Août à AlgerContrairement aux années précédentes, durant lesquelles le cœur d’Alger se vide dès que s’installent canicule et moiteur, le centre-ville, en ce mois d’août, est constamment embouteillé.
mercredi 11 août 2004.
Flots incessants de voitures flambant neuves, par-choc contre par-choc, coincées entre les processions de bus de l’Etusa qui a retrouvé ses marques et dont le bleu azur s’est toujours voulu le miroir d’un ciel que menace très sérieusement une pollution que Samasafia peine à suivre. Grappes humaines, largement juvéniles et chichement colorées, que même le soleil à son zénith n’effraie pas, arpentant sans arrêt des trottoirs que leur disputent des vendeurs à la sauvette. Les commerces fermés ne le sont pas pour cause de vacances, mais pour différends d’héritage ou dans l’attente d’opportunités plus juteuses avec l’arrivée attendue de sociétés internationales. Cet interminable carrousel est une énigme. Reprise économique ou pas, Alger donne l’impression de vivre enfin sa fonction de capitale. Dans une rue sur les hauteurs du boulevard Mohamed V, Samir et ses copains, bien protégés du soleil sur des escaliers ombragés qui mènent vers les hauteurs, tirent inlassablement des plans sur la comète, comme eux-mêmes le disent avec un air moqueur et un œil braqué sur les voitures en stationnement. C’est leur gagne-pain. Ils veillent sur leur quartier dont ils se considèrent des gardiens. Au grand courroux de leurs jeunes voisines, si proches et si loin à la fois. Samir, fruit et victime de l’école fondamentale, est même une sorte de sociologue rudimentaire. Il a le sens de l’observation. Les vacances, c’est dans sa tête. En juillet, il s’est offert une virée en France grâce au tour de France. Gratis. Le vélo, Armstrong et tutti quanti, ce n’était pas sa tasse de thé. Par contre, il s’est gavé de paysages et de Français de la France d’en bas. Pour le plaisir des yeux, sans plus. Il est persuadé que les voyages ce n’est pas pour lui. ça coûte trop cher et il n’a aucune chance d’obtenir le visa. D’ailleurs, faire trempette dans la mer ne le tente même plus. Il est de la génération dont l’horizon ne dépasse pas le quartier. Au-delà du triangle Grande- Poste-Télemly-1er-Mai, c’est pratiquement la terre inconnue. Houmiste, il l’est jusqu’à la racine des cheveux. Ses copains, quand le mercure dépasse les 32 degrés, refont les gestes de leurs aînés. Une serviette autour du cou, une immense chambre à air, quelques provisions et en route pour les criques interdites à la baignade, de Bab El-Oued à la Pointe Pescade. Chatter pour fuir
Islam bichonne la “cheikha”, un véhicule de marque asiatique que les gardiens autoproclamés de véhicules en stationnement sur la voie publique ont surnommé ainsi parce qu’à portée des enseignants qui les ont acquis grâce à des crédits consentis par leurs œuvres sociales. La mère d’Islam est une enseignante, “charika-gadra” qui, apparemment, a su exploiter toutes les opportunités. Bientôt, sa famille aura un appartement plus grand à El-Achour dans le cadre de l’AADL. Elle se rapproche de son jeune oncle pour lequel la décennie noire a réussi. R+3 avec des ateliers à dinars au rez-de-chaussée. Il est parti de zéro. Chatar ! Islam suit le dossier de l’AADL pas à pas, épluchant chaque matin la presse, se rendant même à El-Achour pour observer l’avancement des travaux de construction. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il doit son nom à la déferlante islamiste post-1988. Il pense que c’est lourd à porter. Ses aînés s’appellent Nacib et Dalila. Sa mère, par opportunisme, avait cru bien faire. De toutes les façons, elle est l’archétype même de cet Algérien moyen difficile à cerner. Elle n’a raté aucune messe électorale. Depuis la curée du FLN version Benflis, elle jure ne plus mettre son nez dans la politique. Elle a fait la grève du Cnapest et du CLA, mais s’est dispensée des piquets de grève. Ce mois d’août, elle avait espéré la réouverture au public des plages de Club-des-pins et de Moretti. Tant pis, un jour Palm-Beach, un autre Colonel-Abbas ou encore Tamentafoust et, pourquoi pas, un pique-nique pour boucler la saison à cap Djinet ou au Chenoua. Et pourtant... ils partent
Il est en Grèce en voyage organisé. C’est un jeune du quartier qui l’a accompagné à l’aéroport. Samir est abasourdi par le nombre de voyagistes qui jalonnent sa tournée quotidienne dans sa ville. Chaque matin, avant la cohue des piétons et des moteurs, il descend la rue Didouche jusqu’au parking des députés pour respirer l’air du large et admirer le va-et-vient des bateaux. Après le boom des agences immobilières, pizzerias, taxiphones, cafétérias, boutiques franchisés, cyberpubs, voici le temps des voyagistes. Les destinations n’arrêtent pas de s’élargir. Cette année, le produit-phare, la Chine, dont des ressortissants marchent sur les plates-bandes de nos trabendistes, dans la convivialité et en vertu des lois du commerce. Samir prend le pari : l’an prochain, le flot d’Algériens qui se déverse en Tunisie ira dans l’autre sens, vers le Maroc. Un brin sarcastique, Samir se dit que bientôt il pourra prendre le bateau. Le P-DG de la Cnan a promis des catamarans pour relier Alger-centre et ses banlieues côtières. Son père lui a dit qu’au temps de Boumediène, un aéroglisseur faisait la navette entre le port et la Foire internationale. 20 ans pour déterrer un dossier ! Le quartier en août, c’est comme un verre à moitié vide qui, en même temps, est plein à moitié. Da Mokrane a embarqué sa famille en Kabylie sans trop de difficultés. Depuis le Printemps noir de la Kabylie, ses enfants se retrempent volontiers dans leurs racines. En outre, ils se frottent aux cousins venus de France, qui racontent une terre d’accueil idyllique même s’ils savent que la France est dans les foyers algériens, via la parabole. Maâlich, on se remplit la tête. Da Mokrane, commerçant, s’approvisionne en euros. Le rush des émigrés est un sérieux indice économique. Chaque été, ils font chuter la bourse des changes du square Port-Saïd. Le rêve de Da Mokrane : trouver chaussure à son aîné. Sait-on jamais, une cousine de France pourrait jeter son dévolu sur son rejeton diplômé, mais chômeur, et l’emmener avec elle. L’émigration par les mariages, c’est le nouveau phénomène sociologique. Les Jijeliens sont, eux aussi, partis au bled. Le terrorisme est, apparemment, derrière nous. Pour Mabrouk, de la génération du SGT, ce statut qui a tout mêlé, diplôme, expérience professionnelle, piston, rente et syndicalisme, vacances, reste synonyme de colonie. Sa boîte a perdu de son lustre mais garde ce privilège d’envoyer les enfants de ses travailleurs s’ébrouer le temps d’un été dans un camp de toile. Cuistot, Mabrouk a le privilège de faire bénéficier toute sa nichée. Au grand bonheur de madame qui, non seulement, part en vacances mais durant deux sessions, se repose des effluves de la cuisine et de la gymnastique des emplettes. Mabrouk ne gagne pas beaucoup, mais il s’estime heureux : il n’a pas été compressé. Certains sont partis en Tunisie qui s’est, d’ores et déjà, placée comme la capitale touristique d’un Maghreb qui se cherche et qui finira par s’imposer. D’autres, à Annaba, sur sa Côte d’Or ou à Béjaïa, entre Capritour et Boulimat. Ceux-là, en général, sont des familles nucléaires : père, mère et, tout au plus, trois enfants. Très enviés, leur mode de vie est un sérieux incitateur pour la décrue démographique. Beaucoup vacancent à Alger, comme la famille d’Islam, entre plages et salles des fêtes qui ont poussé comme des champignons. L’esprit “assima”
Par Djamel Bouatta, Liberté |
Divertissement
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