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Mohamed Benchicou : Un verdict politique

 
Le tribunal d’Alger confirme en appel la condamnation de Mohamed Benchicou, directeur du Matin, à deux ans de prison ferme.
vendredi 13 août 2004.

" Je suis innocent, il s’agit d’un procès politique, instruit par des gens qui ont juré de me faire payer mes écrits. Je suis un citoyen algérien qui exprime ses idées. J’ai cinquante-deux ans et je n’ai jamais été inculpé pour un quelconque délit ", déclare Mohamed Benchicou, directeur du Matin, au terme d’un procès qui a duré six heures. Contre toute attente, le tribunal d’Alger a confirmé la peine de deux ans de prison prononcée le 14 juin et l’amende de 288 000 euros. Ce verdict inattendu a choqué les proches du journaliste et ses confrères présents en force à l’audience.

Tout au long de cette audience, suivie par un nombreux public, les avocats de la défense ont démontré que le directeur du Matin n’avait pas commis d’infraction à la législation des changes. Pour rappel, le journaliste avait été interpellé en août 2003 à son retour de France, en possession de treize bons anonymes, mais laissé en liberté provisoire.

Maître Miloud Brahimi a pu démontrer que le journaliste n’avait commis aucun délit. Citant un article de la loi condamnant le transfert de capitaux vers l’étranger, l’avocat a assuré que " le procès d’aujourd’hui n’aurait jamais eu lieu si on se référait à cet article, lequel stipule que s’il y a vraiment infraction, il est proposé au concerné un règlement à l’amiable " sous trois mois, faute de quoi il sera poursuivi en justice. " On ne lui a pas donné la chance de le faire, poursuit l’avocat, alors que la loi stipule qu’il peut en bénéficier à la seule condition que le montant soit au-dessous de 50 millions de dinars (500 000 euros). " Ce qui est le cas des bons trouvés en possession du journaliste. L’avocat présente au tribunal une lettre du directeur général des douanes adressée au chef du gouvernement et aux responsables du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), où il affirme que le directeur du Matin " n’a pas commis d’infraction ". Maître Brahimi relève aussi les anomalies du procès-verbal. " D’abord, il n’est pas précisé les noms de ceux qui l’ont établi. Ensuite, la nature du délit n’a pas été identifiée. Le comble, c’est que le nom de l’accusé n’est pas mentionné dans le PV. ". Enfin, le procès-verbal n’a pas été établi le jour même de l’interpellation de Benchicou à l’aéroport d’Alger, le 23 août 2003, mais trois jours plus tard.

Dans leur plaidoirie, les avocats de la défense ont demandé la relaxe en soulignant " qu’aucun citoyen algérien depuis la création de la justice algérienne n’avait été jugé pour un tel délit, qu’aucun texte juridique ne fait référence à ces bons anonymes et que même les officiers de la PAF (police de l’air et des frontières) ignoraient que ces bons pouvaient constituer un délit ".

Finalement, au regard des arguments développés par la défense, Mohamed Benchicou a été condamné en dépit du bon sens. De ce fait, il est permis de penser que le verdict prononcé est politique. Quand le Matin avait révélé, durant l’été 2003, une série d’affaires mettant en cause des proches du chef de l’État algérien, dont le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, ce dernier avait déclaré lors d’un point de presse : " le directeur du Matin va me le payer ". Aussi, la condamnation du journaliste relève-t-elle plus d’un acte de vengeance de certains clans du pouvoir algérien que d’une décision de justice fondée sur le droit. " Cet arrêt a confirmé le premier jugement, à savoir que les juges n’ont pas agi en leur âme et conscience, mais en fonction des directives du pouvoir ", a déclaré Me Ali Yahia Abdenour, président de la LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l’homme), ajoutant : " Pour le pouvoir, Benchicou a dépassé les limites et il doit payer. "

La défense a l’intention de se pourvoir en cassation. Le journaliste, dit-on à Alger, pourrait se mettre en grève de la faim pour protester contre ce qu’il a qualifié de " cabale politico-judiciaire ".

Par Hassane Zerrouky, Le Web de l’Humanité