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Béjaïa, vestige laissé pour compte

 
« Les occupations successives de la ville de Béjaïa depuis les temps les plus reculés l’ont enrichie d’un patrimoine mobilier et immobilier des plus diversifiés
jeudi 5 août 2004.

Cité trois fois millénaire au cœur de l’espace méditerranéen, l’antique Saldae renferme, en effet, de nombreux sites et vestiges historiques qui témoignent encore aujourd’hui des fastes de sa longue épopée. A défaut d’une politique de valorisation de cet important héritage, l’état de conservation de ces legs, qui constituent une partie de la personnalité et de l’identité nationales, est malheureusement des plus déplorable. Souvent réduits à des décharges publiques ou à des lieux de débauche, ces joyaux sont livrés, sans aucune protection, aux altérations de l’homme et de la nature. Etat des lieux sommaire.

La casbah en lambeaux
Citadelle gouvernementale, la Casbah a été principalement édifiée par les Almohades sous le règne de Abdelmoumène vers 1 154 de notre ère. Protégée par des murs épais et très élevés, la forteresse qui s’étend sur une superficie de 20 000 m² possédait une porte unique et avait sa propre mosquée où l’illustre Ibn Khaldoun donna des cours de jurisprudence aux tolbas. En 1510, les Espagnols en « conquistadors » érigèrent le grand château et surélevèrent l’enceinte pour des raisons militaires en altérant l’originalité du bâti. Avec l’occupation française, les édifices, mosquée et maison à patio, ont subi d’autres transformations et de nouveaux bâtiments ont été aussi édifiés durant la même période. Classée monument historique le 17/11/1903 (JO n° 7 du 28/1/1968), la casbah est aujourd’hui pratiquement une ruine où prolifère une végétation sauvage. Les spécialistes interrogés ne s’expliquent pas le blocage du projet de sa restauration qui remonte à 1995.

La porte sarrasine au bord de la ruine
Sous le règne des Hammadites à la fin du XIe siècle, la cité médiévale, En Naciria, comptait six portes d’entrée. Il ne subsiste aujourd’hui que deux : Bab El Bahr, communément appelée porte Sarrasine qui s’ouvre sur le port, et Bab El Bounoud (porte des étendards), actuellement porte Fouka, dans la haute ville. Bab Dar Senaa, Bab El Mergoum ou Bab Ber, Bab Amsiouen et Bab Es Sadat ont été soit supprimées pour permettre l’extension du tissu urbain, soit tombées en ruines.Edifiée à l’époque du Sultan En Nacer vers 1070, la porte Sarrasine (dénomination en usage au Moyen Age pour désigner la communauté musulmane en général) qui donne accès sur la mer faisant partie du dispositif de fortification de la ville. En décembre 1833, elle connut le débarquement des troupes françaises sous le commandement du général Trézel.Classée monument du patrimoine national en 1900 (JO n° 07 du 28/1/1968), le site fait présentement l’objet d’exploitation commerciale (kiosque, café) sans autorisation des services concernés. La structure qui menace ruine est aujourd’hui hérissé d’arbustes qui poussent sur ses parois en provoquant fissures et effritement de matériaux.Construite à la même époque, entre 1067 et 1071, Bab El Bounoud, appelée aujourd’hui Bab El Fouka, est flanquée de deux tourelles toujours visibles d’où les sentinelles pouvaient surveiller les alentours, et probablement surmontée d’un prétoire royal d’où le sultan pouvait admirer l’arrivée des caravanes et accueillir ses hôtes de choix. Cette porte a deux ouvertures, dont la plus authentique est celle qui se situe à gauche quand on vient de l’extérieur de la ville, alors que celle de droite aurait été fortement remaniée par les Français. Classée patrimoine national le 17/11/1903 (JO n° 7 du 28/1/1968), la porte est en mauvais état de conservation : végétation abondante provoquant des écarts entre les moellons, apparition d’une fissure profonde prenant naissance de la clef de voûte et absence d’entretien. Construits aussi sous le règne du sultan En Nacer, les remparts se présentaient comme un immense mur d’enceinte, flanqué de tours de garde et contenait six portes d’accès. L’enceinte formait un vaste triangle dont la base longeait la mer et le sommet situé à quelque 600 mètres d’altitude, dominant ainsi, le golf de la ville de Béjaïa. Aujourd’hui, il ne reste que quelques traces de ces murailles dont les plus visibles sont celles qui apparaissent sous les structures de l’ex-marché Philippe et celles situées sur le territoire du parc national de Gouraya. Livrés à leur sort, ces remparts, témoins incontestables du passé glorieux de la capitale des Hammadites risquent carrément de disparaître.

Bordj Moussa une vocation muséologique mal assumée
Ouvrage militaire édifié par les Espagnols durant la première partie du XVIe siècle (1510-1555) sur les traces du palais hammadite « l’Etoile » qu’ils avaient au préalable pillé au même titre que ceux de « l’Amimoun » et « la Perle ». Occupé ensuite par les Turcs puis par les Français qui lui apportèrent beaucoup de changements. Après l’indépendance, la bâtisse passa aux mains de l’ALN avant qu’elle ne soit convertie en musée en 1989 après quelques menus travaux de réhabilitation.Classé également patrimoine national, le fort nécessite une prise en charge de son espace extérieur (désherbage, éclairage, aménagement des façades). Les travaux de réfection de 1989 ont altéré sa typologie architecturale sans répondre pour autant aux normes d’expositions muséologiques internationales. L’apparition d’une fissure profonde longeant le fort de sa base au haut de ses acrotères constitue aussi une menace pour sa stabilité.

Fort Gouraya, « la Sainte » attend toujours un brin de considération
Bâti initialement par les Espagnols, il fut remanié ensuite par les Français. Fort Gouraya est situé à 672 m au sommet du mont du même nom. Sa position stratégique et la splendeur du paysage qu’il offre à son visiteur en ont fait un lieu de pèlerinage très fréquenté. Son potentiel touristique peut engendrer des plus-values si l’ont vient à la réfection du fort et l’aménagement de services d’accompagnement à proximité. Proposé au classement le 10/7/2000, Fort Gouraya fait aujourd’hui l’objet d’une exploitation illicite à but lucratif, tandis qu’une végétation sauvage envahit ses parois en attendant sa mise en valeur par les pouvoirs publics pour une exploitation adéquate. Yemma Gouraya « veille » toujours à l’étroit.

Fort Sidi Abdelkader, les femmes s’y recueillent toujours
Construit aussi durant l’occupation espagnole sur des structures médiévales (Hammadites), cet ouvrage défensif qui donne sur la mer domine tout l’espace compris entre le port et le cap Bouak. De nos jours, ce fort, tout comme Gouraya, fait office de lieu de vénération. Chaque mercredi, des femmes s’y rendent pour se recueillir sur la tombe du saint homme, Sidi Abdelkader. Monument non-classé, « la demeure » de Sidi Abdelkader est en état d’abandon et la projection de nouvelles bâtisses (garde- côtes) pesant très lourd sur les structures inférieures nuit à sa stabilité. Prolifération de végétation, infiltration des eaux pluviales, absence d’entretien et apparition de fissures et diverses détériorations constituent autant de menaces à la structure du Fort. De nombreux autres sites datant de la période médiévale ne sont pas mieux lotis. On citera à ce propos, à divers endroits de la wilaya : l’école coranique d’Ibn Toumert (Mellala), les mausolées de Sidi Yahia Abou Zakariya et de Abderrahmane Ath-Thaliby, la caverne de Raymond Lulle, la zaouia de Sidi Touati...Des œuvres de l’architecture traditionnelle telles Houmat Bab Louz, Timaamart de Chellata qui était au XIXe siècle « le centre religieux et scientifique le plus renommé de l’Afrique septentrionale », d’après le baron H. Aucapitaine, le mausolée de cheikh Aheddad (Seddouk), les villages traditionnels d’Ath Amar Ouzguene (Akbou), de Tamokra, de Djebla à Beni Ksila, la bibliothèque savante (Khizana) de Cheikh El Mouhoub (Beni Ouartilane) et le monument funéraire de Piton à Akbou... sont aussi mal conservées.En somme, on a l’impression que le patrimoine est laissé pour compte. Des pans entiers de la mémoire collective sont ainsi méprisés.

Par Kamel Amghar, La Tribune