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Abdelaziz Bouteflika participera à Toulon aux festivités de commémoration

 
Il y a 60 ans, jour pour jour, a eu lieu le débarquement de Provence. Seize chefs d’Etat et de gouvernement participeront, en Méditerranée, ce dimanche 15 août, au 60e anniversaire du débarquement de Provence.
dimanche 15 août 2004.

Défilés naval et aérien marqueront les cérémonies. Dix semaines après l’opération Overlord, lancée le 6 juin 1944 en Normandie, commençait le 15 août 1944 l’opération Dragoon sur les côtes de Provence. Pour ce second débarquement visant à prendre en tenailles l’occupant allemand, les forces alliées de la 7e armée, placée sous le commandement du général américain Patch, avaient formé une armée de 450 000 hommes. Cent mille hommes prendront d’assaut les côtes de Provence le 15 août.

Placée sous les ordres du général de Lattre de Tassigny (1889-1952), cette armée d’Afrique, constituée de tirailleurs algériens, de goumiers marocains, de tirailleurs sénégalais et de tant d’autres soldats de l’empire français, s’illustrera rapidement avec la libération de Toulon et de Marseille dès le 28 août. Elle sera rebaptisée en septembre 1er armée française. Des dizaines de milliers de résistants des Forces françaises de l’intérieur (FFI) les rejoindront pour libérer la France. Alors qu’autour d’Omaha-la-Sanglante, les mitrailleurs allemandes avaient fauché des milliers d’hommes le 6 juin, et il n’y aura que 320 alliés morts sur les places provençales le 15 août.

La XIXe armée allemande, qui aligna trois divisions d’infanterie et ses panzers, n’a quasiment plus l’appui aérien de la Luftwaffe, alors que la VIIe armée américaine du général Patch est aidée par l’aviation et dispose d’une armada de 2 000 navires, dont des cuirassés et croiseurs qui ont pilonné les défenses allemandes. Alors qu’en Normandie, les forces venaient toutes de Grande-Bretagne et avaient dû traverser la Manche. Pour rappel, le débarquement de Provence a profité des trois points de départ : les troupes alliées avaient embarqué dans des ports d’Algérie, d’Italie et de Corse libérée dès octobre 1943, qui sera un vaste porte-avions naturel pour l’US Air Force et ses alliés. Plus de 850 embarcations, dont 34 bâtiments de guerre de la marine française, ainsi que 1 370 péniches de débarquement participèrent à l’opération. Au soir du 15 août, un millier d’hommes avaient déjà trouvé la mort. Près de 10 000 parachutistes américains et britanniques furent largués la nuit précédente au-dessus de la vallée de l’Argens, avec pour mission de bloquer les itinéraires pouvant permettre aux Allemands d’acheminer des renforts sur le littoral.

La Motte fut le premier village de Provence libéré. Acteur-clé de ce débarquement, le général de Lattre de Tassigny (qui débarque lui-même le 16 août à Calvaire) y commandait sept division. Les hommes, avec leur équipement et leur matériel américain avaient souvent vécu les années de guerre en Afrique. La moitié d’entre eux, alors appelés « soldats indigènes », venaient du Maghreb ou de l’Afrique noire, donc de l’empire colonial français de l’époque. Tous ces soldats d’Afrique, tirailleurs, talons, goumiers - souvent musulmans - prendront part d’une manière décisive à la libération de la Métropole.

Cet aspect souvent méconnu sera rappelé dans les commémorations des 14 et 15 août. De nombreux chefs d’Etat et de gouvernement africains, parmi eux le président algérien Abdelaziz Bouteflika qui sera reçu « avec dignité », seront les invités du président Jacques Chirac sur le porte-avions Charles de Gaulle en rade de Toulon, l’une des plus belles d’Europe. Trois bâtiments algériens, un marocain et un tunisien participeront au défilé naval ouvert par la frégate anti-aérienne Duquesne. Dans son allocution, le président Chirac devrait évoquer les liens de cœur et de sang ainsi noués par-delà les drames de la colonisation des années 1950 et 1960. Comme en Normandie, un impressionnant dispositif de sécurité a été mis en place pour les cérémonies du 60e anniversaire, avec 6 000 hommes, selon les autorités. Huit mille vétérans de toutes nationalités y ont été invités, dont une centaine seront décorés lors des commémorations.

La base aéronavale de Saint-Mandrier abritera la tribune officielle de 2 000 places. Le débarquement de Provence a en effet été aussi celui du retour de la flotte française dans la rade de Toulon.

Outre celle de Toulon et Saint-Mandrier, quatre autres cérémonies officielles sont prévues durant le week-end ; la Motte-sur Miry, où eurent lieu les premiers parachutages, au cimetière américain de Draguignan, les deux autres auront lieu simultanément à Saint-Raphaël et à Cavalaire-sur-Mer.

Depuis 1964, un mémorial inauguré par le général de Gaulle rappelle le débarquement de Provence sur les hauteurs du mont Faron, accessible depuis Toulon par un téléphérique. France 3 et TV5 retransmettront les cérémonies commémoratives du débarquement de Provence de 17h25 à 19h20.

Les tirailleurs africains, un rôle historique
Une des caractéristiques des grands conflits européens du dernier siècle a été la participation massive aux combats, des soldats issus des pays colonisés. Les effectifs des contingents africains (Algériens, Marocains, Tunisiens, Malgaches et tirailleurs africains confondus) qui ont combattu aux côtés des Français s’élevaient à quelque 416 000 hommes pendant la Grande Guerre et à près de 500 000 en 1939-1945. Malgré les rigueurs climatiques, les maladies et l’attitude des états-majors qui les assignaient systématiquement à des corvées subalternes, ces soldats ont joué un rôle décisif dans la victoire de la France en 1918 et ont contribué à la libération en 1945. Comme le rappellent les historiens, la France n’aurait probablement pas pu l’emporter avec ses seules forces, ni en 14-18, ni en 39-45.

Et l’Empire créa les tirailleurs
L’empire colonial français n’aurait sans doute pas existé non plus sans les troupes noires qui ont participé à toutes les opérations de conquête de territoires menées par la République tout au long du XIXe siècle en Afrique et à Madagascar. Elles ont remplacé progressivement les soldats européens de base qui résistaient mal aux conditions climatiques tropicales. Dès 1820, les recruteurs militaires engagèrent des Africains comme « laptots » (marins) et soldats. Il s’agissait pour la plupart de captifs que les autorités françaises avaient rachetés à leurs maîtres et dont le temps de service était considéré comme un remboursement. Le décret créant formellement « au Sénégal un corps d’infanterie indigène sous la dénomination de tirailleurs sénégalais » date du 21 juillet 1857 et fut signé par Napoléon III. Ces soldats qui venaient de toute l’Afrique noire étaient souvent des « volontaires forcés », désignés par les chefs de villages qui se débarrassaient ainsi des gêneurs de toute nature. Leurs effectifs n’ont cessé d’augmenter ; ils sont passés de 1 000 en 1867 à 15 000 hommes en 1913.Cette dépendance croissante à l’égard des bataillons d’Afrique n’a pas pour autant conduit le gouvernement français à inclure l’Afrique dans l’appel à la mobilisation à la veille de la guerre en 1914. A l’époque, l’état-major était profondément divisé sur l’utilisation des troupes noires pour la défense ou la reconquête du territoire métropolitain. Certains pensaient, comme le colonel Mangin, que l’Afrique était un formidable réservoir de soldats pour la métropole. Par ailleurs, l’Afrique n’avait-elle pas une dette de sang envers la France, comme on pouvait le lire en 1909 sous la plume du ministre des colonies de l’époque Adolphe Massimy : « L’Afrique nous a coûté des monceaux d’or, des milliers de soldats et des flots de sang. Mais les hommes et le sang, elle doit nous les rendre avec usure. »

Une véritable chasse aux recrues
Les cadres coloniaux comme Mangin avaient en face d’eux des spécialistes militaires franchement sceptiques quant à l’efficacité de l’emploi de troupes coloniales sur les fronts européens. Mais ces réserves furent balayées par les énormes besoins en hommes de cette guerre totale. Dès 1916, une véritable chasse aux recrues est mise en place pour combler les rangs vides. La direction des territoires coloniaux fit pression sur les chefs de village, organisant de véritables rafles. Des révoltes éclatèrent ici et là. La France de Clémenceau envoya le Sénégalais Blaise Diagne en 1917 pour convaincre la jeunesse de l’Afrique noire de s’enrôler massivement pour sauver la métropole en danger. La France établit la conscription obligatoire dans les colonies dès 1919 et appelle de nouveau l’Afrique à la rescousse dès l’imminence d’une nouvelle guerre avec l’Allemagne. Au cours de la décisive bataille de France, en mai et juin 1940, 10 000 soldats noirs furent tués et 7 500 sur 11 000 moururent dans les camps de prisonniers de guerre. Les prisonniers africains, gradés et simples soldats, étaient sommairement exécutés par les Allemands.

Est-ce pour affirmer que la France restait essentiellement une nation européenne et qu’elle était libérée d’abord par les Français que de Gaulle décidera en 1944, au lendemain du débarquement de l’armée française en Provence et à la surprise générale, de démobiliser 20 000 tirailleurs ?

Ce « blanchissement » des Forces françaises libres ne peut nullement déposséder l’Afrique du rôle historique qu’elle a joué dans cette guerre.

Par Hocine Eldrup, La Nouvelle République