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Evangélisation en Kabylie : Danger ou phénomène marginal ?

 
La répression dont est une nouvelle fois victime la presse privée a détourné son attention d’un très inquiétant phénomène de société que les médias publics ont toujours occulté. Selon une dépêche de l’AP du 15 mai 2004, reprenant des universitaires algériens, « l’évangélisation gagnerait du terrain en Kabylie ».
lundi 26 juillet 2004.

Lors d’un colloque organisé à l’université des sciences islamiques Emir Abdelkader de Constantine, Amar Haouli, a révélé « l’existence de 15 églises à Tizi Ouzou, fréquentées par 30 % des habitants de cette région ».

Un autre universitaire a affirmé que ce qui « se passe en Kabylie n’est qu’un point de départ d’une campagne qui vise tout le pays ». Une autre conférence évoquera « la mondialisation religieuse » à travers « les mass médias, glaive de la chrétienté moderne », affirmant que « les médias couvrent de leur notoriété l’évangélisation forcée du monde » et « contribuent à faire passer le passage messianique dans notre pays ». Le début de médiatisation avortée de ces révélations rappelle en fait que le regain du christianisme en Afrique du Nord, notamment en Kabylie et au Maroc, date du début des années 1980, reste en grande partie clandestin et prêché dans des églises de fortune... sans compter les hangars ou habitations transformés en lieu de culte chrétien. La position passive et quasi muette du gouvernement algérien est ambiguë et inquiétante. Elle transparaît à travers les dernières sorties contradictoires du ministre des Affaires religieuses, Bouabdellah Ghlamallah, qui s’était d’abord offusqué du « prosélytisme chrétien en Kabylie » et avait évoqué le « risque d’effusion de sang ». Quelques semaines plus tard, il se rétracte et déclare que « l’évangélisation n’est pas un danger », estimant que « chacun est libre de se convertir à la religion qu’il estime bonne pour lui. Nous ne sommes pas contre la liberté de culte » (El Watan du 8 juillet 2004).

La réalité est que, officielles ou pas, visibles ou pas, les églises en Kabylie sont nombreuses. Ils s’en créent à une vitesse fulgurante aux quatre coins de la région. On en dénombre, selon les informations qui circulent sur Internet, à : « Tizi Wezu, Aqvu, Ighzer Ameqran, Iwadiyen, Michelet, Ugsyeth, Larvaa Nat Yiraten, Makuda, At Wagenun, Vujima, Tizi Raced, Dra ben Xeda, Tasmalt, Axennaq, Aweqas, Vuzgan, At Zikki, Tadmait, Tawrirt Meqren, Betruna, Meqlaa, Vughni, At Wassif, At Vuwudu, At Vughardan, At Avdelmumen, At Waavan, Amecras... U Mazal. » Si le phénomène de l’évangélisation en Kabylie n’est pas nouveau, son ampleur grandissante, son idéologie évidente, ses objectifs inavoués et son instrumentalisation par des forces nationales et internationales vont engendrer des crises supplémentaires dans une Kabylie et une Algérie déjà saturées de crises en tout genre.

Du repli identitaire au repli historique
Dans une Kabylie en ébullition permanente, toute une foultitude d’opinions diverses s’y sont toujours côtoyées et exprimées. On y trouve la plus grande concentration de communistes, socialistes, démocrates, libéraux, occidentalisés, orientalisés, libres penseurs, syndicalistes, poètes, artistes, agnostiques, athées, évangélistes, berbéristes, intégristes, alors que les Kabyles représentent à peine un sixième de la population algérienne. La région kabyle, le pays des hommes libres et rebelles, est régulièrement secouée par des crises identitaires de nature politique ou culturelle à chaque décennie depuis le déclenchement de la guerre de Libération nationale. Congrès de La Soummam suivi de l’assassinat de Abane Ramdane en 1956, création du FFS d’Aït Ahmed en 1963, révolution culturelle en 1973 (Idir, Aït Menguellat, Ferhat, Matoub...), 1er printemps berbère en 1980 et création du MCB, repli identitaire en 1992 après l’annulation des élections (« on s’est trompé de peuple », disait Saïd Sadi), 2e printemps berbère en 2001. L’ampleur de ce dernier soulèvement kabyle face à un pouvoir sourd et insensible aux revendications populaires a malencontreusement emporté les repères de quatre décennies de lutte démocratique par la marginalisation des partis et des leaders politiques tout en provoquant un retour au tribalisme par l’émergence des archs. Ce fait est significatif du repli historique qui tend à devenir le stade suprême du repli identitaire que même la colonisation française n’avait pas réussi à opérer, malgré la stratégie et les efforts de la Société des Pères blancs du cardinal Charles de Lavigerie, archevêque d’Alger en 1867, et des Sœurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique, dites Sœurs blanches de Marie-Renée Roudaut (Mère Marie-Salomé). Selon Karima Direche-Slimani, agrégée d’histoire, chercheur associée à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), d’Aix-en-Provence : « Les conversions au christianisme, dans l’Algérie coloniale, ont été un phénomène peu connu.

Des musulmans qui se convertissent au christianisme dans le cadre de la colonisation française ont surtout fait l’objet de représentations excessives liées à la trahison et à l’infamie. Les convertis, quand ils sont a fortiori berbères, sont encore plus encombrants pour la mémoire collective, aussi bien française qu’algérienne. Car ils sont considérés comme la combinaison pesante de la politique d’assimilation coloniale et de l’idéologie du mythe berbère. » (Chrétiens de Kabylie, 1873-1954. Une action missionnaire dans l’Algérie coloniale, Bibliothèque histoire du Maghreb). Cette tourmente identitaire kabylo-chrétienne post-coloniale a été vécue, symbolisée et écrite par la famille Amrouche. Fadhma la mère et ses deux enfants poètes Jean El Mouhoub et Marguerite Taos. Deux prénoms pour chacun, l’un chrétien, l’autre kabyle, symbole du déchirement, source du malaise qui n’a cessé de tarauder les Amrouche dans leur recherche et leur écriture mystiques. Le conflit existentiel des Kabyles est condensé dans ce poème de Jean Amrouche dans "Le Combat algérien" :

« Nous voulons la patrie de nos pères
La langue de nos pères
La mélodie de nos songes et de nos chants
Sur nos berceaux et sur nos tombes
Nous ne voulons plus errer en exil
Dans le présent sans mémoire et sans avenir ».

La quête des Amrouche, de Dieu, d’une terre, d’une identité complexe avec ses différences, kabyle, algérienne, française, chrétienne, musulmane, cette quête de l’absolu est une source permanente de conflits intérieurs, que continue de vivre une jeunesse kabyle désemparée et désespérée. Le fait est qu’historiquement, il a fallu quatre siècles (100-400) pour obtenir l’évangélisation d’une partie importante des Berbères, alors que leur islamisation n’a duré qu’un siècle (670-750). Les livres d’histoire notent cependant que la disparition des dernières communautés chrétiennes chez les Berbères date de 1145-1160.

Malgré cela, les nouveaux chrétiens kabyles n’hésitent plus à remonter le temps, « aux sources du christianisme berbère », pour justifier leur rupture communautaire définitive avec l’arabo-islamisme qu’ils assimilent au pouvoir. L’un d’eux explique cette rupture dans des termes radicaux (forum du site www.elkechfa.com). « La différence entre l’Islam et le christianisme, c’est que le second m’accepte dans ma liberté de Berbère, et comprend et aime ma langue. Combien d’Arabo-musulmans ont fait preuve envers nous d’amitié, de sympathie pour notre culture, combien ont appris notre vocable que ces « mécréants » Berbères de confession juive ou chrétienne parlaient parfaitement ? Combien d’entre eux comme ces voyageurs « infidèles » allemands, anglais, français et italiens d’autrefois, ceux des colons qui nous ont appréciés, comme beaucoup de missionnaires aussi ont appris le tamazight, ont rédigé des dictionnairs, recueilli et sauvé de l’oubli des pans entiers de notre mémoire séculaire ? Oui, je vous le demande, combien d’Arabo-musulmans ont été tolérants et bienveillants devant ce que nous étions et ont veillé à la sauvegarde de notre œuvre ? Ils nous traitent de « fils de Pères blancs », de « fils de harkis » et nous tuent quand nous ne réclamons que justice et liberté d’être ce que nous sommes. La religion chrétienne est infiniment plus tolérante que l’Islam qui est fondamentalement intolérant et intrinsèquement violent. » De nombreux témoignages de conversion tournent autour de cette quête de paix, de tolérance, d’identité, de retour aux sources. Mais aussi une façon de s’opposer au pouvoir, de se rapprocher des Européens, d’émigrer vers l’Occident judéo-chrétien, d’épouser un(e) chrétien(ne), de réussir sa vie... et surtout cette volonté de rompre avec la communauté arabo-islamique dans laquelle le Kabyle en crise existentielle permanente ne se reconnaît plus.

Les acteurs de l’évangélisation
L’évangélisation en Kabylie n’est pas spontanée, aujourd’hui, comme hier. Elle est le résultat d’un prosélytisme organisé et financé par une stratégie mondiale d’évangélisation des peuples musulmans. Cette nouvelle stratégie, conçue en dehors du clergé catholique, part du constat que l’Islam est la religion qui progresse le plus avec le christianisme évangélique. Le christianisme traditionnel est en régression dans les anciens pays chrétiens où les musulmans sont devenus majoritaires. Liban, Palestine, Egypte, Jordanie, Syrie, Irak... L’église est quasiment inexistante en Afrique du Nord. La menace est réelle pour l’Occident. Il y a des centaines de milliers d’Européens qui se sont convertis à l’Islam. Souvent dans le cadre d’amitié ou de mariage mixte, ou après un voyage en pays musulmans. Le parcours et la mission de Paul Gesche définissent clairement ce nouvel objectif évangélique de contrer la poussée islamique et d’inverser la tendance. Docteur ès sciences et chercheur scientifique, il a découvert l’Islam et le monde musulman, au début des années 1990, alors qu’il était coopérant technique en Algérie. Depuis une dizaine d’années, il est le président du Ministère évangélique parmi les nations arabophones (MENA), la branche française d’une mission internationale autrefois connue sous le nom de North Africa Mission et aujourd’hui sous le nom de Arab World ministries (www.mena-france.org). « Le chrétien observe l’Islam qu’il a vu naître et se développer. L’Eglise s’interroge devant ce milliard de croyants qui se sont organisés sans clergé et sans prêtres à côté d’elle, autour d’elle et parfois là où elle a cessé de briller ! Venu si tard après la période des apôtres, l’Islam pose des questions auxquelles il n’est pas toujours facile de répondre.

Pourquoi tant d’hommes sont-ils musulmans à l’heure où l’Evangile se répand en tous lieux par le livre, par les ondes, par la prédication missionnaire ? » Arab World Ministries a été créé en 1883 pour continuer un effort d’évangélisation commencé dans les montagnes de Kabylie par des Britanniques, un Suisse et un Syrien. Au fil du temps, cette mission internationale a étendu ses activités sur toute l’Afrique du Nord et depuis la fin des années 1980, sur le Moyen-Orient. Avec près de 250 missionnaires, c’est une œuvre spécialisée qui travaille essentiellement parmi les arabophones et les immigrés du monde arabe installés en Europe et en Amérique. Ses activités comportent un volet médias stratégiques, avec des émissions radio et des programmes de télévision. Plusieurs équipes intègrent des missionnaires appartenant à d’autres œuvres et des missions sœurs, dont une grande partie d’évangélistes d’origine arabe ou nord-africaine, dans leur pays ou bien là où ils se sont établis. MENA travaille en France depuis 1980 avec le souci de collaborer avec les églises locales, de servir les instituts de formation biblique, avec les convertis issus de l’Islam. Les évangélistes étrangers et kabyles s’organisent et travaillent en profondeur, sans relâche, animés d’une foi sincère pour les uns, intéressée pour les autres. La mission Rolland, œuvre indépendante fondée en 1908 à Tizi Ouzou, existe encore aujourd’hui, actuellement dirigée par le gendre et la fille des fondateurs, originaires de l’église baptiste de Valentigney. L’Eglise Philadelphie implantée à Marseille organise ce qu’elle appelle « le réveil en Algérie » avec des frères connus en Kabylie gérant des « ministères apostoliques et prophétiques » dans les villages d’Aït Amar, Aït Ouabane,... Plusieurs autres organisations se créent et se côtoient en Kabylie : Forum des pasteurs, Assemblées de Dieu d’Algérie, Eglise évangélique libre, etc. L’une des plus réputées est l’Association chrétienne d’expression berbère (ACEB), créée en Algérie en 1987 dans le but de produire du matériel chrétien en Kabyle (cassettes vidéo et audio, traduction de la Bible, chants et louanges).

L’ACEB a contribué à plusieurs implantations d’églises dans la région de Béjaïa (www.aceb.net). Sur les ondes, Radio El Mahabba émet en continu sur le canal son du satellite Eutelsat Hotbird 3, 13 degrés Est, 12 470 MHz. Sur les écrans, la chaîne nord africaine (CNA-Channel North Africa) (www.cna-sat.org) annonce la bonne nouvelle de Jésus Christ dans les langues spécifiques à l’Afrique du Nord. Dirigée par un Kabyle, elle diffuse tous les jeudis de 17h à 18h sur Eutelsat W2, 16 degrés Est, 11 178 MHz vertical deux programmes de 30 mn chacun, en dialecte algérien et en tamazight. De nombreuses associations contribuent au travail évangélique de CNA : Arabvision (www.arabvision.org), Life TV (www.lifetv.tv). Assemblies of God, ACEB, Baptist General Conference, Calvary Chapel, Campus Crusade for Christ, Christian Broadcasting Network, EO International, French Baptist Federation, Good News Productions International, Gospel Missionary Union, HSR/TV, International Mission Board, International Media Ministries, International World Ministries, MFNA, Miracle Channel, 3 X M, Thru The Bible, Trans World Radio, Vidéos Vie et Famille, WEC International, Wycliffe Bible Translators, Youth With a Mission, Baptist General Conference, International World Ministries...Le témoignage d’un spectateur de CNA est explicite sur la disponibilité du vivier kabyle à se convertir : « Votre chaîne est comme une lumière dans ma vie sombre, un nouvel espoir... J’ai 37 ans, j’ai étudié et suis un intellectuel, mais cela ne m’apporte rien. J’ai perdu ma jeunesse, je n’ai pas de foi, pas d’espoir, pas de famille... J’ai perdu ma confiance et jai peur de tout. Je suis anxieux et angoissé en pensant au sens de ma vie. J’ai essayé de quitter l’enfer (mon pays) mais n’y suis jamais arrivé. Quand j’ai trouvé votre chaîne et regardé votre programme, j’ai senti une petite lumière s’allumer à l’horizon et ai su d’une certaine façon que Dieu n’allait pas m’abandonner et que c’est l’espoir dont j’ai besoin. J’ai alors été convaincu que le salut est à travers le Christ par sa grâce. » (A suivre)

Par Saâd Lounès, El Watan