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Corso : Le ciel, le soleil et la galère

 
Des records, Corso en a battu un, peu glorieux. Hissée au premier rang des localités durement touchées par le séisme du 21 mai 2001, elle abrite le plus grand centre d’hébergement des familles sinistrées.
dimanche 1er août 2004.

Son nom est Cassio. Personne n’est capable de dire d’où provient l’appellation de ce site auparavant affecté à l’exploitation agricole. Depuis janvier, quelque 830 chalets ont remplacé les épis de blé. Ils ont poussé sur de vastes hectares irrigués de mortier et plantés de poteaux électriques. De loin, les petites cases blanches uniformes enracinées dans du béton ressemblent à des ruches d’abeilles.

D’anciens hangars de céréales abandonnés à la périphérie du camp accentuent son aspect agreste. Le ciel en dessus dardé de soleil fait chanter les cigales. Les effluves marines, de la Grande bleue toute proche, font danser le feuillage des arbres. C’est l’été, la saison des moissons et des vacances au bord de l’eau. Aux abords des cabanes en formica cuites par l’astre flamboyant, les enfants en shorts courts et pieds nus, jouent dans la poussière sèche. Ils fauchent de leurs petites mains des sachets noirs en plastique qui, çà et là, s’agrippent aux vrilles rescapées des bulldozers. “C’est un cimetière”, assène Djaâfar impétueux. Assis devant son chalet, le jeune homme promène un regard triste sur le camp. Comptant dans le contingent des sans-abri, il a atterri là, dans ce vaste terrain vague, pris en tenaille entre une voie ferrée et un oued nauséabond.

Il est 13 heures passées.Ce lundi 27 juillet ressemble à tous les autres. Depuis sept mois, le sinistré égrène le temps inlassablement. Il n’attend rien et personne. “Nous sommes des oubliés. Aucun responsable ne vient nous rendre visite pour s’enquérir de nos besoins. Dans les tentes au moins, nous étions convenablement pris en charge”, se plaint Djaffaâr. La nostalgie de la bâche plantée à proximité de son gourbi en ruines à Boukaroucha, un quartier déshérité de Boumerdès, le tourmente. De là-bas, lui parviennent quelques nouvelles sur la vie qui reprend son cours. Ses amis, qui viennent quelquefois lui tenir compagnie, comme aujourd’hui, lui apprennent que tel ou tel voisin a mis des clous à son taudis et l’a réintégré. Mais Djaffaâr a tout perdu. La tôle, les murs en parpaing, tout est parti en miettes. Prétendre à un logement neuf viendrait à exacerber davantage ses désillusions. Il n’y pense pas. “Si tu n’as rien, tu ne peux pas vivre”, professe le bougre en guise de sentence. Même pour rester dans le camp, il a dû payer. “La seule fois où on a vu la tête d’un responsable, c’était pour annoncer que nous allions désormais nous acquitter de la facture de l’électricité”, confie Djaffaâr. Tout en se lamentant, il continue à scruter le panorama. Le spectacle est désespérant. “C’est le désert !” dit-il, multipliant les attributs. Situé en contrebas de la ville, le campement est une espèce d’épave voguant au milieu de nulle part. La route départementale, dont il est mitoyen, le sépare du reste de la localité et l’arrache à ses principales préoccupations.

L’eau manque encore
“On nous a mis ici, je ne sais pas jusqu’à quand, ni comment nous pourrons nous en sortir”, constate de son côté Ali. Domicilié au chalet n° 26, il pose un problème de survie. Son logis, comme tous les autres d’ailleurs, est dépourvu d’eau. Il y a une semaine, à l’instar de l’ensemble de la communauté, il croyait être au bout de ses peines grâce au raccordement du camp au réseau d’alimentation en eau potable (AEP). Auparavant, les sinistrés n’avaient d’autres choix sinon s’approvisionner dans des citernes mises à leur disposition par l’Agence de distribution de l’eau (ADE). Vidées du précieux liquide, les réservoirs gisent à présent comme des carcasses. Disséminés dans le lotissement, ils sont entamés par la rouille. Leurs flancs portent les griefs des locataires. “Manssiyin” (les oubliés), décline une encre noire anonyme. L’illustration de cet abandon tient dans les mains de Ammi Rabah. Entre autres instantanés, le commerçant brandit la photo d’une des citernes dont le fond lépreux est altéré par la corrosion. “Vous rendez-vous compte, c’est d’ici que nous puisions notre eau”, constate-t-il désenchanté.

Depuis deux semaines, son épouse remplit ses jerricans et ses bidons du robinet d’arrêt implanté derrière le chalet. Si elle est débarrassée de la longue queue devant les réservoirs collectifs, la ménagère est néanmoins toujours astreinte à la corvée de l’eau. “Comme il n’y a pas de pression, les conduites sont souvent à sec”, note-t-elle. En faisant le tour du propriétaire, Ali, quant à lui, s’arrête devant les tuyaux pendant du chauffe-bain. L’équipement est inopérant. Pour se laver, le sinistré et ses enfants ont deux choix, soit prendre une douche froide, soit aller au hammam. La cuisine requiert une toute autre acrobatie. L’été venu, les 70 mètres carrés affectés aux sans-logis se sont transformés en four. Les murs, qui suintaient d’humidité pendant la saison froide, font suer leurs occupants à grandes gouttes. Les fenêtres emprisonnées derrière les barreaux, refoulent l’air frais. Dans le séjour, la télévision accapare l’espace et l’attention des enfants. Les chérubins somnolant s’entassent sur un canapé, en face du petit écran. Au fond de la pièce est aménagé un petit évier. Il est rempli de vaisselle du déjeuner. L’épouse de Ali vient à peine de débarrasser la table. Elle soulève la meïda encombrante et la range dans un coin de la courette. Deux mètres à peine séparent la clôture du chalet. Les jerricans d’eau et de menus objets rescapés du tremblement de terre se disputent ce maigre espace. À cause de la canicule, un nouvel ornement s’est incrusté dans le tas. Il s’agit de la gazinière. “Il est impossible de faire cuire les repas à l’intérieur. Nous suffoquerions”, explique la ménagère. Le front serré dans un foulard, elle vaque résignée à ses occupations. Elle non plus ne sait pas si un jour, elle quittera le chalet.

Pour meubler son désespoir, elle a planté des pieds de piments et de tomates au cœur de sillons étroits. Des lianes de courge grimpent sur les pointes de roseau et les grillages qui ceinturent les cabanes. Souvent leur culture est motivée par un besoin d’intimité. Les plus embarrassés par la promiscuité des lieux tapissent les clôtures de couvertures en laine. C’est la seule manière de les prémunir contre les regards indiscrets de voisins un peu trop curieux. Rien dans l’aménagement du site ne favorise une cohabitation sans accrocs. Des allées étroites d’un demi-mètre à peine séparent les rangées de chalets. Enchevêtrées comme une toile d’araignée, elles sont surmontées de poteaux électriques. Cette contiguïté contraste avec la présence de parcelles nues çà et là. Elles offrent l’hospitalité à des décharges sauvages. “Nous avons réclamé la construction de niches. On l’a fait. Mais les gens manquent de civisme”, dénonce Ammi Rabah.

Chaleur et reproches
S’il accable l’administration de moult manquements, notre interlocuteur, lui, reconnaît, toutefois, quelques réalisations, à l’instar des vidoirs. Mais ce n’est pas suffisant. La liste des doléances est longue, très longue. Improvisés en porte-paroles de l’infortunée communauté, Ammi Rabah, Karim, Hocine... se plaignent pêle-mêle de l’inexistence du téléphone, du transport scolaire, d’une passerelle sur la route, de la sécurité, d’un dispensaire. “Pour faire une injection, il faut se débrouiller pour aller jusqu’à Corso, car il n’y a même pas d’ambulance”, rapporte Hocine. Désignant du menton deux baraquements concédés à une ONG italienne spécialisée dans la prise en charge de l’enfance traumatisée, il estime prioritaire la présence d’un service médical. De même, Hocine considère la mise en place d’une infrastructure scolaire comme indispensable. “Je suis obligé d’emmener mes enfants jusqu’à Boumerdès tous les matins. Heureusement que je dispose d’un véhicule”, illustre Saïd. Ce cadre à la wilaya de Boumerdès est l’une des innombrables victimes de l’effondrement des immeubles de la tristement célèbre cité du 11-Décembre-1960. Réduit à l’exode, il a dû envoyer la moitié de sa famille en Kabylie afin de bénéficier de plus d’espace dans son chalet. Même délivré de cette charge supplémentaire, il a peiné à trouver ses marques dans cet abri. La chaleur constitue son plus grand tracas. Comme d’autres, il se demande si le climatiseur ne fait pas partie des équipements de base des chalets. “Normalement, il est compris dans le mobilier”, suggère-t-il.

Ces derniers jours, la rumeur a enflé à travers le camp sur l’arrivage imminent de ces appareils. Las d’attendre, les bénéficiaires hypothétiques couvent une révolte sourde. Ils pensent que les fameux climatiseurs ont fait l’objet d’un sombre détournement. La suspicion, les doutes et la peur du lendemain étreignent leurs cœurs. Leurs frayeurs sont d’autant plus légitimes qu’ils manquent cruellement de sécurité. Karim, un jeune à l’allure dépoitraillée série les cas de vol et d’agressions. “Une femme est sortie hier faire ses courses. À son retour, son réfrigérateur et son téléviseur ont disparu”, raconte-t-il à quelques témoins, dont Ammi Rabah. Ne cédant pas à la psychose, ce dernier préconise seulement le renforcement des patrouilles de la gendarmerie.

Pour sa part, Hocine réclame l’implantation d’une brigade fixe. Des locaux désertés par les brigadiers trônent au milieu du site. À quelques pas, des constructions en parpaing sont érigées. Elles devraient abriter des commerces. En attendant, les locataires font leurs courses les plus urgentes dans des échoppes de fortune. Belkacem est l’un des trois épiciers du camp. Doublement sinistré, il a perdu son habitation et son commerce. À l’aide d’une bâche et de quelques branchages, il tente de restituer son quotidien. Mais les affaires marchent mal. Les baguettes de pain, les paquets de lessive et les bouteilles de limonade qu’il vend quotidiennement lui assurent tout juste une subsistance décente. Pour le reste, à son tour, il ne préjuge pas de l’avenir. “On est là jusqu’à 2009. Dans cinq ans, on se rappellera probablement de nous”, plaisante Kamel.

Liant le destin de la communauté de Cassio à la prochaine échéance présidentielle, il sait que le relogement des sinistrés comme leur affectation auparavant dans les chalets est une carte électorale. Le 8 avril, Bouteflika a ratissé large ici. À défaut de faire vivre, l’espoir fait voter.

Ils seraient versés au social
Vers le recyclage des chalets ?
Selon sa provenance, sa superficie et les matériaux avec lesquels il est construit, un chalet vaut entre 50 et 70 millions de centimes. Cet aveu est du maire de Corso. Notre interlocuteur exclut les frais de viabilisation. D’après lui, l’implantation des sites a coûté plusieurs milliards de centimes. “C’est inestimable !” clame-t-il.

En investissant des sommes aussi colossales, l’État entend bien les rentabiliser. Les autorités auraient ainsi convenu d’affecter les chalets au logement social, une fois que les sinistrés auront décroché un toit. Une cellule de suivi des chalets vient d’ailleurs de voir le jour au siège de la wilaya de Boumerdès. “C’est une sorte d’Office de promotion et de gestion immobilière (OPGI)”, suppose le P/APC.

Nous avons tenté de savoir davantage auprès du responsable de cette cellule. Mais ce dernier, préférant se référer au cabinet du wali, n’a pas pu nous en dire plus. Le chef de cabinet ayant exigé que les questions lui soient adressées par écrit pour connaître leur teneur et leur réserver le traitement adéquat.

Le relogement
Des rêves en chantier
“Et ici, ce n’est pas bien”, demande Messaouda. Entourée de ses petites filles, la jeune femme est assise à l’entrée de son chalet. Originaire du bidonville de Boukaroucha, elle est divorcée et sans le sou. La maman vit de la charité de ses voisins et des fidèles de la mosquée, où elle va mendier tous les jours. Avoir un toit, même en formica, est un luxe à ses yeux. Les pénuries d’eau, la chaleur suffocante, les moustiques, tout ça, elle connaît déjà et ne s’en offusque guère. Ses voisins, des fonctionnaires, des cadres, des instituteurs souffrent pourtant le martyre.

Les propriétaires de logements endommagés attendent en vain leur réfection. Certains se plaignent des retards dans le paiement de la seconde tranche de l’allocation accordée par l’État.

Les autres ayant tout perdu désespèrent d’être un jour relogés. “On n’y pense même pas”, dit Abdelkader. 500 logements sont en chantier dans la commune. Le maire garantit qu’ils seront achevés dans 14 mois. “Le wali inspecte les travaux régulièrement”, rapporte-il, rassurant.

Plus de 5 000 sinistrés dans les centres d’hébergement
Une cité dans la cité
Si Cassio est le plus imposant, il n’est pas l’unique site d’hébergement des familles sinistrées à Corso. La localité se distingue par l’implantation de deux autres centres d’une capacité de 230 et de 188 chalets. En tout, les autorités locales ont recensé plus d’un millier de chalets. En comptant cinq personnes en moyenne dans chaque pavillon, ils estiment le nombre de locataires à plus de 5 000, soit le tiers de la population de Corso. “On a affaire à une cité dans la cité”, observe Mustapha Keraoui. Plus d’une année après le tremblement de terre, le maire indépendant subit encore des répliques régulières. Les réclamations incessantes des sinistrés ébranlent sa quiétude. Comme si la gestion de sa commune démunie n’était pas assez délicate, il doit également veiller au bien-être des locataires des camps. Sur deux fronts, il considère néanmoins que le pire est passé. “Au lendemain du séisme, 2 000 à 3 000 personnes se rassemblaient chaque matin devant le siège de l’APC”, relate-il. À la tête d’une localité indigente, le maire Keraoui, à l’instar de ceux des autres localités, a dû compter sur l’aide de l’État.

En raison de la gravité de son sinistre, Corso a été servie en premier. 200 habitants y ont trouvé la mort. 28 bâtiments des nouvelles cités implantées à sa périphérie, se sont écroulés comme des châteaux de cartes. Corso accueillera le premier camp d’hébergement à la fin de l’année 2003. Le site pilote wcv de 188 chalets sera suivi par de nouvelles implantations. L’opération a duré en tout plus de cinq mois. Selon le maire, les critères d’attribution ont été fixés suivant l’ordre des priorités. D’abord les familles comptant des décès - il y a 33 orphelins -, puis celles dont des membres sont handicapés et enfin les familles nombreuses. Dans la seconde catégorie, se trouvent les sinistrés dont les maisons sont totalement détruites ou ont subi des dommages importants et sont en cours de confortement. Une fois, le problème de recasement réglé, sont survenues les multiples tracasseries liées à l’absence de commodités. Si le maire dit pouvoir en résoudre quelques-unes, d’autres relèvent de compétences qu’il ne détient pas.

Quelquefois, leur solution dépend de l’existence de moyens dont la misérable Corso ne dispose pas. “Nous n’avons qu’un seul château d’eau”, rétorque Mustapha Keraoui à l’évocation des pénuries dans les camps. Pour pallier cette situation, il préconise la construction d’un autre réservoir. Avis donc aux pourvoyeurs de fonds. Le Plan de développement local (PCD) attribué à la commune suffira-t-il à sortir Corso de son dénuement, tant les exigences sont multiples ? Si les sinistrés de Cassio réclament l’édification d’un dispensaire dans le camp, de son côté, le maire souhaite la création d’une polyclinique pour sa ville. Ils veulent des salles de classe pour leurs enfants, lui compte sur la reconstruction des écoles détruites par le séisme.

À qui profiteront les projets de logements en cours ? Aux sinistrés ou aux habitants démunis de la localité ? C’est un véritable dilemme car la tragédie du 21 mai a sorti de l’ombre une localité oubliée et reléguée en second plan dans les préoccupations des autorités wilayales. Le maire a raison de profiter de la triste notoriété de sa ville pour lui arracher un soupçon d’intérêt et de considération. Ses réclamations sonnent comme des SOS.

Elles font également écho aux cris de détresse des résidents de Cassio, qu’il se contente d’accompagner sans y pouvoir grand-chose. “Les climatiseurs, ça me dépasse. Les gens qui ont de l’argent peuvent se les payer. Les autres...”. Embarrassé, Mustapha Keraoui ne sait quoi dire. “Ce n’est pas facile”, conclut-il désarmé.

Par Samia Lokmane, Liberté