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Le gardien de Lalla Khadidja

 
“Ici, c’est la Suisse, et pour rien au monde je ne quitterai cet endroit !” Mohamed n’a pas besoin d’étaler ses arguments. L’inénarrable majesté des lieux plaide pour elle-même.
samedi 14 août 2004.

Ici, on est au cœur du Djurdjura, précisément au pied de Lalla Khedidja, l’un des plus hauts sommets d’Algérie, trônant à plus de 2 300 m au-dessus des hommes. Mohamed Aït Allaoua, 54 ans, est père de quatre enfants. Nous l’avons rencontré par hasard au détour d’une route complètement déserte, au lieudit Agouni Lahoua (la vallée de la pluie), à 13 kilomètres avant d’arriver à Tikjda en prenant par Iboudraren, le village d’Ouyahia.

Mohamed est employé au Parc national du Djurdjura, antenne de Béni Yenni. Malgré son allure qui ne paye pas de mine, avec sa barbe de plusieurs jours et ses guenilles, Mohamed nous surprendra par son bagou. Son parler est particulièrement riche et savoureux. Accompagné parfois de son neveu Hamid, 33 ans, qui est contractuel au parc, il fait de longues traversées pédestres à traquer les foyers d’incendie, à surveiller les parasites de tout acabit qui essaiment en haute montagne, entre coupeurs d’arbres et bergers ou campeurs susceptibles d’attenter à la nature. Fait particulier : d’aucuns viennent ici extraire la fameuse pierre blanche du Djurdjura de la belle roche calcaire utilisée comme pierre de taille. Une pierre précieuse, en somme. “Il y a des gens qui viennent extraire la pierre blanche pour construire une bicoque. Nous leur délivrons alors une autorisation pour prendre ce qu’il leur faut”, dit notre homme.

Mohamed supervise à lui seul un immense secteur. Pour venir de son lointain village, il est obligé de compter sur quelque bienfaiteur de passage. Pas de transport de personnel pour l’emmener là-haut. Du temps du terrorisme, il se souvient que la région était le théâtre d’opérations foudroyantes de la part des hommes de l’“émir” Mouffok et autres Arezki Aït Ziane, tous deux aujourd’hui éliminés. “Vous voyez ce pylône ? Ils l’avaient complètement cisaillé, et il a fallu mobiliser une grue pour le remettre à sa place. Tout au long de ce chemin qui mène vers le col de Tirourda, les terroristes plaçaient des mines qu’ils actionnaient de loin au passage des convois militaires”, raconte-t-il avec de grands gestes. Mohamed affirme qu’il a vu de près les casemates des terroristes : “Je suis monté dans leur maquis une fois qu’ils ont été délogés. J’ai vu des choses terribles. Ils ont des moyens phénoménaux. J’ai même vu des toilettes avec siège”, témoigne-t-il.

Mohamed a été engagé au parc dès sa création en 1983. Il comptabilise donc vingt et un ans de service. Avant, il était simple berger et agriculteur sur les terres familiales. Au plus fort du terrorisme, le parc était à l’abandon. “Après 21 ans de service, et malgré tous les risques que j’ai courus, je me retrouve avec une modique paie de 8 000 DA”, peste Mohamed. Outre son salaire, il a une prime de risque de 17 000 DA par an. “Parfois, nous travaillons vingt-quatre heures sur vingt-quatre surtout quand il y a un incendie de forêt. Les forêts de Tikjda ont été ravagées par le feu”, dit-il.

Un village vidé
Mohamed Aït Allaoua est d’un village éponyme situé en contrebas de la dense forêt de Aït Ouabane, connue pour avoir servi de repaire aux terroristes. Aujourd’hui, celle-ci est occupée par un détachement de parachutistes. Le village Aït Allaoua a été vidé de sa population en 1999. Mohamed, comme tous les habitants du village, a le cœur gros de se voir forcé à l’exode. “Les gendarmes étaient venus et nous avaient sommés de sortir”, dit-il. Le village comptait 200 à 300 personnes, soit un petit hameau comparé à celui d’Aït Ouabane, fort de plus de 4 000 habitants. “On nous accusait de complicité avec les terroristes. Or, on n’a rien fait. Les terroristes venaient pour chercher à manger et s’en allaient.” Les autorités ont ainsi forcé les villageois à sortir sans leur offrir de gîte. “Nous sommes allés, chacun de son côté, nous terrer là où on pouvait.” Mohamed et les autres sont ainsi devenus des réfugiés, eux qui avaient leurs terres et leur maison. “J’ai eu de la chance d’être tombé sur un homme de bonne volonté, du village de Derna, qui m’a offert un logis. Mais aujourd’hui, ceux qui ont abrité les gens de mon village réclament leurs biens et nous demandent de retourner chez nous.”

Depuis qu’il a été contraint de quitter son village avec ses quatre enfants, Mohamed passe le plus clair de son temps au sommet de la montagne, à l’ombre de Lalla Khedidja, Thaltat (alias la Main du Juif) et le col de Tizi n’Koulel. L’immense rempart du Djurdjura est devenu sa maison. Une maison de froid et de calcaire. “Quand je rentre au village le soir, je n’ose pas me mêler aux gens de thadarth. Je me sens un étranger. Alors, je m’enferme dans un café et essaye de tuer le temps en jouant aux dominos. Avant, je ne connaissais pas ce jeu. Je m’occupais plutôt de cultiver mon lopin de terre ou faire paître mes chèvres.”

Un retour difficile
N’en pouvant plus de rester loin de chez eux, un groupe d’habitants d’Aït Allaoua sont allés voir le chef de daïra de Béni Yenni, circonscription dont le village relève, pour lui exposer le problème. “Nous demandons dans un premier temps à ce que l’on nous rétablisse le courant électrique pour que nous puissions regagner nos foyers. Or, malgré les promesses fermes qui nous ont été faites, nous attendons toujours”, fulmine Mohamed. La plupart des maisons du hameau sont dans un piteux état : murs lézardés, portes fracassées, équipements pillés ou saccagés. Une partie d’entre elles se sont sensiblement dégradées après avoir été occupées par des militaires. “Il nous faut une aide pour réparer nos maisons”, plaide Mohamed. “De plus, la plupart des villageois sont aujourd’hui sans ressources. Ceux qui possédaient quelques têtes de mouton et de chèvre les ont bradées et ont épuisé toutes leurs économies faute de travail. La plupart vivait de l’agriculture et de l’élevage. Il leur faut un fonds pour renouveler leur capital.” Mohamed pointe son doigt vers le lointain et nous montre son village, quelques toits en tuiles rouges émergeant d’un touffu bosquet. “On avait toutes sortes d’arbres fruitiers. On avait de beaux cerisiers. Aujourd’hui, tout cela est tombé en déshérence”, dit-il sur une pointe de regret.

De temps en temps, un rare automobiliste passe. Certains ont l’air de venir par là pour la première fois. Mohamed estime que la route fait encore peur. Il a néanmoins de grandes idées pour le développement de son village. “Vous savez, il y a ici un coin qui s’appelle la Grotte du Macchabée. Il s’agit d’un cadavre miraculeusement conservé après s’être givré par l’effet de la fraîcheur de la grotte. Un alpiniste français l’a découvert durant l’époque coloniale. La grotte a été entourée d’un grillage pour être préservée mais après 1962, elle a été saccagée. Nous avons proposé à ce que ce lieu devienne un lieu touristique, mais certains villageois s’y sont opposés. Ils n’ont aucune idée de ce que ce genre d’action pourrait apporter à la région. Si on profitait des ressources touristiques de ce site merveilleux, chacun y trouverait son compte, l’artisanat, le transport, le commerce, tout va marcher.” En attendant, Mohamed ne se fait pas trop d’illusions. D’ailleurs, le jour du cirque électoral, il était encore perché sur son rocher oublié, loin du tumulte de la plaine : “Moi, le 8 avril, je n’ai franchement pas voté. On n’a rien fait pour nous”, lance-t-il avec dépit.

Tikjda renaît de ses “cèdres”
Bonne nouvelle pour les amateurs de grand air : Tikjda renaît de ses “cèdres”. Malgré la trilogie de plaies qui se sont abattues sur la région, entre terrorisme, feux de forêt et pillages en tout genre, le Djurdjura respire la grâce et la fraîcheur de la nature vivante. La route est cabossée et quasiment impraticable pour qui viendrait à emprunter le chemin de gravier qui serpente depuis Iboudraren et se poursuit jusqu’à la Main du Juif. Mais là, au bout de la route cahoteuse, par endroits entravées de gros blocs de pierre, surgit soudain un paysage beau comme un cadeau : la Main du Juif en chair et en calcaire - ainsi appelée parce que se déclinant avec six “doigts” au lieu de cinq selon les habitants du coin. Les automobilistes de passage ne pouvant résister à la majesté du paysage y observent volontiers une halte pour crier leur soûl dans la béance de la vallée qui s’étend en contrebas de l’imposante muraille de roc.

La route se poursuit sur cinq kilomètres jusqu’au lieudit Assoual. Les étudiants de Bab Ezzouar doivent avoir une connaissance intime de ce terrain gazonné où ils venaient bivouaquer aux quatre saisons. Mais ce sont surtout les spéléologues qui, après les bergers et les gardiens du Parc national du Djurdjura, ont une connaissance “profonde” des lieux. Sans doute faudrait-il prendre cette épithète au sens propre puisque les spéléologues sont par définition voués à l’exploration des mondes souterrains du genre de ceux enfouis dans les grottes du Djurdjura. C’est le cas du fameux Anou Boussoual qui s’enfonce à plus de 800 mètres de profondeur, et qui faisait le bonheur des spéléologues de Boufarik et de Béni Yenni, ou encore ceux de Bab Ezzouar, sans parler des étrangers, des Français, Belges, Espagnols qui, chaque année, venaient y jeter leurs cordes synthétiques pour des “descentes aux paradis”. Sur le versant d’en face se jette le gouffre le plus profond d’Afrique, Anou Bouflis, la Grotte du Léopard, dérivant à plus de 1 000 mètres de profondeur, et que les spéléologues de Boufarik ont vaillamment explorée, les Mohamed Belaoud, Nacer Akkeb, Yahia Benfodil, Yahia Kadi, Saïd Ramdane, Hakim Aït Youcef, Djamel Aït Abba et bien d’autres.

Aujourd’hui, ces spéléologues qui sont de véritables pionniers pour ce sport de pointe en Algérie sont dispersés en rongeant leur frein et guettant de voir le soleil de la paix émerger de derrière les brumes de Lalla Khadidja pour reprendre du service... En attendant, faux barrages de vaches grasses se prélassant au soleil en roulant dans l’herbe fraîche et broutant tout ce qu’elles trouvent, squattant ainsi les immensités verdoyantes qui faisaient jadis la joie des campeurs et des randonneurs. Au bout de ces virages rocailleux qui, doit-on le souligner, ne donnent d’autres frissons que ceux de l’émerveillement, la station touristique de Tikjda apparaît enfin, avec son magnifique bois de cèdres et ses jardins ombragés. L’hôtel a rouvert depuis un moment, et le visiteur peut même y trouver une belle piscine qui ne demande qu’à être inondée par les rires et les clapotis jouissifs des baigneurs. L’hôtel était désert, en quête d’une clientèle moins sceptique. “En hiver, c’est plus animé. Même la station de ski a repris”, dit un réceptionniste. S’il est plus indiqué d’aller à Tikjda en hiver, force est de constater que même en été, la station est un bon plan de vacances, la région étant “climatisée” de jour comme de nuit par la grâce de Dame Nature. Un seul préalable, cependant : la route. Il faut impérativement revêtir le tronçon Iboudraren-Tikjda même si les visiteurs ont toujours le loisir de transiter par Bouira. Mais l’autre versant offre l’avantage d’un imprenable parcours qui commence par le splendide “lac” de Taksebt, se poursuit tout au long des fabuleux paysages des Ouacifs et de Thassafth, avec la possibilité d’un crochet par Béni Yenni pour faire quelques emplettes utiles en bijoux souvenirs à bon prix (et des bijoux maison s’il vous plaît), avant de prendre la route de la liberté. Bref, soixante kilomètres de bonheur. Avis aux inconditionnels...

Par Mustafa Benfodil, Liberté