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Voir la version complète : Que va apporter le Rafale Marine ? Questions à l'amiral Richard Willmot-Roussel


zek
31/10/2008, 10h28
L'aéronautique navale française est en plaine rénovation. Après les Rafale F1, puis F2, la modernisation au standard F3 des appareils de la chasse embarquée a débuté. En tout, la marine doit recevoir 60 Rafale, afin de remplacer les intercepteurs Crusader, retirés du service à la fin des années 90, et les avions d'assaut Super Etendard Modernisés, qui doivent voler jusqu'au milieu de la prochaine décennie. Nous faisons aujourd'hui le point sur le programme Rafale avec le vice-amiral d'escadre (2S) Richard Willmot-Roussel, premier commandant du porte-avions Charles de Gaulle, en 1997, et aujourd'hui conseiller marine du président de Dassault Aviation.

Mer et Marine : Quelles capacités supplémentaires le Rafale M offre-t-il ? Observe-t-on une augmentation significative de la capacité d'action du groupe aéronaval grâce au Rafale ?

Richard Willmot-Roussel : Sans évoquer la mise en oeuvre d'un nouveau système d'armes en particulier (par exemple : Scalp, Mica, AASM, ASMP/A, pod de reconnaissance Reco NG,...), on peut chiffrer rapidement les nouvelles capacités d'un groupe aérien composé d'un même nombre de Rafale ou de SEM, en comparant les masses maximums catapultables. Le SEM a une "masse opérationnelle" (différence entre masse à vide et masse maximum catapultable) d'environ 5 tonnes. Pour le Rafale M, on passe à 10 tonnes. On a donc doublé la "masse opérationnelle" de chaque avion catapulté, alors que le déplacement du porte-avions Charles de Gaulle est seulement d'un tiers supérieur à celui de ses prédécesseurs. Derrière cette "masse opérationnelle", le commandement du groupe aérien peut jouer sur sa répartition entre deux grands postes : le carburant (et donc le rayon d'action) et l'emport de l'armement, c'est-à-dire la capacité d'action.

Cet avion constitue-t-il un challenge technologique ?

Certainement, dans tous les domaines. En premier celui de mettre en oeuvre sur un porte-avions un aéronef à aile delta. Cette solution permet d'optimiser un avion de combat en matière de manoeuvrabilité et de capacités d'emport. En contrepartie, elle nécessite de maîtriser le domaine des basses vitesses à l'appontage (il n'y a pas de volets d'atterrissage sur une aile delta) tout en laissant au pilote le champ visuel lui permettant de se poser en toute sécurité. Cette contrainte est surmontée brillamment par les commandes de vol électriques-numériques du Rafale.
Bien d'autres challenges ont été relevés, comme par exemple celui de concevoir un système d'armes totalement intégré qui fait du Rafale un avion omnirôle, c'est-à-dire capable de mener au cours d'une même mission, de jour comme de nuit, des attaques air-sol, air-mer et air-air.

Calendrier actuel de livraison du standard F3 ?

Fin 2008, la Marine aura reçu son vingt sixième Rafale. Les livraisons au standard F3 ont débuté au mois de septembre 2008. Dans le même temps, les avions déjà livrés ont commencé leur mise à hauteur pour passer du standard F2 à F3. Je vous rappelle que le standard F3 est particulièrement important pour la Marine car il donne les capacités ASMP/A, AM 39 et Reco NG au Rafale. Pour la suite, le calendrier de livraison des Rafale M est lié à la LPM qui vient seulement d'être déposée sur le bureau de l'Assemblée nationale. On peut simplement indiquer aujourd'hui que ce calendrier est dépendant du retrait du service actif des SEM.

Premiers retours d'expériences du Rafale ?

Pour évoquer seulement les Rafale M, nous pouvons être très satisfaits du retour d'expérience communiqué par la Marine après le déploiement des Rafale embarqués sur le PA Charles de Gaulle pendant sa mission en Océan indien en 2007. Ces avions ont largement participé au soutien des troupes engagées en Afghanistan, effectuant, entre autres, des tirs de précision avec des bombes AASM ou GBU 12. Par ailleurs, le déploiement de la flottille 12 F aux USA, et plus particulièrement sur le porte-avions US Roosevelt en juillet dernier, a montré que les équipages français savaient impressionner leur homologues américains par leur grand professionnalisme, par la qualité de leur avion et, notamment, par sa parfaite interopérabilité.

On entend parfois dire que le Rafale sera vite dépassé, notamment si on le compare au futur F-35 ou au F-22 Raptor. Que répondez-vous ?

Le F-22 et le Rafale sont des avions contemporains mais qui ne boxent pas dans la même catégorie. L'avion américain est un appareil furtif de supériorité aérienne qui a été conçu pour être sans rival en la matière. Son prix à l'unité est entre deux et trois fois celui du Rafale. Très rares sont les pays qui pourraient se payer un tel engin (dans l'hypothèse où les Etats-Unis accepteraient de l'exporter) : le Japon, l'Arabie saoudite, peut-être Israël... le Rafale est plus petit, moins cher et, surtout, complètement polyvalent alors que le F-22 n'aura que des capacités air-sol limitées et aucune capacité aéronavale.
Quant au F-35, il s'agit d'un avion qui mise tout sur la furtivité et qui est essentiellement air-sol. Mais même dans ce domaine, ses capacités d'emport sont réduites. Ses problèmes de mise au point entraînent des surcoûts colossaux qui scandalisent régulièrement le Congrès. Son prix unitaire augmente fortement et il est fort probable que son coût de possession sera très élevé, car la furtivité est très exigeante en entretien. Cela dit, on ne peut pas nier que le F-35 soit un avion plus « jeune » que le Rafale. Mais c'est aussi un avion qui accumule les retards....

Récemment, une version navalisée de l'Eurofighter a été évoquée. Est-ce à votre avis possible vu que cet avion n'a pas été conçu pour cela à l'origine ?

L'Eurofighter souffre de très gros handicaps pour une navalisation : Tout d'abord de gros renforts de la structure (fuselage et voilure) sont nécessaires pour encaisser les chocs à l'appontage et au catapultage. Ce chantier, colossal, peut nécessiter de repenser toute l'architecture interne (cellule et aménagement). De même, le train d'atterrissage devra être renforcé... après avoir été entièrement reconçu car il est actuellement sous dimensionné (roues trop petites), court sur patte (faible garde au sol) et mal implanté (notamment roulette avant fixée sous les entrées d'air, donc sous une structure creuse qui ne résistera pas aux efforts du catapultage et de l'appontage). Par ailleurs, la vitesse d'approche de l'Eurofighter est élevée. Enfin, la visibilité à l'incidence d'appontage est faible à cause des « moustaches » dans le nez de l'avion.
Après, on peut toujours dire que tout est possible : c'est une question de prix.... A titre indicatif, Dassault Aviation avait fait une étude théorique sur une navalisation du Mirage 2000, il y a quelques années : la conclusion était qu'il fallait modifier 80 % de l'avion...

Les drones font l'objet d'un intérêt croissant depuis plusieurs années. Quelle est la stratégie de Dassault dans ce domaine. Des drones peuvent-ils, dans les prochaines années, se substituer aux flottilles embarquées ?

Avec le programme nEUROn de démontrateur technologique de drone de combat furtif, nous travaillons sur les drones en général. Nous n'avons pas de programme spécifiquement dédié au naval actuellement. Concernant l'avenir des flottilles embarquées, il nous semble que les drones interviendront en complément et non pas en substitution des avions pilotés, comme dans l'armée de l'air.

Interview réalisée par Vincent Groizeleau - © Mer et Marine, 2008

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