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Bouzeguène : Rush des émigrés

 
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est au moment où nos jeunes rêvent de quitter leur pays pour rejoindre l’autre rive de la Méditerranée en quête d’un idéal social, qui est au demeurant utopique, que la quasi-majorité de nos émigrés reviennent visiter leur pays, leurs villages et à réfléchir et peut-être à rester au pays.
mercredi 11 août 2004.

Mais leur pensée est toute autre : “Nous voulons partir là-bas (sous entendu la France) et travailler, faire n’importe quoi. Nous sommes sûrs de réussir !” ont avoué deux jeunes qui attendent depuis plusieurs mois leur visa de sortie. Leur objectif une fois arrivés là-bas est de s’y accrocher de n’importe quelle manière. La pratique la plus répandue dans la région est de se marier avec une Française ou une binationale de préférence. Des informations les plus contradictoires parviennent aux villages : des jeunes partis récemment ont réussi à se caser. On parle de Françaises de souche, de Française de la Martinique, des Antilles, de la Guadeloupe, de binationales algériennes d’origine kabyle, tlemcéniennes, etc, qui ont accepté de s’unir avec nos néo-émigrants pour le meilleur et pour le pire.

Si le départ de nos jeunes qui ont vidé leurs villages est grandement salué par leurs parents et qui est considéré comme une véritable échappatoire et peut-être les prémices d’un avenir radieux, nos parents qui ont émigré hier, eux, ont laissé les leurs dans la tristesse. Les grands-mères, les mères, les frères et sœurs, les épouses se sont levés tôt le matin pour assister, tous unis dans la tristesse, les larmes aux yeux au départ d’un être cher pour une longue absence. La valise à la main, l’homme (mari, fils...) lui aussi pleure. Il doit prendre le bateau. Le Kérouan et son mal de mer pour une longue traversée de près de 36 heures. C’est dans le bateau, effectivement, que le calvaire commence. Mais les temps ont changé, les mœurs aussi...

Les villages revivent
Dès la fin du mois de juin, les premiers vacanciers commencent à arriver, les juilletistes ne sont pas nombreux, mais ils sont vite remarqués. D’aucuns les considèrent comme des “anges”. Ils sont blancs, souvent beaux, souriants et presque “lavés” de leurs péchés antérieurs. Tout le monde les salue, les approche et leur demande des informations, des nouvelles, etc. Mais le grand rush commence à partir du début du mois d’août. La station de taxis de Bouzeguène se vide. Et pour cause, beaucoup de chauffeurs de taxi ont inscrit dans leur calepin des dates d’arrivée d’émigrés à l‘aéroport et au port. Ils doivent à cet effet se rendre soit à Alger, soit à Béjaïa pour ramener ces vacanciers en mal du pays. Pour ces transporteurs, il y a tant à gagner en ramenant un émigré ou une famille d’émigrés. En plus du tarif de la course, il y a souvent un pourboire, un cadeau (effets vestimentaires, cigarettes, liqueurs, etc). Mais la majorité des émigrés arrive avec leur propre voiture. Pour bon nombre de nos nationaux, la voiture est un luxe, souvent un objet d’aisance.

L’arrivée de nos compatriotes est souvent remarquée. Leur passage à travers le chef-lieu de la commune attire des dizaines de regards curieux, envieux et intéressés. On a l’impression que leur voiture passent à vive allure, on n’a pas le temps de tout regarder. Car il faut tout regarder : le type de voiture, ce qu’elle transporte, les passagers et enfin des questions et des commentaires. De quel village sont-ils ? D’où viennent-ils ? etc.

Quand ces émigrés reviennent au village pour passer leurs vacances, ils apportent avec eux de quoi soulager leurs parents et leurs proches. Leur retour est fêté avec une joie débordante. Aussi se considèrent-ils comme redevables du bonheur qu’ils ont eu dans ce coin bien-aimé de leur patrie. Ils tentent de satisfaire tout le monde avec un petit quelque chose. Mais le dénominateur commun de tous ces émigrés, c’est qu’ils dépensent beaucoup d’argent pour construire de belles villas, parfois des buildings inutiles qu’ils doivent laisser à la disposition de leurs parents ou de quelqu’un d’autre quand eux-mêmes reprennent l’avion ou le bateau.

Parfois, chaque année, ou tous les deux ou trois années, voire des décades pour certains, les émigrés reviennent retrouver leurs bâtisses. Les loyers ne sont jamais réclamés pour ces années d’usage ou même d’exploitation. Cette conduite est entrée dans les mœurs à tel point que l’émigré qui se montrerait soucieux ou tenterait de réclamer son dû se ferait inévitablement une réputation d’Harpagon. Dans ce genre de situation, les locaux à usage commercial ne sont évidemment pas compris.

La solidarité, une vertu réelle
La place que tiennent les émigrés dans la vie affective des habitants est immense. Pour leur famille d’abord qui ne cesse de faire des prières pour leur réussite et leur bonne santé. À la maison tout objet qui appartient au père, frère ou fils qui travaille en France est gardé précieusement jusqu’à son retour de crainte qu’il n’arrive malheur. À son arrivée, on le lui montre pour lui signifier qu’on l’aime, qu’on le chérit... En contrepartie et par devoir, l’émigré apporte de quoi soulager toute la famille en améliorant considérablement son niveau de vie. D’autre part, les liens que les personnes issues de l’émigration entretiennent avec leurs villages participent à la dynamique de développement collectif.

À travers tous les villages de la commune et daïra de Bouzeguène, on sait bien peser l’importance de ces émigrés pour mener les actions, les projets divers, qui concourent au développement de la cité. C’est une tradition dans les villages qui, en l’absence de subventions suffisantes des pouvoirs publics, se prennent en charge pour finaliser leurs projets. Si les villageois participent financièrement en cotisant à la caisse du village et en travaillant, les émigrés, eux, financent à eux seuls de nombreux projets : de Houra à Mehagga, la solidarité n’est pas un vain mot. Les émigrés constituent une véritable manne pour le village. À titre d’exemple, tout dernièrement, un émigré de Taourirt s’est proposé de financer tout seul un réservoir d’eau potable d’une enveloppe de 95 millions de centimes. Quand on regarde ce que réalisent les villageois sans l’aide de l’État, il est inévitable de penser que les Kabyles vivent dans une autonomie primitive. Des associations de Kabyles en France œuvrent d’ailleurs pour enregistrer toutes les insuffisances des villageois, entre autres AEP, route, centre culturel, médicaments, forage de puits et même d’une ambulance. “Dans d’autres wilayas, c’est l’État qui réalise tout en dégageant des enveloppes faramineuses, même pour un village de 50 habitants”, a avoué un émigré de l’intérieur du pays. De la mère patrie au pays de l’immigration, c’est un dialogue bien émouvant qui se perpétue tout au long de l’année. Entre le village d’origine et la communauté émigrée, il n’y a point de coupure. Comme au village, les émigrés d’Ath Yedjar se réunissent aussi avec la même organisation villageoise. Des cotisations sont imposées pour assurer le financement des pompes funèbres, le rapatriement des corps vers le village. Les contacts sont rapides : téléphone, fax et même sites internet villageois.

Langue française, culture et valeurs
L’Algérie qui était après l’indépendance le plus important pays francophone du monde dépasse de loin les pays africains et arabes réunis. L’arabisation irréfléchie a enfoncé l’Algérie dans l’abîme de l’analphabétisme, et le diplôme algérien se retrouve sans aucune valeur à l’étranger. L’Unesco en sait quelque chose. Aujourd’hui, en plus des télés françaises, les familles d’émigrés semblent réussir dans leur tentative d’imposer la langue de Molière même aux vieilles femmes du pays. Les enfants d’émigrés ne connaissent pas un mot de la langue de la Kahina et de Massinissa.

À Carcassonne, à Noisy-le-Grand, à Bastia, à Avignon... où ils sont nés, on ne leur a pas soufflé un mot du kabyle. Aussi parlent-ils à leurs grandes-mères, aux enfants de l’école algérienne en français. Au bout d’un mois de vacances, la grand-mère arrive à communiquer en français par des mots certes, mais en français comme : “Viens ! Viens manger ! Doucement, il est parti, tu es sale ! etc.” Enfin, il y a ces enfants de l’école d’Algérie qui ont appris au contact des enfants émigrés bien plus qu’ils n’ont appris à l’école en deux ou trois années. Ils le montrent, à la rentrée des classes, en essayant d’épater leurs professeurs de français.

L’arrivée des familles d’émigrés dans les villages est synonyme d’ambiance, de joie, de réjouissances. Les villages changent de look. L’immatriculation (15) de Tizi Ouzou a disparu derrière des plaques aussi variées les unes que les autres : (75) Paris, (13) Marseille, (69) Lyon et des numéros tels 30, 06, 93, 95, 78)... D’autres voitures sont immatriculées en Hollande, Suisse, Allemagne, Belgique et Grande-Bretagne. Les garçons et les jeunes filles circulent en groupes, dégustant des glaces, communiquant à haute voix en français. En short, en décolleté, carrément dos nus, les jeunes filles ne semblent pas gênées de mousser certaines sensibilités. Elles sont toutefois rassurées que la Kabylie soit évoluée et sans tabous. Les jeunes du village ne ratent pas l’occasion de se “rincer” les yeux. C’est le moment idéal pour essayer de se trouver une âme sœur capable de lui assurer en France gîte, argent et travail. Des familles entières d’émigrés s’engagent à prendre en charge le beau-fils pourvu qu’il soit sérieux et honnête pour le mariage avec leur fille. Beaucoup ont réussi dans ces projets tentants si bien que les jeunes filles du village aussi belles soient elles sont restées sans aucune proposition sérieuse. D’ailleurs, d’aucuns auront remarqué que les mariages sont en nette diminution dans les villages. Les jeunes filles ont plutôt tendance à se marier en dehors de la commune ou même de la wilaya de Tizi Ouzou. Les garçons acceptent de se marier avec une émigrée même si elle est plus âgée !

Après les réjouissances la tristesse de la rentrée
Pendant un mois, les villages se mettent au diapason des perpétuelles fêtes (mariages et circoncisions). L’arrivée des émigrés constitue le “sérum” de la région. Après des mois d’inertie, de routine, de mort dans l’âme, les villages se réveillent, baignent, s’agitent, s’activent dans un rythme effréné, mais rassurant. Une fête d’un émigré se différencie de celle d’un habitant du pays. Des artistes professionnels de la chanson kabyle sont conviés au village pour une longue nuit de chants et de danse dans une extraordinaire explosion de décibels. Sur un tout autre plan, les émigrés suscitent dès leur arrivée aux villages quelques rapports ambigus si bien qu’ils sont vus sous un angle peu affectif. “Ils raflent tout sans demander le prix, si bien que les produits alimentaires augmentent”, déclare Khali Mohand. Et de poursuivre : “Nous observons, les yeux ébahis, comment ils remplissent leurs paniers. Le commerçant, lui, ne nous regarde même pas.”Le retour des émigrés se remarque aussi avec un grand pincement au cœur. Les voitures qui étaient arrivées, début août, propres, brillantes, étincelantes, repartent sales et poussiéreuses.

Dans le coffre de la voiture on met des bidons d’huile d’olive, “odeur” du pays, du couscous et des souvenirs d’artisanat local. L’horizon se ferme bien loin sur la mer bleue. Il éveille de beaux et d’amers souvenirs. Nombreuses sont les mamans qui restent au village, pleurant doucement leurs fils d’un œil déjà à moitié éteint. Le bateau s’en va lentement de la baie d’Alger ; sur le pont, nombreux sont les émigrés regardant Alger la Blanche s’éloigner et pensent déjà à leur retour de l’année prochaine. La nostalgie du pays est plus forte. La séparation et la rentrée sont indissociables. Alors, vivement l’année prochaine !

Par C. Nath Oukaci, Liberté