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Evangélisation en Kabylie : Danger ou phénomène marginal ? (2e partie et fin)

 
mardi 27 juillet 2004.

La stratégie mondiale d’évangélisation ciblant les peuples musulmans s’appuie sur des acteurs organisés en réseau, mais aussi sur l’élaboration d’un message évangélique conçu, personnalisé et adapté au message coranique. Convaincus de leur mission d’obéir à l’ordre évangélique : « Jésus nous a ordonné de faire de toutes les nations des disciples » (Matthieu 28 :19-20 et Marc : 16 : 15), les prédicateurs évangélistes sont mis en garde sur la connaissance biblique des musulmans.

Conscients que dans le passé, certains missionnaires ont travaillé pendant plus de quarante ans sans avoir converti un seul musulman au christianisme, les nouveaux évangélistes professent leur connaissance coranique et acceptent de discuter, même sans y croire, des corrections apportées par le Livre saint aux erreurs des évangiles pour mieux faire passer leur message. Reprenant la fameuse formule des Pères blancs, il s’efforcent de se faire « arabe avec les Arabes » et « kabyle avec les Kabyles ». Les nouveaux convertis kabyles, qui n’ont pas une connaissance religieuse approfondie, sont séduits par les points communs entre Evangile et Coran : Jésus est né d’une manière miraculeuse. Il est pur, sans péché. Il est un prophète spécifique et a fait des miracles éclatants. Il reviendra sur Terre. Il incarne « la parole de Dieu », « l’esprit de Dieu ».

Les évangélistes commentent aussi les principales différences entre Évangile et Coran :
- Dire que Dieu a un fils est un péché (car cela est compris dans un sens physique).
- Le Coran rejette la divinité de Jésus et enseigne qu’il n’a pas été crucifié.
- Dans l’Islam, Le Saint Esprit et l’ange Gabriel, il n’y a pas de trinité.
- Dans l’Islam, le Saint-Esprit est l’ange Gabriel. Il n’y a pas de Trinité.
- Dans l’Islam, il n’y a pas de péché originel et le salut peut s’obtenir par les bonnes œuvres.
- L’Islam enseigne que la Bible a été falsifiée.

Les évangélistes répondent aussi par anticipation aux objections des musulmans à convertir : l’Evangile affirme-t-il vraiment la mort de Jésus sur la croix ? L’Evangile utilise-t-il le terme « Fils de Dieu » pour Jésus ? Le musulman doit-il lire la Bible ? Qu’en dit le Coran ? Que penser de la trinité ? Qu’est-ce que le Paraclet ? Mohamed était-il annoncé dans la Bible ? etc. Les missionnaires veillent aussi à ne pas critiquer la prophétie de Mohamed ou l’authenticité du Coran. Ils évitent de parler de Jésus comme « Fils de Dieu », d’offrir de l’alcool ou du porc aux musulmans, de parler d’Israël ou de s’engager dans des controverses.

Cette accélération de l’évangélisation de la Kabylie fait partie d’une stratégie mondiale dominée par deux obédiences néo-protestantes d’origine américaine. Le courant Evangélique, dit « revivaliste » (réveil des chrétiens), apparu, il y a un siècle, au sein du protestantisme anglo-américain. Et le courant pentecôtiste, né au début du XXe siècle aux Etats-Unis. Commencé vers 1970, la doctrine évangélique est le courant religieux qui progresse le plus dans le monde. En un quart de siècle de mission évangélique, l’Amérique latine s’est détournée de l’Eglise catholique. En Afrique, les pentecôtistes concurrencent les prédicateurs islamistes. Le courant évangélique, qui englobe déjà 70 millions d’Américains, s’exporte aussi facilement que le Coca-Cola de l’Amérique latine au Japon, en passant par l’Afrique, l’Europe, la Russie, l’Inde, la Chine... Il s’enhardit maintenant à investir l’univers islamique, ultime zone de mission. Des chiffres réels ou manipulés annoncent 500 millions d’évangéliques, néo-pentecôtistes et charismatiques confondus, sur 2 milliards de chrétiens, soit un sur quatre. On estime les conversions à plus de 50 000 par jour. On dénombre près de 14 000 dénominations évangéliques, comprenant un million d’églises qu’animeraient un million de pasteurs rémunérés à plein temps. Les télé-évangélistes sont devenus des stars millionnaires. Des théologiens prédisent que le courant évangélique deviendra la religion dominante du XXIe siècle. Se considérant lui-même comme un « chrétien renaissant » (Born Again Christians), George W. Bush s’est fixé publiquement pour objectif de « promouvoir une vision biblique du monde » depuis les attentats du 11 septembre 2001 en déclarant la guerre à « l’axe du Mal », et en priant publiquement avant les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. L’Amérique, berceau de la doctrine évangélique, veut faire de Washington la Nouvelle Jérusalem, la Sion du Nouveau Monde.

Les germes de l’autonomie et de la sécession
Après une renaissance islamique avortée et réprimée, le monde serait en train de vivre une renaissance chrétienne menée tambour battant par chaînes numériques et manu-militari par Big Brother. Il est de notoriété publique que la Maison-Blanche, le Congrès et la CIA suivent et gèrent avec un grand intérêt l’expansion des Eglises évangéliques. Cela explique la timidité des pouvoirs arabo-islamiques à réagir face à cette déferlante. On peut ainsi comprendre la gêne du gouvernement algérien à ne pas trop communiquer sur ce phénomène. Selon des informations de presse, « le Congrès américain avait, dans une déclaration, considéré que l’Algérie adopte une neutralité dans le dossier de l’évangélisation ». Le même phénomène de christianisation est mené discrètement en parallèle en direction des Berbères du Sud : les Touaregs dans le Sahara algérien, malien et nigérien, sans que l’on connaisse son impact réel.

Les témoignages du début du siècle sont toujours d’actualité. « Oh ! Mes Touaregs ! Quel mystère vous conduit sous vos voiles étrangers ? A l’image de votre âme, votre parler berbère est marqué de mots chrétiens, celui gracieux des anges, et, à travers les règles musulmanes de votre art, vous faites triompher sur vos objets familiers la croix chrétienne » (C. Kilian, l’Art des Touareg du Nord, 1934). « Quand, en deçà de la région des dunes de l’erg, on voit la femme arabe telle que l’islamisme l’a faite, et, au-delà de cette simple barrière de sable, la femme touareg telle qu’elle a voulu rester, on reconnaît dans cette dernière la femme du christianisme » (H. Duveyrier, les Touareg du Nord, 1863). De nombreux missionnaires rêvent de faire de la Kabylie un nouveau Liban multiconfessionnel. Actuellement sans élus légitimes, mais avec des « indus élus », la Kabylie donne l’impression d’être colonisée par un pouvoir qui lui est étranger. L’idée d’autonomie faisant son chemin, les ingrédients et la sécession kabyle se réunissent jour après jour dans l’indifférence politique générale. D’autres rêvent toujours d’un soulèvement des Touareg pour « renégocier les Accords d’Evian » et extirper le Sahara et ses richesses au pouvoir algérien. L’Algérie est un pays trop beau, trop riche, trop bien situé. Il a tous les moyens pour non pas devenir, mais être une puissance régionale en Méditerranée et en Afrique saharienne et sahélienne.

Les ennemis d’hier et d’aujourd’hui n’auront de cesse d’exploiter les divisions superficielles et l’incompétence gouvernementale à gérer une répartition équitable de la rente et des richesses du pays. Il est désolant de constater que le pouvoir ose à peine murmurer une critique face à la nouvelle politique coloniale américaine, mais qu’il n’hésite pas à réprimer férocement les revendications populaires en emprisonnant les représentants des archs, du Mouvement de la jeunesse du Sud et des journalistes. Houari Boumediène disait que l’Algérien musulman « n’avait que faire des nouveaux prophètes d’où qu’ils viennent ». Le temps des nationalistes farouches, conquérants et proches des aspirations populaires est-il vraiment révolu ?

Par Saâd Lounès, El Watan