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morjane
27/10/2008, 17h11
Le phénomène des mariages forcés est très peu connu, même si sur un plan médiatique il est, de temps à autre, monté en épingle. La directrice de l’association La Voix des femmes, Christine Jama, entend donner la parole aux victimes et leur propose des issues de secours.

Qui sont les victimes des mariages forcés, qui sont les plus touchées ?

Le mariage forcé n’est pas l’apanage d’une culture particulière. Nous recevons des femmes de toutes religions et de toutes classes sociales, des filles de diplomates, de notables de tous bords politiques. On peut tout de même affirmer que c’est un sujet encore tabou au sein des populations turque, pakistanaise et indienne, même si les jeunes filles de ces communautés dénoncent cette violence de plus en plus fréquemment. Nous recevons également des garçons, comme dernièrement un jeune homme d’origine kabyle, que sa mère voulait marier à sa cousine, qui vivait avec une Auvergnate qui a été déshéritée par sa famille parce qu’elle refusait d’épouser le fils d’un patron de bistrot parisien, car son père l’avait choisi en vue d’enrichir le patrimoine familial.

Quels sont donc les recours juridiques en France ?

Les stratégies de négociation des jeunes filles avec la famille ou de rupture familiale provisoire sont souvent bien plus efficaces que la judiciarisation à tout prix. La première chose que les femmes nous demandent en arrivant à nos permanences, est de ne pas mettre leurs parents en prison ! Elles veulent juste parler et tout faire pour ne pas être mariées. En France, une victime mineure peut obtenir la protection du juge pour enfants et être placée chez un tiers de confiance de la famille ou dans un foyer. Si elle est jeune et majeure, la prise en charge de ses études et un hébergement sont assurés par le Conseil général. Après 21 ans, les femmes dépendent des places disponibles dans les foyers pour femmes victimes de violences, saturés et inadaptés, qui prennent en priorité les femmes victimes de violences conjugales. Si le mariage forcé a déjà eu lieu, il est possible, depuis la loi du 4 avril 2006, et si on est binationale, de faire annuler son mariage si le consentement a été obtenu sous la contrainte. Cette nouvelle législation permet au procureur de la République de demander l’annulation d’un mariage forcé, notamment si, au moment de la demande de transcription du mariage, l’officier d’état civil décèle que la femme n’est pas consentante ou que le mari est davantage intéressée par la France que par l’institution sacrée du mariage. En cas de viol, la femme peut porter plainte, également pour séquestration, enlèvement, etc. Notons que la France a relevé l’âge légal du mariage à 18 ans pour les femmes, le « pays des droits de l’homme » était en retard par apport à l’Algérie, la Turquie…

Vous dîtes que l’Allemagne et l’Angleterre ont su adapter leur arsenal juridique…

L’Allemagne vient de mettre en place une lettre-type pratique, que la victime potentielle signe avant de partir en vacances à l’étranger, dans laquelle elle demande l’intervention des autorités étatiques, allemandes et turques pour mettre en œuvre son retour en Allemagne, au cas où elle ne reviendrait pas à la date prévue. De plus, l’Allemagne dispose de foyers d’hébergement sécurisés et adaptés et de 45 000 places d’hébergement, alors que la France en a à peine 2000 ! En Angleterre, le ministère de l’Intérieur a créé en 2005, une « Unité mariages forcés » (Forced marriage unit-FMU) La FMU agit sous la tutelle conjointe du ministère de l’Intérieur et des Affaires étrangères. Elle garantit aux victimes qu’elles ne quitteront pas le territoire britannique. Elle organise également le rapatriement en urgence et finance des refuges pour les femmes dans les pays d’origine notamment à Islamabad, Dacca et Delhi. Elle a reçu 400 en 2007.

Quelle est la véritable ampleur de ce phénomène en France ?

Bien qu’il apparaisse difficile de chiffrer le nombre exact de personnes exposées au mariage forcé, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) constate, dans son avis du 23 juin 2005, que la pratique des mariages forcés demeure un « phénomène social particulièrement préoccupant ». L’association Elele Migrations et Culture de Turquie estime que 94 % des garçons et 98 % des filles d’origine turque, ayant grandi en France sont directement menacé(es) par des mariages arrangés à l’âge de 18 ou 19 ans. Voix de Femmes a reçu 5 femmes en 1998, puis 145 en 2001 et... 204 en 2007. En 2002, la première estimation nationale chiffrée du Groupe d’action contre les mutilations sexuelles (GAMS) relayé par le Haut conseil à l’intégration, a évalué à 70 000 le nombre d’adolescentes de 10 à 18 ans potentiellement menacées d’être mariées sans leur consentement.

Quelle est la démarche de votre association, Voix de Femmes, dans l’accompagnement des victimes ?

Fondée par une jeune femme française d’origine algérienne victime d’un mariage forcé, Voix de Femmes lutte contre le mariage forcé sur tout le territoire national. Ses missions s’inscrivent dans une logique d’autonomie juridique, sociale et psychologique. L’association assure écoute, l’accueil et l’accompagnement des personnes. Elle accomplit également des actions de formation des professionnels et sensibilise l’entourage scolaire, familial et culturel des personnes susceptibles d’être confrontées au mariage forcé. Outre le problème de l’hébergement des victimes, demeure celui des jeunes femmes mariées et retenues contre leur gré à l’étranger dont se préoccupe tout particulièrement le Conseil de L’Europe actuellement, dont la Commission Egalité des chances entres les femmes et les hommes va sortir un rapport en décembre prochain. Aussi Voix de Femmes réalise actuellement l’étude de faisabilité d’une « cellule d’alerte de veille et d’intervention » œuvrant pour l’amélioration de la protection et de la sécurité des victimes : aide au rapatriement, mise en place d’interdiction de sortie du territoire, etc.

Par El watan

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