains mènent réellement une vie pénible dans une ville, qu’ils imaginaient, du fin fond de leur village miséreux, dans les contours d’une voie royale vers l’Eldorado, incarné en le Vieux continent. Une indigence pécuniaire et affective qui met à nu l’instinct basique de survie menant à la prostitution, à la falsification de documents officiels et de billets de banque, au vol... Le gérant de l’hôtel Ahaggar, un brave Algérois établi à Tamanrasset depuis vingt ans, fait un parallèle entre la condition des immigrés noirs africains et les Algériens en situation irrégulière en France. “Nos ressortissants volent aussi et font du trafic quand ils sont à court de ressources.” La comparaison ne saurait s’étendre, toutefois, au-delà de ce constat.

Elle est rendue exhaustive par l’impossible intégration des Noirs africains à la population locale. Ils vivent en retrait de la communauté, mais non sans en perturber quelque peu l’équilibre. En provenance d’au moins quarante pays de l’Afrique subsaharienne, ils sont bien trop nombreux pour qu’ils réussissent à se fondre dans l’anonymat des 156 000 habitants de la capitale du Hoggar. Il est d’ailleurs quasiment impossible de savoir combien sont-ils à passer à travers les mailles de la police des frontières, puis à traverser l’implacable désert, dans des conditions inhumaines, avant d’atteindre la première étape de leur long voyage. Qu’ils soient Maliens, Nigériens, Nigérians, Ghanéens ou autres, ils n’ont qu’un unique rêve en tête : arriver jusqu’à l’Europe via Tamanrasset. Le circuit ralliant les trois destinations les plus prisées est classique. La route de Tlemcen mène à l’Espagne par l’enclave de Melilla. Le chemin d’Alger ouvre une brèche vers la France et l’Italie. Marc Emeke (24 ans), de nationalité nigériane, veut joindre l’Espagne où il cherchera à intégrer l’une de ses prestigieuses équipes de football. “Pour faire partie de l’équipe nationale de mon pays, il me faudra faire un entraînement à l’étranger”, se confie-t-il.

Cela fait deux ans que Marc traîne à Tamanrasset sans réussir à en sortir. Sept fois, il a été refoulé à Tin Zaouatine, aux frontières algéro-maliennes à près de 700 kilomètres de Tamanrasset. Autant de fois, il est revenu en ville, bravant la faim et la soif et surtout l’aridité meurtrière du Sahara. Se remémorant ces moments durs de sa vie, le jeune homme prend subitement un ton agressif : “J’ai l’impression de perdre mon temps ici et surtout de compromettre ma carrière.” Des camarades ghanéens avec lesquels il tuait les heures juste avant que nous n’arrivions, renchérissent. Les immigrants, originaires des pays anglophones, restent entre eux, évitant soigneusement de se mêler aux autres nationalités, encore moins aux autochtones. La langue, pratiquement pas du tout parlée dans la région, s’érige en un obstacle colossal dans la vie de tous les jours. “Nous ne trouvons pas de travail, car les gens ne nous comprennent pas”, indique Cosmes Eze, qui veut, lui, aller Paris.

L’hypothétique offre de travail
Trouver du travail ! C’est le challenge des jeunes Africains, dès le réveil. Le lieu-dit Chaffa, situé dans le populeux quartier Kattaâ El-Oued, est assimilé à un marché informel de la main-d’œuvre noire. Une main-d’œuvre disponible et pas du tout chère. Les sans-papiers se pointent, par grappes de même nationalité, à Chaffa aux environs de 7h. Ils prennent place sur un muret qui serpente l’oued tari. Des heures durant sous un soleil de plomb, ils quêtent le providentiel employeur. Ce matin du 12 juillet, une trentaine de Nigériens, parmi lesquels des adolescents, squattent les lieux, à quelques encablures du camp des Maliens.

Rachid habite à Tamanrasset depuis deux mois. Méfiant, il hésite à nous livrer un témoignage. Plus volubile, Mohamed Issak raconte qu’en une année, il n’a pas très souvent utilisé ses talents d’homme à tout faire. “Nous survivons grâce à Dieu”, nous dit-il en levant les mains vers le ciel. Aujourd’hui, la chance est à son rendez-vous. Une Renault grise s’arrête devant lui. Le chauffeur le presse de monter à bord, signe apparent d’une offre d’emploi. Aux anges, Mohamed revient sur ses pas nous dire au revoir. Ses camarades de mauvaise fortune le regardent s’engouffrer dans le véhicule, un tantinet jaloux. Ils ne nourrissent pas beaucoup d’illusion sur leur sort à eux. Le lot du jour, comme à l’accoutumée, serait de quitter l’endroit sans avoir empoché le moindre dinar.

Une camionnette arrive, moins d’une demi-heure plus tard. Une dizaine de Nigériens se bousculent pour monter à l’arrière, sans attendre de connaître les intentions du conducteur. La bonne occasion se montre enfin, il ne faut pas la rater. Le soir venu, les heureux journaliers ne se seront enrichis, pourtant, que de 200 dinars, quelle que que soit la nature de la tâche accomplie. “Les Algériens ne nous offrent plus de travail car ils savent que nous sommes traqués par la police. Quand ils bravent l’interdit, ils nous donnent 100 ou 200 dinars pour un boulot qui en vaut au moins 1 000 dinars”, explique Rachid. La mauvaise expérience de l’interpellation d’il y a quelques jours a dissuadé la majorité des employeurs et logeurs potentiels à traiter avec les immigrés clandestins. Ils trouvaient, pourtant, parfaitement leurs comptes à les embaucher à moindres frais, pour les travaux de chantier, domestiques ou de jardinage. Quelques irréductibles continuent à jouer à cache-cache avec les services de sécurité pour tirer profit encore et encore du bon filon.

Des Maliens que nous avons rencontrés à Chaffa s’insurgent contre ce qu’ils considèrent comme du harcèlement de la part de la police. “Ils nous traquent continuellement. Nous n’avons aucune marge de manœuvre. Cela fait quatre jours que nous n’avons rien mangé. La vie est dure ici”, se plaint un Malien. “Restez ici un moment et vous verrez comment la police nous pourchasse”, lance Amadou. Sur ces propos, un trentenaire arrive en vociférant. Il intime à ses concitoyens l’ordre de ne plus rien dire. “Il ne faut pas donner à la police une raison supplémentaire de nous embêter”. Comme par enchantement, les vingt Maliens, agglutinés autour de nous se dispersent dans le silence.

Misérable. Le mot est trop faible pour exprimer l’inextricable situation des Noirs africains dans une ville qui leur refuse l’hospitalité. Pourquoi ne retournent-ils dans leur pays, dès que le rêve se brise ? “Nous ne pouvons pas assurer les frais du retour”, affirme-t-on. Piètre argument. Les sans-papiers redoublent d’ingéniosité pour échapper aux filets de la police. Quand ils sont pris, ils sont systématiquement reconduits aux frontières algéro-maliennes. En 2003, plus de 200 personnes, dont 16 femmes, ont été expulsées du territoire national. Durant le premier semestre de l’année en cours, le chiffre a triplé. La justice a rendu plus de 730 arrêts de refoulement. À Tin Zaouatine, les immigrés africains sont laissés en rade dans un no man’s land.

Expulsés, ils reviennent
Si les Maliens regagnent, sans grande difficulté, les villages frontaliers de leur patrie, les autres se serrent les coudes en attendant la délivrance. “Comment pourrai-je faire pour rejoindre le Ghana à partir de Tin Zaouatine ? La route est très longue et je dois de surcroît transiter par deux pays, (le Mali et le Burkina-Faso) avant d’atteindre le mien”, souligne Shihu Ibrahim (29 ans). Un de ses concitoyens suggère qu’il serait plus simple si la police refoulait chaque immigré vers son pays d’origine, au lieu de ne cibler que deux destinations, Tin Zaouatine et plus rarement Samaka. “Ils n’ont qu’à suivre l’itinéraire qu’ils avaient pris en quittant leur pays. Il ne faudra pas nous demander quand même de leur affréter des avions. Le refoulement nous coûte assez cher comme ça”, réplique le chef de la police judiciaire de Tamanrasset. L’État consacre un budget important, géré par la wilaya, pour la prise en charge alimentaire et le transport des personnes reconduites aux frontières. C’est autant d’argent jeté par la fenêtre, puisque 90% des expulsés reviennent en ville à bord des “Toyota station” des contrebandiers. Ils payent entre 6 000 et 10 000 dinars pour le voyage. Les contrebandiers les larguent à environ 30 kilomètres de Tamanrasset, de crainte d’être appréhendés par les services de sécurité de la wilaya.

À leurs passagers clandestins, ils concèdent une illusoire indication : “Prenez pour point de mire les lumières de la ville, visibles d’aussi loin”. En se rapprochant de l’agglomération à pied, plusieurs d’entre eux perdent la vie, terrassés par la soif, la faim et l’impitoyable dard du soleil. Les survivants renouent avec un quotidien qui égrène ses heures au rythme des lendemains hypothéqués.

Par Souhila H., Liberté