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La démission de Mohamed Lamari : La défense nationale, la grande confusion

 
Le général de corps d’armée Mohamed Lamari a fini par déposer sa démission juste après l’élection présidentieIle d’avril 2004 L’ensemble de la presse nationale et internationale en a fait sa une.
lundi 16 août 2004.

Une affaire somme toute banale si elle avait eu lieu sous d’autres cieux. Deux éléments essentiels semblent avoir fait de cette démission un « événement majeur ».

Le premier réside dans le fait que dans les pays sous-développés ou en voie de développement, un chef d’état-major ne démissionne pas. Il organise un putsch, soit il le réussit, il devient président (le cas du Pakistan) soit il échoue, il est fusillé (le cas de la Côte d’Ivoire). Le deuxième étant l’homme lui-même. Peu connu du public jusqu’au début des années 1990, il n’a laissé personne indifférent car son nom était devenu synonyme de « lutte antiterroriste ».

En réalité, le général de corps d’armée Mohamed Lamari est bien plus que cela, il est parmi ceux qui ont un grand sens de l’honneur et du sacrifice et sur qui Houari Boumediène comptait beaucoup s’agissant de la préservation de l’intégrité du territoire national, notamment au milieu des années 1970. Sa nomination à la tête de l’état-major de l’ANP était des plus logiques, car il avait déjà occupé une fonction similaire à la tête d’une structure de « coordination opérationnelle », il y a de cela plus de vingt ans, soit avant la création de l’état-major de l’ANP au milieu des années 1980. De son départ, l’histoire retiendra d’abord qu’il a démissionné (fait rare dans les pays du tiers-monde). Elle retiendra aussi qu’il a su garder la cohésion au sein de l’institution militaire alors que l’Etat algérien était menacé dans ses fondements. Elle retiendra également qu’il a pu adapter l’ANP à de nouvelles missions telles que les opérations de maintien de la paix, la lutte contre le terrorisme et le trafic de tout genre (armes, drogue, fausse monnaie, émigration clandestine, etc.). Elle retiendra surtout qu’il a été à l’origine du retrait de l’Armée nationale populaire du champ politique. Le départ du général de corps d’armée Mohamed Lamari n’a pas empêché et n’empêchera pas certains auteurs qui, tout en cherchant à comprendre le pourquoi du comment de cette démission, tentent de faire des analyses qui parfois manquent d’objectivité.

Elles ressembleraient plutôt à de petites attaques contre le désormais ex-chef d’état-major de l’ANP et au-delà de sa personne et en fait contre l’Armée nationale populaire elle-même. Il en est ainsi pour un journaliste d’un quotidien national qui, dans son édition du 5 août 2005, a publié un article intitulé « Défense, seul le président... ». L’auteur, qui semble faire de gros efforts pour s’initier aux questions liées à la défense nationale et au droit international (quelle gageure !), tente de démontrer que la proposition faite par l’ex-chef d’état-major de I’ANP s’agissant de la nomination d’un ministre de la Défense nationale, civil de surcroît, n’avait pas de sens constitutionnellement. Pour conforter son hypothèse, il s’appuie sur l’article 77 de la Constitution qui stipule entre autres que « le président de la République est le chef suprême des forces armées, il est responsable de la Défense nationale, il arrête et conduit la politique extérieure de la nation. » etc. Si on suit le raisonnement de l’auteur, on pourrait ajouter que la nomination d’un ministre des Affaires étrangères n’a également pas de sens dans la mesure où c’est le président de la République qui arrête et conduit la politique extérieure de la nation et que n’étant pas constitutionnellement responsable de la politique extérieure, le chef du gouvernement ne pourrait exercer une quelconque autorité sur le ministre des Affaires étrangères. Il en est de même pour ce qui est du ministre de la Justice, car dans l’article 72 de la Constitution, il est précisé que le président de la République exerce la magistrature suprême. L’auteur a également noté que « la Constitution ne répartit pas les tâches de défense entre le président et le chef du gouvernement, ce qui revient à dire que le législateur ne considère pas la défense comme n’importe quelle autre institution ».

Même si à l’origine, l’intention paraît noble, il n’en demeure pas moins que ce genre d’écrits n’enrichit pas le débat, au contraire il ne fait que le rendre plus confus dans la mesure où il ne fait pas ressortir la différence entre la défense, le militaire et l’armée. Pour preuve, outre la phrase précitée, il a été relevé que nombreux sont ceux qui dans leurs interventions considèrent la défense comme une institution et non pas comme une action, une tactique, une stratégie, une politique, un concept, etc. C’est cette confusion qui a fait, par exemple, que nombreux ont été les citoyens qui, ayant entendu parlé de la professionnalisation et de la restructuration de l’armée, ont naïvement cru à la suppression du service national (avec tout ce que cela peut engendrer sur le moral de nos jeunes).

Or, la professionnalisation, et par voie de conséquence la restructuration, ne peut même pas être initiée par l’armée. Elle est du ressort du président de la République, chef suprême des forces armées et responsable de la défense nationale. En effet, en fonction de sa politique générale, le président de la République doit définir quel type d’armée il veut (missions, effectifs, déploiements, moyens, ect.). Le rôle de l’état-major en ce qui concerne la professionnalisation de l’armée est limité à la stricte application des « instructions » du président de la République. S’il y a retard ou blocage dans ce domaine ou absence de communication, inutile d’aller les chercher du côté du boulevard Ali Khodja. Interpréter la proposition de l’ex-chef d’état-major de nommer un ministre de la Défense comme étant une manœuvre dont l’objectif est de mettre un écran entre ce dernier et le président de la République semble relever de la méconnaissance des hommes et des institutions pour ne pas dire plus.

L’Algérie, surtout à l’heure actuelle, a besoin d’un ministre de la Défense ou des Forces armées (civil ou militaire, là n’est pas le problème) dont les principales attributions seraient entre autres l’organisation générale et l’emploi des unités de l’Armée nationale populaire. Il sera assisté dans cette mission par le chef d’état-major. Il pourrait avoir également comme mission de s’assurer de la stricte application des « instructions » ou autres orientations du président de la République. Enfin, il pourrait également parler au nom de l’institution militaire au sein du gouvernement, devant l’Assemblée nationale ou le Sénat et en direction de l’opinion publique. Cela dans une configuration constitutionnelle et institutionnelle normale à laquelle il faudrait bien venir un jour, car la défense est l’affaire de tous les citoyens, les élites en premier lieu et non pas l’affaire du seul président de la République ou de l’institution militaire.

C’est dans le sens de la « démilitarisation » de la défense nationale (c’est-à-dire que chacun assume ses responsabilités) qu’il faut interpréter les déclarations de l’ex-chef d’état- major de l’ANP ou celles que le général-major Mohamed Touati avait prononcées lors de la deuxième édition des journées d’étude parlementaires sur la défense en octobre 2003. Cela dans une configuration normale... Or dans notre réalité, et au lieu de se livrer à des exercices de contorsionniste ou de s’essayer à lire dans le marc de café, ce n’est pas « Défense, seul le président ... », c’est « Algérie, seul le président ». Il a le pouvoir, tout le pouvoir, tous les pouvoirs.

Aux USA, par exemple, le président n’a pas tous les pouvoirs sans être pour autant un trois quart de président. C’est le président. A Bamako, à l’époque, on parlait de la colline du pouvoir (la Présidence) et la colline du savoir (l’université). A Alger et nonobstant la topographie de la ville, il ne saurait y avoir qu’une seule colline, les Tagarins du temps où devant un péril imminent et où il n’y avait rien, et aujourd’hui El Mouradia. En France, par exemple, le président a été élu à plus de 80% parce que « le moins mauvais » c’est néanmoins le président pour la durée de son mandat. Par contre là où je ne pourrais qu’être d’accord avec l’auteur, c’est lorsqu’il écrit au début du même article : « Un champ politique sans partis politiques. Une société sans mouvement associatif. Une économie de marché sans investisseurs productifs et qui organise la concurrence entre... « importateurs » car il me fait « redécouvrir » la triste réalité, à savoir que nous sommes toujours dans une République couscoussière, donc tout le reste c’est du bla-bla.

En Algérie aujourd’hui et apparemment pour longtemps, il n’y a que le président. Dans pas longtemps, comme l’avait compris et annoncé l’ex-chef d’état-major, la Constitution sera révisée pour lui tailler du sur-mesure. Suivons les médias officiels braves gens et faisons de beaux rêves.

Par Lamine Belkacem Officier supérieur à la retraite, El Watan